Un homme inspecte sa cabane incendiée le 12 octobre 2016 au camp de déplacés de l’Évêché, République centrafricaine. Les forces de la Séléka ont brûlé au moins 435 huttes dans le camp. 

© Edouard Dropsy pour Human Rights Watch

(Nairobi) – Des rebelles de la Séléka ont tué au moins 37 civils, blessé 57 autres et forcé des milliers d’autres à fuir quand ils ont rasé un camp pour personnes déplacées en République centrafricaine le 12 octobre 2016. Ils et fait des milliers de déplacés dans et autour de la ville de Kaga-Bandoro, alors que des soldats de maintien de la paix des Nations Unies qui se trouvaient juste à l’extérieur du camp dans la ville de Kaga-Bandoro ont échoué à stopper l’attaque.

Human Rights Watch a interrogé 32 victimes et témoins à Kaga-Bandoro et dans la capitale du pays, Bangui, entre le 14 et le 21 octobre. Ceux-ci ont expliqué que les forces de la Séléka essentiellement musulmanes, possiblement avec l’aide de civils musulmans, ont tué par balle, poignardé ou brûlé vifs les civils, dont au moins quatre femmes, cinq enfants, trois personnes âgées, et quatre personnes en situation de handicap. Le nombre de morts est très probablement supérieur, car certaines victimes ont été enterrées rapidement. Outre les recherches sur le terrain, Human Rights Watch a procédé à l’analyse d’images satellites, et identifié au moins 175 maisons détruites dans les quartiers autour du camp et 435 huttes détruites dans le camp lui-même.

« Cette attaque brutale a visé des résidents qui ont déjà été contraints de quitter leurs maisons à cause des combats et ont déjà traversé tant dépreuves », a déclaré Lewis Mudge, chercheur sur l’Afrique à Human Rights Watch. « Des attaques meurtrières comme celles-ci montrent pourquoi les Casques bleus de lONU ont reçu le mandat de protéger les civils par tous les moyens nécessaires – et pourquoi ils doivent lexécuter. »

Le 12 octobre 2016, des combattants du groupe rebelle Séléka et des civils musulmans ont perpétré une attaque meurtrière contre le camp de déplacés de Kaga-Bandoro. 

La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en République centrafricaine (MINUSCA) comprend 12 870 membres, dont 70 agents de police et 200 militaires qui étaient présents à Kaga-Bandoro au moment de l’attaque. Des témoins ont raconté que les Casques bleus n’ont pas empêché une soixantaine de membres armés de la Séléka de traverser un pont surveillé par l’ONU et d’attaquer les civils, même si certains Casques bleus ont ultérieurement ouvert le feu et tué 12 membres de la Séléka en périphérie du camp. Aucune des forces de sécurité nationales, comme la police ou les gendarmes, n’était présente n’ont été déployées dans la ville depuis sa reprise par la Séléka en décembre 2012.

Le 31 octobre, la MINUSCA a publié un rapport sur les violences à Kaga-Bandoro qui documenté 37 morts parmi les civils et attribue la responsabilité de « violations graves de droits de l'homme et du droit humanitaire » aux forces de la Séléka, tout en attribuant la responsabilité de deux décès aux milices anti-balaka. Le rapport a loué les forces de la MINUSCA pour avoir pris « des mesures fortes pour protéger les civils pendant la crise ».

Les Nations Unies devraient de toute urgence déployer plus d’effectifs de la mission dans la région centrale instable, renforcer leurs patrouilles et, en vertu du mandat de la mission, garantir un usage approprié de la force pour protéger les civils face à une menace imminente, a déclaré Human Rights Watch.

De plus, le gouvernement national, les Nations Unies et les bailleurs de fonds de la République centrafricaine devraient accroître leur soutien à la Cour pénale spéciale (CPS), une nouvelle instance judiciaire avec des juges et des procureurs nationaux et internationaux ayant pour mandat d’enquêter sur les graves atteintes aux droits humains commises dans le pays depuis 2003 et de juger leurs auteurs. En août, le ministre de la Justice, Flavien Mbata, a annoncé que le procureur international de la CPS serait nommé avant la fin de l’année 2016.

Le nouveau tribunal offre une occasion significative d’engager des poursuites à l’encontre de commandants de toutes les parties au conflit qui sont responsables de crimes de guerre, comme ceux commis à Kaga-Bandoro, a indiqué Human Rights Watch.

De telles attaques relèvent également de la compétence de la Cour pénale internationale (CPI). En septembre 2014, la procureure de la CPI a annoncé l’ouverture d’une enquête en République centrafricaine sur des crimes commis à partir d'août 2012.

Les combats font rage en République centrafricaine depuis décembre 2012, lorsque les rebelles de la Séléka essentiellement musulmans, prétendant représenter la minorité musulmane lésée du pays et venant du nord-est, se sont déplacés vers le sud-ouest dans des zones davantage peuplées de non-musulmans, tuant des milliers de civils. Vers le milieu de l’année 2013, des milices chrétiennes et animistes appelées les anti-balaka se sont formées pour se défendre et ont elles-mêmes commis de graves atteintes aux droits humains.

En réponse aux atrocités perpétrées par les deux camps, l’Union africaine (UA) a augmenté les effectifs de soldats de maintien de la paix dans le pays en 2013. Puis un transfert d’autorité de l’UA à la mission de l’ONU a eu lieu en septembre 2014.

Le 12 octobre, la ville de Kaga-Bandoro, capitale de la province de Nana Grébizi, comptait environ 30 000 habitants, plus environ 3 000 personnes déplacées venant d’autres parties de la région qui avaient cherché refuge dans cette ville. Environ 7 000 autres personnes étaient abritées dans un camp de déplacés en ville appelé l’Évêché, derrière la paroisse catholique de la ville.

Images satellite du camp de personnes déplacées de l'Évêché à Kaga-Bandoro (République centrafricaine), prises avant et après l’attaque perpétrée par des combattants de la Séléka le 12 octobre 2016, au cours de laquelle au moins 37 civils ont été tués et 435 huttes ont été incendiées.

L’attaque de la Séléka a débuté entre 8 h et 9 h du matin, apparemment en réaction au meurtre d’un combattant de la Séléka la nuit précédente. Des combattants armés, certains portant des habits civils, ont traversé le pont qui sépare le quartier musulman du reste de la ville et ont presque immédiatement commencé à tirer sur les civils et à les attaquer avec des machettes et des couteaux.

« Les gens hurlaient et me disaient de menfuir », a raconté un homme âgé de 70 ans du quartier de la Mission catholique. « Alors que je courais, jai vu des corps par terre. La Séléka tirait sur tout le monde. Jai couru jusquà léglise, mais elle était attaquée, donc jai couru vers le camp de déplacés. À peine quelques minutes plus tard, le camp aussi a été attaqué. »

En quelques minutes, les combattants de la Séléka ont dépassé les Casques bleus de l’ONU qui protégeaient le camp de l’Évêché. Certains Casques bleus ont ouvert le feu, tuant 12 combattants de la Séléka, mais ils n’ont pas pu empêcher les autres membres de la Séléka d’entrer dans le camp, d’attaquer les résidents et de réduire les huttes de paille en cendres.

Immédiatement après l’assaut, les forces de la Séléka ont aussi attaqué au moins trois villages le long de la route entre Kaga-Bandoro et Botto, tuant au moins quatre personnes et incendiant 75 maisons.

Les attaques ont déplacé des personnes de Kaga-Bandoro et des villages environnants. Au moins 20 000 d’entre elles sont maintenant dans un camp de fortune autour d’une base de maintien de la paix des Nations Unies, près de l’aérodrome de Kaga-Bandoro. Entre le 18 et le 21 octobre, Human Rights Watch a observé des conditions sordides dans le camp, notamment un nombre insuffisant de toilettes et des pénuries d’aliments qui nécessitent une réponse humanitaire urgente. Ces conditions imposent un fardeau particulier sur les personnes handicapées.

Photos du camp de personnes déplacées de l’Évêché à Kaga-Bandoro, en République centrafricaine, qui a subi une attaque meurtrière commise pour l’essentiel par des combattants de la Séléka, selon des témoignages de survivants recueillis par HRW. Veuillez cliquer sur le lien ci-dessus à droite pour visionner les photos et lire les légendes.


Des représentants de l’ONU ont indiqué à Human Rights Watch le 20 octobre qu’ils déploieraient plus de policiers dans Kaga-Bandoro en janvier 2017, faisant passer le nombre à 140. Ce doublement des effectifs sera utile, mais il faudrait qu’il soit accéléré, a expliqué Human Rights Watch.

En vertu du chapitre VII de la Charte de l’ONU, la MINUSCA est autorisée à prendre toutes les mesures nécessaires pour « protéger... la population civile du risque imminent d’atteinte à l’intégrité physique » et pour « mettre en œuvre... une stratégie de protection à l’échelle de la mission ». La protection est aussi nécessaire de toute urgence pour permettre l’acheminement de l’aide humanitaire, a souligné Human Rights Watch.

Des leaders de la Séléka à Kaga-Bandoro ont affirmé à Human Rights Watch que leurs combattants n’ont pas participé à l’attaque du 12 octobre. Cependant, plusieurs témoins et victimes ont identifié des combattants de la Séléka par leur nom. Deux résidents, interrogés séparément, par exemple, ont dit avoir vu le général Saleh Zabadi de la Séléka sur une moto près de l’hôpital provincial, l’un des sites où, d’après les victimes et les témoins, il y a eu des attaques et des meurtres. Les 20 et 21 octobre, Human Rights Watch a vu des combattants de la Séléka, dont bon nombre étaient vêtus en civil mais portaient des armes, se déplacer librement dans le quartier musulman de la ville.

« Des membres de la Séléka circulent ouvertement en ville avec leurs armes, envoyant le message quils se sentent intouchables par la loi, un message qui na pas échappé aux civils », a expliqué Lewis Mudge. « Des arrestations et des poursuites judiciaires sont nécessaires de toute urgence pour stopper le cycle meurtrier des violences dans le pays. »

La République centrafricaine en crise
 
La République centrafricaine est en crise depuis la fin de l’année 2012, quand la Séléka a entamé une campagne militaire contre le gouvernement de François Bozizé. La Séléka a pris le contrôle de Bangui en mars 2013. Leur domination a été marquée par des atteintes aux droits humains généralisées, y compris les meurtres  indiscriminés de civils. Vers le milieu de l’année 2013, la milice anti-balaka s’est organisée pour combattre la Séléka. Associant tous les musulmans à la Séléka, les anti-balaka ont mené des attaques de représailles à grande échelle contre des civils musulmans à Bangui et dans des régions de l’ouest du pays.

Des milliers de civils ont été tués par les deux camps, des centaines de milliers ont fui leurs maisons, et près d’un demi-million de personnes – dont de nombreux musulmans fuyant les attaques des anti-balaka – ont trouvé refuge dans des pays voisins. Des combattants des deux camps ont commis des viols et ils continuent à se livrer à des violences sexuelles pour punir les femmes et les filles soupçonnées d’avoir des contacts avec des personnes de l’autre camp du clivage communautaire.

La Séléka dans la province de Nana Grébizi

Des forces de maintien de la paix de l’Union africaine et de la France ont repoussé la Séléka hors de Bangui au début de l’année 2014, forçant le groupe à rejoindre les régions centrales et orientales du pays. Les divisions ethniques, les rivalités, les différends sur le contrôle des ressources et les conflits à propos de la stratégie ont rapidement déchiré la Séléka. À la fin de l’année 2014, la Séléka s’est divisée en plusieurs factions, chacune contrôlant son propre territoire.

Deux groupes de la Séléka sont présents à Kaga-Bandoro : le Front populaire pour la Renaissance de la Centrafrique (FPRC) et le Mouvement patriotique pour la Centrafrique (MPC).

Alors que les deux factions se sont affrontées pour avoir le pouvoir sur Kaga-Bandoro, elles se sont aussi unies lorsqu’elles y trouvaient un avantage mutuel. En juin, elles ont créé une « brigade mixte » regroupant environ 40 combattants pour effectuer des patrouilles communes. Le 21 octobre, le directeur du cabinet politique du FPRC, Lambert Lissane, a indiqué à Human Rights Watch que les membres de la brigade se déplacent dans la ville à moto sans uniformes. Lambert Lissane a soutenu que la brigade n’est pas armée, mais les 20 et 21 octobre, un chercheur de Human Rights Watch a vu des hommes armés à moto, que les résidents ont identifiés comme étant des membres de la brigade mixte.

Les violences à Ndomete

Au début du mois de septembre, la milice anti-balaka a établi un barrage routier sur la route entre Kaga-Bandoro et la ville de Ndomete, située 10 kilomètres plus loin, apparemment après que la Séléka a refusé de céder aux pressions de la MINUSCA visant à lui faire retirer un barrage routier à Ndomete. La milice et les combattants rebelles utilisent les barrages routiers pour extorquer de l’argent aux civils.

Quatre témoins ont rapporté à Human Rights Watch que des combattants de la Séléka ont assailli Ndomete et ont tué six civils le 16 septembre. Les premiers rapports du gouvernement national ont indiqué que 26 personnes ont été tuées, mais ni l’ONU ni Human Rights Watch n’ont été en mesure de confirmer ce chiffre. Lissane, le dirigeant politique du FPRC, a expliqué à Human Rights Watch que les combattants de la Séléka anticipaient alors une attaque imminente des anti-balaka. Les Nations Unies et Human Rights Watch n’ont pas trouvé de preuves pour étayer les dires de Lissane. Un résident de Ndomete a raconté :

Des membres de la Séléka sont venus à bord de motos et de pick-up le matin. Ils ont commencé à tirer sur les personnes dans leurs maisons. Ils m’ont trouvé hors de ma maison et ont débattu pour savoir s’ils devaient me tuer ou non. Pendant qu’ils parlaient, j’ai vu que des combattants de la Séléka avaient trouvé un fusil de chasse [artisanal] dans la maison de mon voisin. Ils ont supposé qu’il était anti-balaka. Il leur a dit que ce n’était pas le cas et a proposé de payer 200 000 francs [environ 340 dollars], mais ils [les combattants de la Séléka] ont répondu que ce n’était pas suffisant et ils lui ont tranché la gorge.

À la suite de l’attaque de Ndomete, la MINUSCA a renforcé sa présence sur la route entre la ville et Kaga-Bandoro, et une unité de police de la MINUSCA a été envoyée à Kaga-Bandoro.

Images satellite de Dagaza, un village situé à 7 kilomètres de Kaga-Bandoro sur la route de Botto (République centrafricaine), qui a été attaqué et partiellement incendié le 12 octobre 2016, quand des combattants de la Séléka ont attaqué le camp de l'Évêché pour personnes déplacées, à Kaga-Bandoro. Images prises avant et après l’attaque.

 

Les violences à Kaga-Bandoro

Le 11 octobre, des représentants de l’organisation musulmane de la ville ont marché vers les bâtiments administratifs pour remettre un manifeste appelant à la réinstallation du barrage routier de la Séléka à Ndomete, à la fin des contrôles par les Nations Unies au pont conduisant au quartier musulman, au dialogue entre le gouvernement et les groupes armés, et au remplacement de l’unité de police rwandaise de la MINUSCA en ville, qu’ils accusaient de cibler les musulmans.

Les tensions étaient fortes dans le quartier musulman lorsque le corps de Mahamat Oumar, un combattant de la Séléka, a été découvert tôt au matin du 12 octobre dans le quartier TP (Travaux publics). Le corps d’Oumar a été transporté à la mosquée locale, où une foule s’est rassemblée. Des dirigeants de la Séléka, y compris le général Mahamat Al Khatim du MPC et Lissane du FPRC, ont expliqué à Human Rights Watch qu’ils ont essayé sans succès de calmer la foule croissante et agitée.

Entre 8 h et 9 h du matin, des combattants du côté musulman de la ville sont passés du côté non musulman. Le premier groupe d’environ 20 personnes était armé essentiellement de couteaux, de machettes et de grenades, ont raconté des témoins. Un deuxième groupe d’environ 20 personnes est arrivé avec des fusils Kalachnikov et des lance-grenades, suivi de 20 hommes de plus à moto. Les Casques bleus de l’ONU sur le pont n’ont pas été en mesure de stopper les combattants. Dès que les combattants de la Séléka sont entrés dans le quartier non musulman, ils ont attaqué les civils.

Une des premières cibles était une école où un cours de formation de professeurs avait lieu. Un participant a raconté :

Un groupe de combattants de la Séléka est entré dans la cour de l’école. Ils étaient 15 environ. Ils étaient armés de couteaux et de grenades. Lorsque nous les avons vus, nous avons couru jusqu’à l’église. Mais d’autres membres de la Séléka sont arrivés à moto et nous ont coupé la route, donc nous nous sommes enfuis dans le quartier. Certains [combattants de la Séléka] portaient un mélange d’uniformes et de vêtements civils. Ils ont commencé à nous tirer dessus. Un professeur, Kango, était malade et il ne pouvait pas suivre, il a été attrapé et poignardé à mort. Je les ai regardés le tuer. J’ai appris plus tard qu’un autre professeur, le directeur du centre de formation, a aussi été tué lorsqu’ils l’ont trouvé dans le quartier.

Certains civils ont cherché refuge à l’hôpital provincial, à la limite entre les deux quartiers. Cependant, les combattants de la Séléka ont tué et gravement blessé les personnes alors qu’elles tentaient d’entrer dans le bâtiment. Un homme de 37 ans qui a été blessé a décrit la scène :

Je voulais courir à l’hôpital parce que je savais qu’il y avait des Casques bleus là-bas, mais des combattants de la Séléka se trouvaient devant l’hôpital. L’un d’eux m’a vu et a crié : « Tu es anti-balaka ». Juste à côté de moi, ils ont tiré sur un homme qui courait vers l’hôpital. J’ai décidé d’essayer d’entrer dans l’hôpital. Deux combattants de la Séléka m’ont saisi, m’ont jeté au sol et l’un d’eux m’a donné un coup de sabre à la poitrine. Mes intestins sont sortis, mais j’étais toujours devant l’hôpital, donc je les ai remis dedans et j’ai appliqué une pression sur la blessure. J’ai titubé jusqu’à l’hôpital et j’ai trouvé un médecin qui a fait une intervention d’urgence.

Human Rights Watch a interrogé l’homme trois jours après ces événements et a constaté une grande plaie sur la poitrine et le ventre.

Un homme de 43 ans a dit avoir vu les combattants de la Séléka tuer un homme âgé et malade : « Les membres de la Séléka lui ont tiré dessus avec un fusil artisanal, puis ils se sont approchés de lui et lont achevé à coups de machette. »

Un autre homme, âgé de 37 ans, a vu les assaillants tuer son frère de 40 ans : « Il a reçu deux balles alors quil senfuyait et il est tombé. Puis deux hommes ont couru vers lui et lont poignardé à mort dans le dos avec un couteau. »

Les combattants de la Séléka ciblaient des anti-balaka suspectés, mais ils ont tué de nombreux civils. Une femme âgée de 30 ans du quartier de Gbaya interrogée à l’hôpital a déclaré :

Ils ont trouvé mon fils de 17 ans, ils l’ont emmené dehors et ont commencé à le frapper avec des machettes. Alors qu’ils allaient lui donner le coup fatal, je me suis mise devant eux pour le sauver. J’avais un bébé dans le dos, mais ils m’ont frappé au bras avec la machette et l’ont entaillé. J’ai crié : « Il nest pas anti-balaka, pourquoi voulez-vous le tuer ? » Un combattant a répondu : « Ne nous empêchez pas de tuer votre peuple. Vous avez tué un des nôtres, nous tuons les vôtres. » Ils ne m’ont plus frappée avec la machette, mais à la place, ils ont tué mon beau-père, qui était juste à côté de moi, à coups de machette dans la tête. Il avait 60 ans.

La femme a montré à Human Rights Watch son bandage sur le bras gauche, au-dessus du coude, où elle a indiqué avoir été frappée. Son fils était aussi en train de se rétablir à l’hôpital.

Les combattants de la Séléka ont pu rapidement dépasser les Casques bleus de l’ONU qui assuraient la protection d’environ 7 000 personnes dans l’Évêché. Certains Casques bleus ont ouvert le feu, tuant 12 combattants de la Séléka.

Dès qu’ils sont entrés dans le camp, les combattants de la Séléka ont commencé à tirer sur les civils, y compris les femmes et les enfants, ont indiqué des témoins.

Une femme d’environ 60 ans du village voisin de Ngoulekpa I, qui habitait à l’Évêché depuis trois ans, a raconté :

Lorsque j’ai entendu les tirs pour la première fois, je suis rentrée dans ma hutte pour me cacher. Peu de temps après, je pouvais sentir la chaleur venant des autres huttes qui étaient en flammes. Je suis sortie et j’ai vu la hutte de mon voisin brûler. Je me suis retournée et j’ai vu que la mienne brûlait aussi. J’ai commencé à courir vers la base de la MINUSCA, mais un jeune combattant de la Séléka que j’ai reconnu m’a vue et m’a tiré dans la jambe. J’ai été aidée par d’autres qui s’enfuyaient et j’ai été conduite à l’hôpital à la base de la MINUSCA.

Human Rights Watch a interrogé la femme le 19 octobre et a constaté ce qui semblait être une blessure par balle au bas de sa jambe gauche. Elle recevait des soins médicaux auprès de la MINUSCA.

Un homme de 23 ans a expliqué qu’il était parti à la recherche de sa femme de 17 ans, son fils de deux mois et la sœur de sa femme âgée de trois ans après l’attaque :

Lorsque l’attaque a commencé, j’ai couru jusqu’à la base de la MINUSCA en espérant trouver ma famille là-bas. Lorsque les personnes ont commencé à arriver, je ne les ai pas vus, donc je suis retourné au camp pour les chercher. J’ai vu deux cadavres, mais ce n’était pas eux. J’ai trouvé ma famille près de notre maison... Ma femme avait reçu une balle dans le ventre. Notre bébé avait été tué d’une balle dans la tête. La sœur de ma femme semblait avoir reçu une balle dans la jambe. Tout autour d’eux était brûlé et détruit. Nous avons dû les enterrer dans une fosse commune.

Une veuve de 40 ans et mère de six enfants de Ngoulepa II, au nord de Kaga-Bandoro, a raconté qu’elle n’a pas pu emmener tous ses enfants lorsqu’elle a fui : 

On aurait dit que, soudain, il y avait des tirs partout et les enfants couraient dans tous les sens. J’ai simplement couru et emmené quelques-uns des petits enfants avec moi. J’ai appris plus tard que mon fils Justin Soubanoyo avait été tué. Il avait 6 ans. Il a reçu une balle dans le côté.

Un garçon de 15 ans du quartier de la Mission catholique a indiqué qu’il a vu son ami, de 15 ans aussi, se faire tuer : « Depuis lendroit où je me cachais, jai vu Vianny courir. Il a reçu une balle dans le bras droit et est tombé. Un groupe de cinq hommes sest jeté sur lui et la poignardé à mort. Après lavoir tué, ils mont vu et mont pourchassé, mais jai couru et je me suis caché derrière une maison. Vianny était un étudiant, il nétait pas anti-balaka. »

Des personnes handicapées ont été visées lors de l’attaque et tuées dans les incendies. Lorsque l’attaque a commencé, « Janet », une résidente du quartier de la Mission catholique, a trouvé refuge dans la maison d’une voisine avec un homme du quartier, Bakoudou Kankandi, qui était sourd et muet. Les combattants de la Séléka ont rapidement enfoncé la porte en demandant s’il y avait des hommes dans la maison. Janet leur a répondu que non, a-t-elle raconté. « Ils nous ont fait sortir de la maison et nous ont dit de rejoindre la base de la MINUSCA », a expliqué Janet. « Mais lorsquils ont vu Bankoudou, ils ont dit : Vous avez dit quil ny avait pas dhommes ici. Ce nest pas un homme ?Jai répondu : Non, il est sourd et muet, il ne comprend pas.Mais ils lui ont tiré dessus quand même. »

Images satellite du quartier de la Mission Catholique à Kaga-Bandoro (République centrafricaine), où 175 foyers ont été incendiés et détruits  le 12 octobre 2016, quand des combattants de la Séléka ont attaqué le camp de l'Évêché pour personnes déplacées, dans cette ville. Images prises avant et après l’attaque.

Au moins trois personnes âgées handicapées ont été abandonnées dans le camp de déplacés et brûlées vives dans l’incendie, ont indiqué les survivants.

Un proche de Gilbert Bingimale, un homme âgé qui ne pouvait pas marcher, a expliqué que la famille avait dû laisser Bingimale dans la hutte afin de pouvoir sauver les enfants. « Elle a brûlé complètement et lorsque nous y sommes retournés plus tard, nous lavons trouvé là. Il a dû se cacher pensant quil serait en sécurité. Toute sa peau avait brûlé. »

Un proche de Pauline Pharama, une femme aveugle de 70 ans, a raconté qu’il n’a pas pu rejoindre Pauline Pharama une fois que l’attaque a commencé. Il a dit être revenu le lendemain matin et a trouvé son corps carbonisé et mangé par les chiens.

Après que les forces de la Séléka ont détruit le camp de l’Évêché, les violences ont continué dans les zones autour de Kaga-Bandoro, ont décrit des témoins. Une femme de 31 ans de Baïko, un quartier de la partie nord de la ville, a expliqué :

J’ai vu des personnes s’enfuir du quartier et j’étais nerveuse. Vers midi, j’ai entendu des motos approcher et je me suis cachée dans la brousse près de la maison. Des membres de la Séléka sont entrés dans notre propriété. Ils étaient habillés en civil, mais ils étaient armés de fusils et de machettes. Ma nièce était là avec son bébé de cinq jours, Emmanuel Sadrak. Elle a essayé de s’enfuir, mais un combattant de la Séléka l’a abattue. La balle les a tués, elle et son bébé. Ma sœur est sortie en courant de la maison pour essayer de l’aider, mais elle aussi a reçu une balle. Elle n’est pas morte. Après avoir tiré sur elles, les hommes de la Séléka ont pillé la maison. Nous avons essayé d’emmener ma nièce à l’hôpital, mais elle était déjà morte. Nous avons enterré le bébé là, à la maison.

Pour des raisons de sécurité, Human Rights Watch n’a pas pu se rendre dans les villages sur les routes sortant de Kaga-Bandoro. Dans les jours qui ont suivi l’attaque, cependant, des personnes déplacées de ces villages ont afflué vers la ville. Des villages le long de la route de Botto, à l’ouest de Kaga-Bandoro, ont apparemment été attaqués l’après-midi du 12 octobre. Un résident de Beguete I, un village au bord de cette route, a déclaré :

Tard dans la matinée, des personnes ont commencé à courir sur la route en disant que la Séléka avait attaqué le centre-ville. Quelques minutes plus tard, des combattants de la Séléka à moto sont arrivés, mais ils ont vite fait demi-tour. Puis ils sont revenus avec plus de combattants. Ils ont commencé à tirer dans les villages le long de la route. Nous avons entendu les coups de feu et nous avons fui. De loin, je les ai vus incendier mon village.

Les combattants de la Séléka FPRC avaient détruit les villages le long de cette route en février 2015, mais certains résidents avaient reconstruit leurs maisons. Les images satellites analysées par Human Rights Watch indiquent qu’au moins 75 maisons sur cette route ont été détruites en octobre. « Je venais juste de reconstruire ma maison et jy ai vécu seulement cinq mois avant quelle ne soit incendiée à nouveau », a expliqué une veuve de 47 ans nouvellement déplacée, originaire de Zefio, à cinq kilomètres de Kaga-Bandoro, « Je suis épuisée. »

Le 13 octobre, le lendemain de l’attaque, certaines personnes ont quitté le camp de déplacés de fortune à la base de l’ONU à Kaga-Bandoro pour rechercher des possessions qui auraient pu être encore là après l’attaque et le pillage dans d’autres quartiers, mais elles aussi ont été prises pour cible. Une femme a raconté qu’elle a vu un homme se faire tuer près de la zone de Bomou abandonnée :

J’ai entendu une moto arriver et je me suis cachée dans la brousse. Trois membres de la Séléka sont arrivés et ont vu un homme. Ils l’ont interpellé en lui disant : « Nous ne te ferons pas de mal ». Alors il s’est approché d’eux. Ils ont parlé pendant un moment, puis j’ai entendu l’homme crier : « Ne me tuez pas ! » Mais un membre de la Séléka a sorti un couteau et l’a poignardé dans le cou. J’ai rampé pour m’éloigner, mais je me suis retournée et j’ai vu le corps de l’homme de loin.

La réponse de la Séléka

Lors d’une réunion avec Human Rights Watch, le général Al Khatim, chef militaire du MPC, a insisté sur le fait que les combattants de la Séléka n’ont pas participé à l’attaque du 12 octobre, rejetant la responsabilité sur des civils musulmans armés de la ville. Il a accusé la MINUSCA d’avoir échoué à protéger les civils.

Lissane, le directeur politique du FPRC, a aussi affirmé qu’aucun combattant du FPRC n’a pris part à l’attaque. Il a justifié l’assaut, cependant, en disant que les combattants anti-balaka avaient utilisé le camp comme base. Il a soutenu que le camp a été attaqué parce que des combattants anti-balaka avaient déclenché une bagarre à l’extérieur du camp avec des membres de la communauté musulmane. Alors que les anti-balaka vivaient autour du camp de l’Évêché, ils étaient armés de machettes, de quelques fusils de chasse artisanaux et d’une poignée de grenades, d’après des témoins et des résidents du camp. Aucune autre personne interrogée par Human Rights Watch n’a confirmé la version des événements de Lissane.

L’attaque à l’Évêché a aggravé les tensions et le sentiment de méfiance entre les habitants de Kaga-Bandoro et les forces de la MINUSCA. Human Rights Watch a entendu de nombreuses rumeurs dans la ville selon lesquelles des soldats de maintien de la paix pakistanais avaient fourni à la Séléka des armes, des munitions et un soutien avant et pendant l’attaque, mais aucune preuve n’est venue étayer ces allégations.

Dans une interview accordée à un média local, le ministre de la Sécurité publique, de l’Intérieur et de l’Administration territoriale, Jean-Serge Bokassa, a semblé encourager les attitudes négatives vis-à-vis des Pakistanais. « Quel est le rôle du contingent pakistanais à Kaga-Bandoro ? » a-t-il déclaré le 15 octobre. « Leur connivence avec les groupes armés na que trop duré. »

Contexte : une série dattaques contre des camps de déplacés

Paroisse Notre-Dame Bangui
Le 28 mai 2014, un groupe de civils armés, possiblement associés à des combattants de la Séléka, ont attaqué la paroisse Notre-Dame dans le quartier de Fatima à Bangui, faisant 17 morts. La paroisse avait servi de camp de déplacés pour des milliers de résidents déplacés de Bangui depuis une offensive majeure lancée par les anti-balaka sur la capitale le 5 décembre 2013. À l’époque, les responsables locaux du camp avaient indiqué à Human Rights Watch qu’environ 5 800 personnes vivaient dans le camp le jour de l’attaque.

L’attaque est survenue juste après une bagarre de rue houleuse entre les anti-balaka et des groupes d’auto-défense musulmans. Des miliciens musulmans ont expliqué à Human Rights Watch qu’ils pensaient que certains des anti-balaka avaient trouvé refuge parmi les personnes déplacées à l’église. Les 17 morts recensés par Human Rights Watch étaient tous des civils, y compris des femmes et des enfants.

Paroisse de Saint-Joseph Bambari
En juin 2014, un cycle meurtrier de violences intercommunautaires a dégénéré dans la province d’Ouaka, faisant au moins 62 morts entre le 9 et le 23 juin. Les attaques, à la fois par les combattants de la Séléka et par les anti-balaka, constituaient des représailles, montrant un cycle croissant de meurtres de vengeances entre communautés. La plupart des victimes étaient des hommes qui ont été frappés à mort à coups de machette. Les violences ont culminé avec une attaque violente, le 7 juillet, menée par des rebelles de la Séléka présumés contre des milliers de personnes déplacées ayant trouvé refuge à la paroisse de Saint-Joseph de Bambari et dans la résidence de l’évêque adjacente. L’attaque a fait au moins 27 morts. Les combattants de la Séléka étaient sous le commandement du général Ali Darassa, le chef d’un groupe qui deviendra plus tard l’Union pour la Paix en Centrafrique (UPC).

Ngakobo/SUCAF Ngakobo
Le 3 décembre 2015, des combattants de la Séléka UPC ont attaqué un camp de déplacés à Ngakobo, à environ 60 kilomètres de Bambari, qui abritait près de 4 500 personnes déplacées, faisant huit morts. Ngakobo a été attaqué à nouveau le 15 octobre 2016 par des hommes armés, tuant 13 civils. Les représentants de l’UPC ont nié toute implication de leurs combattants dans l’attaque auprès des médias internationaux. Human Rights Watch n’a pas pu vérifier les circonstances de l’attaque ni qui était responsable de l’attaque la plus récente.

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RFI.fr 02.11.16

Bénin Monde Infos 02.11.16

Journal de Brazza 02.11.16

Journal de Bangui  04.11.16