Maisons détruites à Sirkadi sur la route menant de Batangafo à Bouca (République centrafricaine), photographiées le 8 juin 2013.

(Johannesburg, le 27 juin 2013) – Des membres de la coalition rebelle Séléka, qui a renversé le Président de la République centrafricaine François Bozizé le 24 mars 2013, ont pris pour cible et tué au moins 40 civils et ont intentionnellement détruit 34 villages ou villes depuis février dernier, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Au début du mois de juin, les chercheurs de Human Rights Watch ont recueilli des éléments de preuve détaillés concernant de nombreuses exactions dans des zones essentiellement rurales hors de la capitale, Bangui.

Le Bureau intégré des Nations unies pour la consolidation de la paix en Centrafrique (BINUCA) va soumettre un rapport sur la situation en Centrafrique au Conseil de Sécurité avant le 30 juin pour discussion au cours des semaines à venir. Le Conseil de sécurité devrait envisager des solutions pour renforcer le maintien de la paix hors de Bangui et adopter des sanctions individuelles à l'encontre des leaders de la Séléka responsables de graves atteintes aux droits humains, a précisé Human Rights Watch. Le Conseil de sécurité doit aussi exiger des autorités de transition une entière coopération avec la mission d'enquête mandatée par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU concernant les abus commis dans le pays depuis décembre 2012.

« Le monde semble l’ignorer mais la situation en République centrafricaine est véritablement catastrophique », a expliqué Daniel Bekele, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch. « Les combattants de la Séléka tuent des civils et réduisent des villages en cendres tandis que des villageois meurent dans la brousse à cause du manque d'assistance. »

Les Agences des Nations Unies et les organisations non gouvernementales humanitaires doivent tout mettre en œuvre pour atteindre les populations affectées, évaluer leurs besoins et leur apporter une aide indispensable, a indiqué Human Rights Watch.

Les chercheurs de Human Rights Watch se sont rendus à Bangui et dans les provinces de Mbomou dans le sud-est du pays et de Gribingui et Ouham dans le nord. Human Rights Watch a été en mesure de confirmer que, lors des attaques sur 34 villages et villes, principalement menées par des combattants de la Séléka entre le 11 février et le 2 juin, plus de mille maisons ont été incendiées et au moins quarante civils ont été tués. Les forces de la Séléka ont pris pour cible certaines communautés pour étouffer leur résistance et les piller. Au cours de ces attaques, les soldats de la Seleka ont tiré sur des civils au hasard, selon les conclusions de Human Rights Watch.

Plus tôt en 2013, Human Rights Watch avait documenté de graves atteintes aux droits humains à l'encontre de civils, notamment des pillages, des exécutions sommaires, des viols et des actes de torture commis par des membres de la Séléka à Bangui.

En juin, les chercheurs de Human Rights Watch ont interrogé plus de cent témoins des attaques visant des civils. Dans la préfecture de Ouham, les témoins ont décrit le meurtre de treize civils dans les villages de Bade, Bougone et Gbodoro le 19 mai ; le meurtre de dix civils dans le village de Ouin le 1er mai et le meurtre de cinq civils dans les villages de Boubou et Zéré les 18 et 20 avril. Human Rights Watch a aussi reçu des signalements dignes de foi de meurtres d'au moins douze civils dans la ville de Ouango dans la province Mbomou les 21 et 22 avril. Conformément au droit international humanitaire, le meurtre et le ciblage délibéré ainsi que le meurtre de civils constituent des crimes de guerre.

Des témoins ont raconté que les assaillants étaient des combattants de la Séléka en uniforme, parfois accompagnés de Mbarara armés – des éleveurs nomades qui se déplacent avec leurs troupeaux entre le Tchad et la République centrafricaine – qui circulaient à cheval ou à moto. La Séléka faisait feu sur les civils, souvent alors que ceux-ci s'enfuyaient. Un témoin dans le village de Gbade a raconté à Human Rights Watch : « Lorsqu'ils sont entrés dans le village, ils ont commencé à nous poursuivre [et] à tirer sur les gens dans leurs maisons ou sur ceux qui couraient en direction de la brousse. La plupart des villageois ont été abattus d'une balle dans le dos alors qu'ils fuyaient. »

Selon des témoignages, les forces de la Séléka et un représentant local autoproclamé, Adoum Takaji, sont arrivés dans le village de Ouin le 1er mai. Les villageois s'étaient enfuis dans la brousse en raison de violences ayant eu lieu quelques jours auparavant. Les membres de la Séléka et Adoum Takaji ont annoncé aux habitants qu'ils organisaient une réunion pour persuader la population locale de revenir dans leurs maisons.

Ils ont convaincu les habitants réticents de se rassembler, ont regroupé cinq hommes, les ont attachés ensemble et les ont abattus. Un témoin a raconté à Human Rights Watch : « Un des [hommes] n'a pas été tué sur le coup, alors ils lui ont tranché la gorge avec un long couteau. » Les combattants de la Séléka ont ensuite tiré sur les civils en fuite et tué cinq autres personnes. Tous les habitants du village ont fui vers la forêt voisine, où ils sont toujours.

Le ciblage des civils et les incendies de maisons ont forcé de nombreuses personnes à abandonner leurs villages. Human Rights Watch s'est entretenu avec des habitants des villages affectés, qui ont raconté qu'ils vivaient dans la brousse et les forêts environnantes. Les chefs des villages ont indiqué que des dizaines d'habitants, en particulier des personnes âgées, des nourrissons et des personnes malades, sont morts dans la brousse. Tous les villageois avec qui Human Rights Watch s'est entretenu vivent avec une assistance humanitaire minimale ou inexistante. Les conditions se sont aggravées depuis le début de la saison des pluies.

Les villageois des provinces de Gribingui et Ouham ont exprimé leur profonde préoccupation et leur peur de nouvelles attaques menées par les combattants de la Séléka. Un habitant du village de Boubou, qui vit dans la brousse craignant pour sa sécurité, a imploré les chercheurs de Human Rights Watch : « Envoyez de l'aide... rapidement pour que nous puissions vivre dans le village au lieu de dormir dans la forêt comme des animaux. »

Human Rights Watch a documenté la destruction de deux églises dans les villages de Yangoumara et Gbi-Gbi, et le pillage et la destruction d'une école à Yangoumara. Des témoins ont expliqué à Human Rights Watch que les forces de la Séléka ont mené des attaques en association avec des Mbarara armés. La destruction délibérée de biens civils, ainsi que de structures et de biens indispensables à la survie de la population civile, constitue également un crime de guerre conformément au droit international humanitaire.

Noureddine Adam, un général de la Séléka actuellement ministre de la Sécurité publique au sein du gouvernement de transition du pays, a nié que la Séléka était responsable de la moindre attaque documentée par Human Rights Watch. « Ces attaques ont été commises par d'autres groupes armés avant notre arrivée », a-t-il expliqué à Human Rights Watch. « La Séléka n'est pas impliquée dans ces destructions de villages ni dans les meurtres. »

Toutes les attaques documentées par les chercheurs de Human Rights Watch ont eu lieu dans des zones contrôlées par la Séléka. Les leaders de la Séléka sont en définitive responsables du comportement de leurs combattants et doivent enquêter efficacement sur les violations des droits humains et traduire en justice les responsables, a ajouté Human Rights Watch.

Dans les zones visitées par Human Rights Watch, aucune autorité de police ou de justice n'était présente. Le gouvernement de transition doit rétablir l’état de droit dans tout le pays en redéployant les autorités civiles locales.

Noureddine Adam a expliqué que quinze Préfets et commandants militaires avaient déjà été nommés et avaient reçu les ressources suffisantes pour exercer leurs fonctions. Il a précisé qu'ils seraient déployés prochainement pour rétablir une administration civile fonctionnelle.

Le Conseil de sécurité de l'ONU doit soutenir les efforts de maintien de la paix dans le pays et indiquer clairement qu'il prévoit d'adopter des sanctions ciblées à l'encontre des responsables de violations des droits humains graves, a déclaré Human Rights Watch. Dans un rapport au Conseil de sécurité le 3 mai, le Secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, a recommandé que des sanctions soient envisagées.

Le Conseil de sécurité de l'ONU doit aussi exprimer son soutien à la mission d'enquête en cours mandatée par le Conseil des droits de l'homme, exiger que le gouvernement de transition et les leaders de la Séléka coopèrent totalement, et charger le BINUCA de fournir toute l'assistance nécessaire à la mission.

La Communauté économique des États de l'Afrique Centrale (CEAC), l'Union africaine, l'Union européenne, le Conseil de sécurité de l'ONU et la France doivent favoriser les efforts de maintien de la paix en République centrafricaine, a déclaré Human Rights Watch. Ils doivent appuyer les efforts de la Mission de consolidation de la paix en République centrafricaine (MICOPAX), une force de maintien de la paix régionale conduite par la CEAC, pour déployer des troupes supplémentaires dans tout le pays. Ils doivent aussi favoriser le désarmement en cours des combattants de la Séléka à Bangui et lancer ce processus dans les provinces.

Des troupes supplémentaires et une police civile bénéficiant d'un soutien logistique suffisant et efficace à Bangui et dans les provinces devraient accroître la capacité de la MICOPAX à apporter sécurité et protection à les populations civile affectées.

Dans son rapport au Conseil de sécurité le 3 mai, le Secrétaire général a appelé les partenaires de la République centrafricaine à fournir une aide financière et logistique efficace à la MICOPAX. Le 14 juin, la Communauté économique des États de l'Afrique centrale réunie à Libreville s'est engagée à renforcer la sécurité à Bangui.

« Les chercheurs de Human Rights Watch, village après village, ont à chaque fois entendu le même appel de la bouche des habitants : ‘Ne nous abandonnez pas.’ », a déclaré Daniel Bekele. « L'ONU et les autres acteurs doivent redoubler d'efforts pour venir en aide à ces populations largement oubliées. »