Des migrants congolais qui vivaient en Angola transportent quelques biens près de la ville frontalière de Kamako, en RD Congo, le 12 octobre 2018, après être rentrés dans leur pays à la suite de mesures de répression prises au nom de la sécurité par les autorités angolaises. 

© 2018 SOSTHENE KAMBIDI/AFP/Getty Images

(Johannesburg) – Le gouvernement angolais devrait suspendre immédiatement les expulsions de migrants en provenance de République démocratique du Congo et mener sans tarder une enquête impartiale sur les allégations selon lesquelles des abus ont été commis contre ces réfugiés par les forces de sécurité de l'État. Plus de 400 000 personnes ont été expulsées de force ou ont fui l'Angola au cours du mois d'octobre 2018, à la suite d'une opération effectuée par ces forces contre l'extraction illégale de diamants dans la province angolaise de Lunda Norte.

Selon les Nations Unies, les forces de sécurité angolaises et des jeunes de l'ethnie Tshokwe alliée au gouvernement ont tué par balles au moins six Congolais pendant cette opération dans la province de Lunda Norte, frontalière de la RD Congo. Le nombre exact des victimes est très probablement plus élevé. De nombreux migrants et réfugiés qui ont franchi la frontière en direction de la RD Congo ont accusé les forces de sécurité angolaises de passages à tabac, d'agressions sexuelles, d'incendies d'habitations, de pillage et destruction de biens, d'extortion de taxes illégales, de détentions arbitraires et d'autres abus, selon des témoins, des agences humanitaires et des médias. Ils ont également décrit un climat de peur et d'intimidation en Lunda Norte.

« L'Angola devrait cesser d'expulser des gens par la force jusqu'à ce qu'il soit en mesure de procéder à des évaluations individuelles et à garantir la régularité des procédures, afin de distinguer les migrants en situation irrégulière des réfugiés et des travailleurs migrants dûment enregistrés », a déclaré Dewa Mavhinga, directeur pour l’Afrique australe à Human Rights Watch. « Toute expulsion de migrants devrait être effectuée dans le respect du droit international et de la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples. »

La prétendue « Opération Transparence » vise à réduire le trafic de diamants et à réformer l'industrie de cette pierre précieuse en Angola qui est la cinquième du monde, ont affirmé les autorités angolaises dans une déclaration. Elle s'inscrit dans le cadre des efforts du président João Lourenço pour diversifier l'économie et réduire la dépendance du pays au pétrole. Les autorités angolaises affirment que le trafic et l'extraction illégale de diamants sont organisés et contrôlés par des migrants clandestins, mais n'ont pas fourni de preuves pour étayer cette assertion. De nombreuses personnes expulsées ont affirmé qu'elles se trouvaient légalement en Angola.

« Des militaires angolais nous ont forcés à partir avec juste les vêtements que nous portions », a déclaré au téléphone à Human Rights Watch un mineur de diamants congolais âgé de 40 ans et père de deux enfants. « Je leur ai montré mon permis de séjour angolais mais il l'ont déchiré. Puis ils nous ont fait monter de force dans des camions et on nous a emmenés à la frontière avec la RD Congo. Avant qu'on nous force à partir, des jeunes de la communauté Tshokwe ont attaqué les Congolais de notre ville à coups de machettes et ont pillé nos maisons. »

Le 26 octobre, la Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, Michelle Bachelet, a mis en garde contre le fait que les expulsions de force massives plaçaient les personnes expulsées dans une « situation extrêmement précaire. » Le Fonds des Nations Unies pour l'enfance, l'UNICEF, affirme que plus de 80 000 enfants renvoyés de force d'Angola vers la RD Congo ont un besoin urgent d'assistance. La situation risque de se détériorer davantage dans les semaines qui viennent, car beaucoup de personnes retournant en RD Congo sont exposées au risque de malnutrition, alors que le financement des agences d'aide humanitaire reste à un niveau peu élevé.

La plupart des personnes expulsées ont échoué dans les provinces congolaises du Kasai, du Kasai Central et de Kwanga. Beaucoup n'ont pas les moyens de retourner vers leur région d'origine. L'arrivée en masse de centaines de milliers de Congolais pourrait déstabiliser davantage le sud de la RD Congo, dans un contexte où des élections nationales sont prévues pour le 23 décembre.

Entre août 2016 et septembre 2017, des violences dans lesquelles étaient impliqués les forces de sécurité congolaises, des milices soutenues par le gouvernement et des groupes armés locaux ont fait près de 5 000 morts dans la région. Six cents écoles ont été attaquées ou détruites et 1,4 million de personnes ont été déplacées, dont plus de 30 000 réfugiés qui se sont enfuis en Angola. Près de 90 fosses communes ont été découvertes dans la région.

L'expulsion de réfugiés par l'Angola constitue une violation de ses obligations aux termes de la Convention de 1951 sur les réfugiés et de la Convention africaine de 1969 sur les réfugiés, sur la base du principe de non-refoulement, qui interdit le renvoi de force de réfugiés vers un lieu où ils courraient un risque réel de persécution, de torture ou d'autres mauvais traitements, ou où leur vie serait en danger.

Le 27 octobre, le porte-parole de l'« Opération Transparence », le Commissaire de police António Bernardo, a annoncé que plus de 400 000 étrangers de nationalités diverses, qui vivaient selon lui illégalement en Angola, avaient quitté « volontairement » le pays depuis le 25 septembre, date du début de l'opération. Bernardo a également affirmé que la police avait saisi de grandes quantités de diamants et d'autres pierres précieuses, et que de nombreux points de vente illégaux de diamants avaient été fermés. Depuis lors, les autorités ont annoncé que l'opération sera étendue à d'autres provinces.

Le gouvernement angolais a nié que ses forces de sécurité aient commis des violations des droits humains contre les migrants lors de l'Opération Transparence. Le ministre de l'Intérieur, Angelo da Veiga Tavares, a déclaré le 18 octobre que ces allégations faisaient partie d'une « campagne » contre l'Angola montée par des personnes de mauvaise foi. Toutefois, l'ambassadeur d'Angola en RD Congo, José João Manuel, a affirmé que son gouvernement était disposé à enquêter sur ces allégations.

Les forces de sécurité angolaises ont à plusieurs reprises expulsé des Congolais et commis des abus à l'encontre de migrants au cours des années. En 2012, Human Rights Watch a documenté le fait que les viols collectifs et l'exploitation sexuelle de femmes et de filles, les passages à tabac, les traitements dégradants et inhumains, les arrestations arbitraires et le déni du respect de la régularité des procédures étaient monnaie courante lors des opérations de rassemblement de migrants clandestins et alors qu'ils étaient en garde à vue avant leur expulsion.

« Le fait que beaucoup de ces abus se poursuivent des années après le début des allégations est une indication claire que le gouvernement angolais a failli à son obligation de protéger les migrants et les réfugiés », a affirmé Dewa Mavhinga. « Les autorités devraient immédiatement enquêter sur les allégations d'abus commis par les forces de sécurité de l'État et engager des poursuites en justice contre les individus responsables. »

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