(Nairobi, 19 juin 2017) – À mesure que le conflit s’intensifie en République centrafricaine, les violences contre les personnes handicapées, leur déplacement forcé et les négligences de la réponse humanitaire à leur égard se multiplient, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Un accord en faveur de la paix signé le 19 juin 2017 offre une occasion d’aider ce groupe maltraité et marginalisé.

(VIDÉO) – Plus de 500 000 personnes ont été déplacées à l'intérieur de la République centrafricaine par le conflit qui déchire ce pays. Parmi les plus vulnérables figurent les personnes handicapées, qui ne parviennent pas toujours à fuir lors des combats, ou qui n’ont qu’un accès restreint aux services de base dans les camps de personnes déplacées. 


Une nouvelle enquête de Human Rights Watch montre que les personnes présentant plusieurs types de handicaps sont souvent dans l’incapacité de fuir la violence, qu’ils sont particulièrement vulnérables aux attaques quand ils essaient de fuir, et qu’ils vivent dans des conditions d’insécurité et d’insalubrité dans les camps de déplacés.

« L’accord de paix devrait apporter un répit aux civils qui ont été brutalisés dans ce conflit, en particulier les personnes en situation de handicap qui souffrent de violences et de négligence », a déclaré Lewis Mudge, chercheur auprès de la division Afrique de Human Rights Watch. « Les personnes en situation de handicap et celles issues d’autres groupes à risque devraient obtenir la protection et l’assistance dont elles ont désespérément besoin. »

En avril 2017, Human Rights Watch s’est entretenu avec plus de 30 personnes handicapées à Bambari et Kaga-Bandoro, deux villes touchées par la récente flambée de violence. L’enquête s’appuie sur un rapport d’avril 2015 et pointe les exactions dont sont actuellement victimes les personnes handicapées prises en tenaille dans le conflit.

Pour améliorer la protection des personnes handicapées, la mission de maintien de la paix de l’ONU, la MINUSCA et les organes compétents des Nations Unies devraient surveiller et rendre compte publiquement des abus à l’encontre de ces personnes, et consacrer des moyens à l’amélioration de l’aide humanitaire limitée qu’ils reçoivent, a indiqué Human Rights Watch. Les gouvernements devraient également contribuer de toute urgence à l’appel humanitaire de l’ONU pour la République centrafricaine.

(PHOTOS) – Les personnes handicapées ayant réussi à trouver refuge dans des camps de personnes déplacées en République centrafricaine y sont confrontées à divers obstacles dans leur vie quotidienne.


Dans certains cas, les personnes handicapées ne pouvaient ou ne voulaient pas fuir les attaques dont ils étaient victimes. Originaire de la ville de Wadja-Wadja, « Jacques » a ainsi déclaré que les combattants de l’Union pour la Paix en Centrafrique (UPC), une faction de la Seleka, avaient tué son ami « Spa », un homme de 40 ans atteint d’un handicap physique, lors d’une attaque contre la ville de Yassine, le 20 mars.

« Spa n’aimait pas ses béquilles, il trouvait qu’elles le ralentissaient », a raconté Jacques. « Quand l’attaque a commencé, il ne bougeait pas. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être pensait-il qu’il ne serait pas tué à cause de son handicap... Quand je suis retourné à Yassine, j’ai vu son corps. Il avait été abattu, touché à la poitrine. Il était toujours au même endroit. »

Human Rights Watch s’est entretenu avec des personnes atteintes de handicaps physiques qui ont été menacées, ou été la cible de tirs alors qu’elles essayaient de fuir les combats. Une femme privée de l’usage de ses jambes a dû regarder ses deux enfants de 4 et 5 ans se noyer alors qu’ils tentaient de traverser seuls une rivière.

Le 19 juin, le gouvernement et 13 ou 14 groupes armés actifs dans le pays ont signé un accord  pour la paix sous la médiation de la communauté catholique de Sant’Egidio. L’accord dispose que les parties s’engagent à mettre fin aux hostilités et à reconnaître les résultats de l’élection présidentielle de l’année passée.

L’accord est un pas vers la fin du conflit et devrait aussi promouvoir la reddition des comptes pour les crimes graves qui ont été commis. Ceci inclut des poursuites pénales sous la juridiction de la Cour pénale spéciale, un tribunal national hybride doté d’employés nationaux et internationaux, et par la Cour pénale internationale, a déclaré Human Rights Watch. L’accord prend note des deux cours et appelle à la création d’une Commission « Vérité, Justice et Réconciliation ».

Plus de 500 000 personnes vivent dans des camps de personnes déplacées à travers le pays et environ 400 000 autres sont réfugiées dans les pays voisins. Les chiffres sur le nombre exact ou les besoins des personnes handicapées n’existent pas.

Pour ces personnes, handicapées avant le conflit ou blessées lors d’attaques, les conditions dans les camps de déplacés sont particulièrement difficiles. Si l’aide que reçoivent les résidents de ces camps est limitée, les personnes handicapées, en particulier celles qui n’ont pas de famille sur place, souffrent d’autant plus, peinant à se nourrir en raison de la désorganisation et des conditions souvent chaotiques de la distribution de l’aide alimentaire.

« Lors des distributions de nourriture, les gens se battent et je dois ramper sur le sol pour trouver quelque chose à manger », a expliqué « Yvonne », handicapée physique de 55 ans, qui a fui les combats à Bakala et vit maintenant dans le camp PK8 près de Bambari. « Parfois, je n’arrive même pas à récupérer plus de deux haricots. »

D’autres ont raconté qu’ils ne peuvent utiliser les douches ou les toilettes parce que ces installations ne sont pas équipées de rampes d’accès ou sont trop étroites pour un fauteuil roulant. « François » a fui Ndassima et décrit ainsi le combat qu’il mène quotidiennement au camp PK8 : « C’est tellement difficile d’accéder aux toilettes. Je dois m’aider de mes mains pour marcher et je n’ai pas de gants. Je dois me protéger les mains en les enveloppant avec du tissu, quand je peux en trouver. Et la plupart du temps, je n’en trouve pas. Honnêtement, cette situation m’affecte beaucoup. »

L’accès aux camps fait partie du problème. Parfois, les agences des Nations Unies et autres organismes d’aide ne sont tout simplement pas en mesure d’assurer l’approvisionnement des camps en raison du danger sur les routes. L’autre problème est le manque de ressources : l’appel humanitaire des Nations Unies n’a été suivi par les pays donateurs qu’à hauteur de 28 pour cent de son objectif, fixé à 399 millions de dollars.

Si l’ONU et les organisations d’aide humanitaire gèrent une crise complexe avec des moyens limités, Human Rights Watch affirme qu’elles pourraient néanmoins faire plus pour identifier les défis de l’aide aux personnes handicapées et produire des rapports afin de mettre en place des programmes qui permettront de faire face à la situation critique de ces personnes.

En l’absence de suivi ou de rapport des Nations Unies, l’impact du conflit sur les personnes handicapées reste incertain. Un rapport du projet Mapping de 369 pages publié par l’ONU en mai dernier rend compte des crimes de guerre de toutes les parties au conflit entre 2003 à 2015, mais ne couvre pas la façon dont les personnes handicapées ont été affectées par les combats. Les rapports du Secrétaire général ne mentionnent pas non plus l’impact du conflit sur les personnes handicapées.

« Les personnes handicapées souffrent de manière disproportionnée en République centrafricaine et sont laissées pour compte », a affirmé Lewis Mudge. « Les gouvernements et les Nations Unies devraient leur consacrer plus de moyens et améliorer la protection des civils, en accordant une attention particulière à ceux qui ont des besoins d’urgence. »

Le conflit en République centrafricaine

La République centrafricaine est en crise depuis la fin de 2012, quand les rebelles de la Séléka, essentiellement musulmans, ont lancé une campagne militaire contre le gouvernement de François Bozizé. La Séléka a pris le contrôle de Bangui en mars 2013 et son régime a été marqué par des violations généralisées des droits humains, y compris  le meurtre de civils à grande échelle. Au milieu de l’année 2013, la milice chrétienne et animiste anti-balaka s’est organisée pour combattre la Séléka. En associant tous les musulmans à la Séléka, les anti-balaka ont mené des attaques de représailles à grande échelle contre des civils musulmans, à Bangui et dans l’ouest du pays.

En 2014, l’Union africaine et les forces françaises ont repoussé la Séléka hors de Bangui et à la fin de l’année, la Séléka s’est divisée en plusieurs factions, chacune contrôlant un territoire. Depuis novembre 2016, différentes factions de la Séléka s’affrontent et le conflit s’est propagé à l’est du pays. En décembre, les combats se sont étendus à la province de Ouaka, certaines de ces factions ayant uni leurs forces avec des groupes anti-balaka de la région. En mai, les attaques de plusieurs groupes à Bangassou ont provoqué le déplacement de milliers de personnes. Les affrontements entre ces différents groupes restent une grave menace pour la sécurité des populations civiles du centre du pays.

En raison de l’activité des groupes armés, le gouvernement du président Faustin-Archange Touadéra a du mal à assurer la sécurité en dehors de Bangui, la capitale, où sa présence reste limitée. La force de maintien de la paix de l’ONU, la Mission multidimensionnelle de stabilisation intégrée en République centrafricaine (MINUSCA), est la seule force capable de protéger les civils. Son mandat autorise le recours à la force, mais il lui est parfois difficile de stopper les attaques ou de sécuriser les routes. Les attaques contre la MINUSCA elle-même se sont multipliées, et la force de l’ONU a perdu six de ses soldats en mai dernier.

Le conflit a provoqué une crise humanitaire. Plus de 483 000 personnes ont fui la République centrafricaine et plus de 503 000 personnes sont déplacées à l’intérieur du pays. Quelques 2,2 millions de personnes ont besoin d’aide humanitaire.

Le 19 juin, la communauté Sant’Egidio a assuré à Rome la médiation d’un accord de paix entre le gouvernement et tous les groupes armés actifs dans le pays, à l’exception des 3R (« Retour, Réclamation et Réhabilitation »), qui n’auraient pas pu participer pour des raisons logistiques. L’accord demande un cessez-le-feu immédiat en échange de représentation politique, ainsi que la création d’une Commission « Vérité, Justice et Réconciliation » avec un mandat d’une durée de 12 mois. La création d’une commission de vérité n’exclut pas les enquêtes et poursuites pour des crimes de guerre commis par toutes les parties, notamment par des tribunaux nationaux, la Cour pénale spéciale et la Cour pénale internationale, qui a un mandat pour enquêter sur les crimes internationaux graves dans le pays.

Personnes handicapées victimes d’attaques

Affrontements autour de Bria, novembre 2016 – janvier 2017
Le 21 novembre, des affrontements ont éclaté à Bria, la capitale de Haute-Kotto, entre deux factions de la Séléka, le Front Populaire pour la Renaissance de la Centrafrique (FPRC) et l’Union pour la Paix en Centrafrique (UPC), pour le contrôle des routes menant aux mines de diamants autour de Kalaga, une ville située à 45 kilomètres de Bria. Les combats ont fait au moins 115 morts parmi les combattants et 14 parmi les civils, et pas moins de 76 blessés. Ils ont provoqué le déplacement de quelques 10 000 personnes.

« Laurence », 55 ans, est un survivant de la polio et ne peut plus marcher. Il a expliqué comment en janvier, en raison des combats, il avait fui Ndassima, un centre minier aurifère de la province de Ouaka, entre Bria et Bambari :

Je ne marche pas vite, aussi quand nous avons entendu les tirs, j’ai dit à ma famille qu’il fallait partir. Ma famille marchait lentement pour que je puisse suivre. Dans notre fuite, à cinq kilomètres de la ville, l’un de mes fils a été tué. Il avait 13 ans. Il essayait de m’aider et il a été touché par une balle. Il nous a ensuite fallu cinq jours pour marcher jusqu’à Bambari et nous n’avons rien mangé pendant tout ce temps.

« Arun », un Peul de 43 ans atteint d’une déficience intellectuelle, a déclaré qu’il avait fui Bria en novembre après le début des combats. Il voyageait avec un groupe d’environ six personnes quand des combattants FPRC les ont attaqués :

Quand nous avons été attaqués dans le bush, j’ai eu très peur. Je me croyais déjà mort, j’avais du mal à penser. L’un des attaquants a essayé de me tuer et je ne peux pas expliquer comment je suis encore en vie. Je pensais que j’avais été touché par une balle. J’ai couru. Je ne sais pas combien de jours il m’a fallu pour aller à Ippy. J’ai marché sans m’arrêter.

Arun estime qu’étant donné son état de confusion et de désorientation, il lui a fallu au moins une semaine pour traverser la savane boisée pour rejoindre Ippy, où il a finalement retrouvé d’autres Peuls.

Kaga-Bandoro, 11 octobre 2016
Le 12 octobre, les combattants du FPRC et ceux d’un autre groupe, le Mouvement Patriotique pour la Centrafrique (MPC) ont tué au moins 37 civils et en ont blessé 57. Les combattants ont rasé le camp pour personnes déplacées de l’Évêché à Kaga-Bandoro, forçant des milliers de personnes à fuir. Environ 7 000 personnes déplacées par les combats dans la région vivaient dans le camp. Cette attaque a été lancée en réaction au meurtre d’un combattant Séléka la nuit précédente, mais les tensions à Kaga-Bandoro étaient vives depuis le 16 septembre, quand les combattants de la Séléka ont tué six civils à Ndomete, à 10 kilomètres de là.

« Janet » habite le quartier de la Mission catholique. Ce jour-là, elle a cherché refuge chez un voisin, Bakoudou Kankandi, qui est sourd et qui ne parle pas. Elle raconte que presque aussitôt, les combattants de la Séléka ont cassé la porte et demandé s’il y avait des hommes dans la maison. Janet leur a répondu que non, mais les combattants les ont forcés à quitter les lieux et à se rendre à la base de la MINUSCA. Lorsqu’ils ont vu Kankandi, ils se sont mis en colère et l’ont abattu. Janet se souvient des mots des combattants de la Séléka : « Vous avez dit qu’il n’y avait pas d’hommes ici... Et lui, n’est-ce pas un homme ? Je leur ai répondu : Non, il est sourd et muet, il ne comprend pas. Mais ils l’ont tué quand même. »

Selon plusieurs survivants, au moins trois autres personnes âgées et handicapées ont été abandonnées sur le site du camp et sont mortes brûlées dans l’incendie qui l’a ravagé.

Selon un parent de Gilbert Bingimale, un homme âgé avec un handicap physique, la famille a dû le laisser dans la hutte où ils habitaient pour pouvoir sauver les enfants. « La hutte a été incendiée et plus tard quand nous sommes revenus, nous l’avons retrouvé là nous l’avions laissé, explique encore ce parent. Il avait dû se cacher en pensant qu’il serait en sécurité. Il avait la peau complètement brûlée. »

Un parent de Pauline Pharama, une femme aveugle de 70 ans, a déclaré que n’ayant pas réussi à joindre Pharama après l’attaque, il était retourné la voir le lendemain matin et avait retrouvé son corps calciné, mangé par les chiens.

Provinces de Ouaka, Ouham et Nana-Grébizi, 2014-2015
Le 10 novembre 2014, selon les habitants de Bolo, dans la province de Ouaka, les combattants de l’UPC sont entrés dans le village et ont immédiatement commencé à tirer sur les habitants, les obligeant à prendre la fuite. Au moins 11 personnes ont été tuées, et parmi elles au moins deux personnes handicapées. « Léonard » a été témoin de l’attaque. Il raconte :

Isaac Kimari était paralysé et ne pouvait pas bouger. Quand la Séléka est arrivée, ils ont brûlé plusieurs maisons et Isaac était encore dans la sienne. Deux des membres de famille, Henrietta Achie et Ange Lebaja, sont restés et sont morts avec lui dans la maison. Nous ne savons pas pourquoi ils y sont restés.

Justin Jemafou, un autre handicapé physique, a lui aussi été tué dans l’attaque. « Justin était paralysé d’un côté du corps, a expliqué Léonard. Il a été tué pendant qu’il essayait de s’échapper en rampant. »

En novembre 2014, les forces anti-balaka de Pende ont attaqué Ngbima dans la province de Ouaka, au sud du pays. Le 25 novembre, selon 10 de ses habitants, ces forces ont tué 28 civils à Ngbima, y compris une femme handicapée physique nommée Yassimara, âgée de 25 ans. Son mari raconte :

Yassimara est née avec un pied bot. Elle pouvait marcher mais elle avait besoin d’une canne et se déplaçait lentement. Nous étions à la maison au moment de l’attaque. C’était tôt le matin, nous avons entendu des coups de feu et j’ai vu des gens sortir de leurs maisons. J’ai entendu les anti-balaka crier : « Prenez Ngbima! À l’attaque! » J’ai couru dans le bush, mais ma femme est restée à la maison. Je n’ai pas eu le temps de l’emmener avec moi. J’espérais seulement qu’elle irait bien. Ils ont brûlé la maison avec elle, elle n’a pas essayé de fuir. Après l’attaque, nous avons trouvé quelques-uns de ses os et nous les avons enterrés.

En février 2015, dans le village de Bizomo, sur la route entre Batangafo et Kaga-Bandoro, des combattants Peul ont tué Paul Orogbia, un aveugle de 70 ans. Un membre de la famille d’Orogbia a expliqué :

Quand le village a été attaqué, il [Orogbia] a refusé de partir. Il a dit: « Où voulez-vous m’emmener ? Je n’ai pas la force, je suis aveugle. » Il a dit qu’il préférait rester et mourir. Nous sommes rentrés au village pendant la nuit et nous avons retrouvé son corps – il avait été abattu. Cette nuit-là, nous l’avons enterré.

Certains ont développé des handicaps suite aux attaques de la Séléka. « Maurice », un homme de 35 ans originaire de Bokandji près de Botto, dans la province de Nana-Grébizi, a été capturé par la Séléka en 2014. Pendant que la Séléka pillait sa maison, on lui a demandé où il cachait son argent. Il a assuré qu’il n’avait rien.

L’un des combattants de la Séléka a lancé : « Coupons-lui la gorge » et un autre a répondu : « Non, si nous faisons ça, il ne sentira pas vraiment qu’il meurt. » Ils m’ont lié les mains dans le dos et m’ont jeté dans le feu du foyer. J’ai essayé de me dégager en roulant sur le côté, mais ils m’ont repoussé dans le feu. Le côté droit de mon corps était sur les braises et ils m’ont maintenu dedans en appuyant avec leurs pieds. J’ai perdu connaissance. Quand je me suis réveillé, j’étais à l’hôpital. Les médecins voulaient m’amputer le bras droit, mais ma mère a refusé. Maintenant, je ne peux plus m’en servir.

Risques liés aux déplacements forcés

Dans les zones qui sont attaquées, les gens, s’ils veulent rester en vie, sont souvent obligés de fuir leurs maisons. Si ces personnes sont exposées quand elles sont déplacées, que dire des personnes handicapées, qui le sont plus encore – en particulier ceux qui sont atteints de handicaps physiques.

En 2014, « Jeanette », une handicapée physique de 27 ans, a dû fuir sa maison de Ngoulekpa I, dans la province de Nana-Grébizi, lors d’une attaque de la Séléka. Son père a été tué pendant l’attaque et sa mère s’est enfuie en la laissant seule avec ses deux enfants. Elle raconte :

La Séléka a commencé à brûler la maison et nous avons dû nous enfuir. Mes enfants [de 4 et 5 ans] étaient petits et je devais me servir de mes mains pour me déplacer, ce qui nous ralentissait. Personne ne pouvait nous aider. Nous sommes arrivés devant un cours d’eau que mes enfants ont essayé de traverser. Mais ils ne savaient pas nager et l’eau était trop profonde. Ils se sont noyés sous mes yeux. Après ça, j’ai dû ramper pour rentrer à Kaga-Bandoro.

Yassine, 20 mars 2017
Le 21 mars, des combattants de l’UPC ont attaqué un groupe de plusieurs centaines de personnes déplacées dans la petite ville peu protégée de Yassine.

« Fidel », 55 ans, réside dans la ville voisine Wadja Wadja. Il est atteint d’un handicap physique et raconte comment il s’est enfui dans les bois. « Je courais avec des béquilles donc j’ai de la chance d’être en vie. Avec les béquilles je me déplaçais lentement, mais j’ai réussi à me cacher dans les buissons. J’ai essayé de me relever, mais je suis tombé dans un cours d’eau. »

« Blandine », 30 ans, est elle aussi handicapée physique à cause de la polio. Elle a raconté qu’elle avait fait semblant d’être morte pendant l’attaque à Yassine, parce qu’elle ne pouvait pas s’enfuir. « Tout le monde a couru et personne ne m’a aidée. Je suis restée couchée par terre avec mon visage enfoui dans mes mains. J’ai entendu des cris et des fusillades. » Pendant que les combattants de l’UPC pillaient Yassine, ils ont trouvé Blandine, lui ont volé ses affaires et lui ont dit de partir. En quittant Yassine, elle dit avoir vu au moins sept enfants, trois femmes et quatre hommes morts. Elle a rampé jusqu’à Agoudou-Manga, à sept kilomètres de là, et attendu trois jours avant l’arrivée d’un camion qui l’a emmenée à Bambari.

Bakala, 11 décembre 2016
Le 11 décembre, alors que les combats faisaient rage entre l’UPC et le FPRC, l’UPC a pris temporairement le contrôle de Bakala, une ville proche de plusieurs mines d’or dans la province de Ouaka. Quand l’UPC a lancé son attaque, les combattants ont très vite commencé à tuer des civils, qu’ils associaient à des sympathisants du FPRC ou aux anti-balaka.

« Monica », une survivante de la polio âgée de 30 ans et qui ne peut pas marcher, a perdu son mari et ses trois enfants dans les combats :

Pendant l’attaque, je suis entré dans la maison pour me cacher. Mon mari et moi avions convenu d’avance qu’en cas d’attaque, il emmènerait les enfants dans le bush et qu’ils s’y cacheraient. Il m’a dit de rester à la maison et il est parti. Les Peuls [UPC] les ont poursuivis dans le bush et les ont tous tués. Après l’attaque, je voulais retrouver ma famille, et j’ai rampé dans le bush en direction de la rivière. J’y ai passé deux jours, jusqu’à ce qu’un voisin vienne m’annoncer que ma famille était morte. Il m’a aidé à aller à Bambari. Mes enfants avaient 4, 3 et 2 ans.

« Francis », un garçon de 16 ans atteint d’un handicap physique, a fui Bakala avec sa famille lors de l’attaque. « Ça tirait de partout, raconte-t-il. Mon père m’a jeté dans mon fauteuil roulant et m’a poussé aussi vite qu’il pouvait. » Une fois sortis de la ville, le père de Francis l’a poussé pendant 75 kilomètres dans son fauteuil roulant – fauteuil que Francis possède toujours au camp PK8 à Bambari où il se trouve actuellement. « Il nous a fallu trois jours, explique-t-il. Quand c’était dangereux, mon père me cachait dans le bush et continuait seul pour s’assurer que la voie était libre. Nous avons fait parcouru toute cette distance sans eau, ni nourriture. »

Kaga-Bandoro, 11 octobre 2016
« Remy », un handicapé physique de 36 ans, a déclaré qu’il avait du mal à s’exprimer et à penser clairement depuis le jour il a perdu un bras dans l’explosion d’une grenade, en 2015. « Je commence à trembler quand je suis au soleil et je ne sais pas [bien] marcher », explique-t-il. Au cours de l’attaque du camp de l’Évêché, Remy était seul :

Je n’aime pas la foule, je préfère rester seul à la hutte. Quand j’ai entendu l’attaque, j’étais tout seul et je ne savais pas où aller. Je suis sorti. C’était très confus pour moi. Je n’arrivais pas à bouger et je restais là debout, sans rien faire. Je pense que j’aurais été tué si quelqu’un, je ne sais pas qui, ne m’avait pas attrapé pour me forcer à prendre la fuite. Il m’a juste dit de courir si je ne voulais pas mourir.

« Clarise », 30 ans et mère de six enfants, ne peut pas marcher. Elle a fui Ngououaka I pour Kaga-Bandoro en 2014, un périple de 15 kilomètres qui, selon elle, a duré une semaine et qu’elle a dû faire seule, en se déplaçant lentement à l’aide de ses mains. Elle se trouvait également au camp de l’Évêché quand il a été attaqué. Elle raconte :

Quand j’ai vu qu’ils brûlaient des huttes, je savais qu’il fallait fuir. J’ai dit à mes enfants de me ne pas m’attendre pour ne pas les ralentir. Je les ai suivis en me déplaçant à l’aide de mes mains. Des balles filaient devant moi et j’ai vu la Séléka tuer plusieurs personnes. Ensuite j’ai été piégée par la fumée des huttes qui brûlaient, mais j’ai continué à avancer. C’est par la grâce de Dieu que j’ai réussi à m’échapper.

« André », un survivant de la polio âgé de 60 ans, ne peut pas marcher. Il a déclaré avoir fui le camp de Kaga-Bandoro quand il a entendu des coups de feu. « Je savais que je devais courir, car il n’y avait personne pour m’aider », raconte-t-il. « J’ai dû fuir en m’appuyant sur mes mains, j’ai vu des morts partout autour de moi. Personne ne m’a aidé et j’ai eu très peur. À tout moment, la Séléka aurait pu me tirer dessus. »

« Michel », 35 ans, est atteint d’un handicap physique similaire. Il a eu la même expérience quand il s’est enfui du camp de Kaga-Bandoro en utilisant ses mains. « J’ai été abandonné par ma famille », raconte-t-il. « C’était chacun pour soi, et je n’avais pas le choix : c’était bouger ou mourir. »

Certaines personnes handicapées ont été aidé dans leur fuite au moment des attaques. « James », un homme de 38 ans atteint d’un handicap physique, a déclaré que son frère l’avait emmené en lieu sûr quand le camp de l’Évêché a été attaqué. Mais il a raconté que certaines personnes atteintes de handicaps intellectuels ne savaient apparemment pas qu’ils devaient fuir. « Laurence », 29 ans, présente une déficience intellectuelle. Il a déclaré qu’on l’avait abandonné quand le camp a été attaqué. « Les huttes brûlaient et restais là à les regarder. Je n’aimais pas les voir brûler, mais j’attendais de voir si la nôtre allait brûler aussi ». Son père est revenu le chercher et l’a emmené en lieu sûr.

Fuir avant les combats

Certaines personnes handicapées affirment qu’à mesure que la violence se propage, ils quittent leurs maisons de manière préventive avant même l’arrivée des combats.

« François », 45 ans, est atteint d’un handicap physique. Il vivait à Ndassima et explique pourquoi il a décidé de partir pour Bambari :

C’était en 2015. L’UPC disait que les gens inutiles qui ne pouvaient pas travailler dans la mine d’or devaient partir. Ils m’ont dit : « Si tu restes, on t’enfermera dans une maison et tu seras brûlé vif à l’intérieur. » Je n’avais pas le choix. Je ne peux pas fuir, donc j’ai marché jusqu’à Bambari. J’avais l’habitude de vendre des choses à Ndassima, je n’étais pas inutile comme ils disaient. Je voudrais continuer à faire des affaires, mais ici je n’ai plus rien. Je ne fais rien de mes journées.

« Florence », 23 ans et atteinte d’un handicap physique, a dit avoir fui Bakala dans les jours qui ont précédé les combats, quand elle a entendu les rumeurs d’une attaque imminente. Elle a dû rejoindre Bambari, à 75 kilomètres de là, en utilisant ses mains parce qu’elle n’avait pas de béquilles. Il lui a fallu plusieurs jours.

« Salé », un Peul de 42 ans, a été blessé par les tirs de combattants anti-balaka et gravement blessé au pied lors d’une attaque près de Ngakobo au début de 2015. Il a expliqué qu’il avait décidé d’aller à Bambari quand sa santé s’était détériorée. « Les anti-balaka ont d’abord ciblé les Peuls, mais maintenant, c’est la coalition [FPRC et anti-balaka] qui nous prend pour cible, explique-t-il. Je savais qu’en cas de nouvelle attaque, je ne pourrais pas m’enfuir. »

La vie dans les camps

Plus de 503 000 personnes vivent dans des camps de personnes déplacées dans le centre et l’est du pays. La plupart d’entre eux bénéficient de l’aide de l’ONU et d’autres organismes d’aide humanitaire. En avril, Human Rights Watch a enquêté dans cinq camps de déplacés situés à Bambari et Kaga-Bandoro, deux des grandes villes de l’est du pays. Dans tous les camps, l’aide humanitaire – tentes, nourriture et médicaments – manquait et les personnes handicapées, dont beaucoup ont survécu à des attaques d’une grande violence, devaient faire face à des difficultés quotidiennes, en particulier en ce qui concerne l’hygiène et l’accès et à la nourriture.

Eau et assainissement
L’accès aux services d'eau et d'assainissement, tels que les latrines ou les douches, est une lutte quotidienne pour les personnes handicapées des camps de l’est du pays. En l’absence de rampes, barres et autres supports d’accès, certaines personnes atteintes d’un handicap physique doivent se traîner sur le sol pour accéder à ces endroits, s’exposant à des risques pour leur santé.

« Emmanuel » a 38 ans. Il s’est blessé en tombant pendant qu’il fuyait une attaque de la Séléka en 2015. Etant désormais dans l’incapacité de marcher, il décrit ainsi les obstacles qu’il rencontre pour accéder aux toilettes du camp Lazare de Kaga-Bandoro : « Je dois m’asseoir par terre, à l’endroit même où les autres font leurs besoins. Je n’ai pas de gants, alors j’essaie de me laver les mains plus tard. J’ai l’impression d’être un animal. »

« Michel », 35 ans, vit dans le camp « MINUSCA » de Kaga-Bandoro. Après quatre ans de vie dans ce camp, il explique avoir abandonné tout espoir d’utiliser les services de base. « Je ne peux pas faire autrement qu’aller dans la brousse pour me soulager, et je dois y aller en m’aidant de mes mains », explique-t-il. « Mais le camp est ici depuis trop longtemps et les gens se sont mis à déféquer dans le bush autour du périmètre du camp, ce qui fait que je dois ramper dans les excréments des autres. »

« Monica », 30 ans, décrit des difficultés similaires au camp PK8 à Bambari. « Si je veux aller aux toilettes, je dois aller dans le bush parce que je n’ai rien pour me protéger les mains dans les toilettes du camp. Dans la brousse, il m’arrive de devoir ramper parmi les excréments des autres. Ces conditions me rendent malade, c’est tellement sale. »

« Géraldine », une aveugle de 70 ans qui vit seule dans le camp PK8 à Bambari, raconte qu’elle a failli se brûler en marchant sur des feux à ciel ouvert et qu’elle a souvent du mal à trouver des toilettes. « Je suis seule et c’est difficile pour moi de trouver les toilettes », explique-t-elle. « Parfois, des gens viennent m’aider, mais généralement, je vais trouver un endroit dans le bush, à l’extérieur des camps. »

« Florence », 36 ans, est atteinte d’une déficience physique et vit dans le camp PK8. Elle raconte :

Pour me laver, je dois attendre la nuit et je le fais près de ma hutte parce que je ne peux pas aller à la douche. Je regrette ces conditions de vie, mais je n’ai pas le pouvoir d’en changer, donc il a fallu m’y habituer.

Accès à la nourriture
La distribution de nourriture peut être sporadique dans les camps de déplacés de Bambari et Kaga-Bandoro et les personnes handicapées, en particulier celles qui n’ont pas de familles, ont souvent des difficultés à s’approvisionner dans le chaos et la désorganisation des distributions.

« Il est très difficile d’obtenir de la nourriture lorsqu’elle est distribuée », explique « Thierry », 40 ans, un handicapé qui vit dans le camp de la MINUSCA à Kaga-Bandoro. « Tout le monde est mélangé et au bout de quelques minutes les gens se mettent à se battre et nous, les handicapés, on assiste à tout ça de loin et on essaie de mettre la main sur ce qui reste. »

Mandat de la Force de maintien de la paix des Nations Unies

En avril 2015, quand le Conseil de sécurité de l’ONU a renouvelé le mandat de la Force de maintien de la paix, il s’est pour la première fois déclaré « vivement préoccupé par  la  situation  tragique  des  handicapés  en République  centrafricaine,  qui,  notamment,  sont  négligés,  soumis à  des  violences et privés de l’accès aux services de base ». Le mandat soulignait la nécessité de prendre en charge les « besoins particuliers des handicapés » dans le cadre des interventions humanitaires. Le Conseil de sécurité a expressément demandé à la MINUSCA de surveiller les violations et sévices commis contre les personnes handicapées, de concourir aux enquêtes et de faire rapport à ce sujet. Lorsque le Conseil de sécurité a renouvelé le mandat de la force un an plus tard en avril 2016, les éléments de langage sur les personnes handicapées avaient été abandonnés.

Malgré l’abondance de preuves concernant les risques d’attaques et de violations contre les personnes handicapées en République centrafricaine, ce groupe vulnérable continue d’être omis des efforts de suivi et des rapports sur ce pays. Le rapport de la MINUSCA sur les droits de l’homme couvrant la période du 1er juin 2015 au 31 mars 2016, par exemple, ne contient aucune information sur les abus commis par les groupes armés ou les forces gouvernementales contre les personnes handicapées.

De même, alors que l’expert indépendant sur la situation des droits de l’homme en République centrafricaine mentionne dans son rapport de juillet 2015 la situation des personnes handicapées touchées par le conflit, la question n’a pas été évoquée dans le rapport de l’année suivante. Les rapports annuels du Secrétaire général au Conseil de sécurité sur les enfants et les conflits armés incluent la République centrafricaine depuis 2016, mais ne contiennent pas d’informations spécifiques sur les enfants handicapés.

Le rapport complet du projet Mapping, qui compte 369 pages, révèle des violations graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire dans le pays de 2003 à 2015. Le rapport évoque 620 crimes « d’une gravité extrême » commis par plusieurs parties au conflit, mais n’identifie pas les crimes dont les personnes handicapées ont spécifiquement été victimes.

Le prochain renouvellement du mandat de la force de maintien de la paix aura lieu au mois de novembre.
 

Recommandations

Au gouvernement de la République centrafricaine 

  • Identifier, enregistrer et inclure dans tous les efforts de collecte de données les informations sur les personnes handicapées et sur leurs besoins ;
  • Elaborer avec les partenaires internationaux un plan d’action pour inclure et soutenir les personnes handicapées dans la réponse humanitaire à la crise, en particulier dans la partie orientale du pays ;
  • Assurer l’accès aux services de base pour les personnes handicapées dans les camps de déplacés. Donner la priorité et/ou un accès séparé aux services alimentaires et d’hygiène pour les personnes déplacées handicapées dans les camps.

À la Mission des Nations Unies en République centrafricaine (MINUSCA) 

  • Aider le gouvernement dans ses efforts de collecte de données sur les personnes handicapées et sur leurs besoins ;
  • Inclure les personnes handicapées dans les rapports sur les droits de l’homme.

Aux agences des Nations Unies et aux organisations d’aide humanitaire :

  • Aider le gouvernement dans les efforts de collecte de données sur les personnes handicapées et sur leurs besoins ;
  • Assurer l’accès aux services de base pour les personnes handicapées dans les camps de déplacés. Fournir un accès séparé aux services alimentaires et d’hygiène pour les personnes déplacées handicapées dans les camps ;
  • Assurer la participation des personnes handicapées à la conception, à la mise en œuvre et au suivi de programmes, stratégies et plans d'action qui éliminent les obstacles à l'inclusion ;
  • Veiller à ce que les installations dans les camps de déplacement, y compris l'accès aux installations d'assainissement, soient accessibles aux personnes handicapées.

Au Conseil de sécurité de l’ONU 

  • Demander des rapports périodiques, y compris du Secrétaire général, sur la situation des personnes handicapées.

Aux bailleurs de fonds, y compris l'Union européenne et ses États membres 

  • Assurer l'inclusion des personnes handicapées dans l'assistance humanitaire en exigeant que toute l'aide soit accessible ;
  • Demander aux partenaires d'exécution de faire rapport sur les bénéficiaires handicapés.