(Beyrouth) - Les critiques exprimées publiquement à l’égard du gouvernement ainsi que et l'opposition pacifique restent de fait interdites en Égypte, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui dans son Rapport mondial 2017 (version abrégée en français). Les forces de sécurité ont fréquemment torturé des détenus et ont fait disparaître par la force des centaines de personnes en 2016.

Après avoir emprisonné des dizaines de milliers d'opposants politiques depuis la destitution militaire de l'ancien président Mohamed Morsi en 2013, le gouvernement du président Abdel Fattah al-Sissi a pris en 2016 des mesures sans précédent pour criminaliser le travail des droits humains et paralyser des organisations de la société civile indépendantes.

Des journalistes manifestent en mai 2016 devant le Syndicat de la Presse au Caire, en Égypte, contre les atteintes à la liberté des médias et pour la libération de journalistes détenus.

© 2016 Reuters

« Le gouvernement du président al-Sissi renforce et intensifie la répression », a déclaré Joe Stork, directeur adjoint de la division Moyen-Orient à Human Rights Watch. « En l'absence de fortes réactions de la part de la communauté internationale, les autorités continueront de réduire à néant l'espace pour l'exercice des libertés fondamentales. »

Dans cette 27e édition annuelle de son Rapport mondial (version intégrale en anglais de 687 pages, version abrégée en français de 247 pages), Human Rights Watch examine les pratiques en matière de droits humains dans plus de 90 pays. Dans son introduction, le Directeur exécutif, Kenneth Roth, explique qu'une nouvelle génération de populistes autoritaires cherche à infirmer le concept d'une protection individuelle basée sur les droits humains, en caractérisant ces droits comme une entrave à la volonté de la majorité. Pour toutes les personnes qui se sentent laissées de côté par l'économie mondialisée et qui craignent de plus en plus d'être exposées à des violences et à des crimes, les organisations de la société civile, les médias et le public ont des rôles essentiels à jouer en réaffirmant la validité des valeurs sur lesquelles les démocraties respectueuses des droits humains ont été édifiées.

À la fin du mois de novembre, le Parlement égyptien a approuvé un projet de loi très restrictif sur les associations qui, signé par al-Sissi, placerait le travail et le financement des organisations indépendantes sous la supervision d'un comité composé de représentants des ministères de l'Intérieur, de la Justice et de la Défense ainsi que des Services généraux de renseignement, qui est la première agence d'espionnage de l'Égypte.

En septembre, un tribunal pénal du Caire a approuvé la demande d'un groupe de juges d'instruction de geler les avoirs de trois organisations de défense des droits humains et les biens personnels de cinq personnes qui ont fondé ou dirigé de telles organisations. Les autorités ont interdit à au moins 15 directeurs d’organisations, fondateurs ou membres du personnel, de voyager en dehors de l'Égypte, la plupart en 2016, depuis que les juges ont ouvert leur enquête sur le financement extérieur de ces organisations. Le 7 décembre, l'un des juges d'instruction a ordonné l'arrestation et l'interrogatoire d'Azza Soliman, fondatrice du Centre pour l'assistance juridique des femmes égyptiennes. Azza Soliman a été libérée après avoir payé une caution, mais c'était la première fois que les juges avaient ordonné l'arrestation d'un défenseur des droits humains. 

Les militants craignent que les juges ne les accusent tôt ou tard de recevoir illégalement des fonds étrangers, ce qui est passible d'une peine pouvant aller jusqu’à 25 ans de prison.

Des agents de l'Agence de sécurité nationale ont systématiquement torturé et fait disparaître des suspects, en subissant peu de conséquences. La plupart des détenus qui ont souffert de ces abus étaient accusés de sympathie ou d'appartenance aux Frères musulmans.

Entre août 2015 et août 2016, la Commission égyptienne des droits et libertés, une organisation indépendante, a documenté les cas de 912 victimes de disparitions forcées aux mains de la police, dont 52 n'avaient pas réapparu au moment où l’organisation a publié son rapport.

Entre janvier et octobre, 433 détenus ont affirmé que des policiers ou des gardiens de prison les avaient maltraités ou torturés pendant leur détention, selon le Centre Nadeem pour la réadaptation des victimes de violence et de torture. Les autorités ont gelé les actifs du Centre Nadeem en novembre et ont interdit à sa co-fondatrice, professeure de psychiatrie et militante anti-torture de longue date, Aida Seif al-Dawla, de quitter le pays. 

La disparition, la torture et le meurtre du chercheur doctorant italien Giulio Regeni, qui se trouvait en Égypte pour faire de la recherche sur les syndicats, ont provoqué une brouille diplomatique avec l'Italie, après que des médias aient cité des membres anonymes des services de sécurité ayant déclaré avoir arrêté Regeni avant sa mort.   

Le président élu des États-Unis Donald Trump, après une rencontre avec le président al-Sissi lors de l'Assemblée générale des Nations Unies en septembre, deux mois avant son élection, a exprimé « un ferme soutien à la guerre de l’Égypte contre le terrorisme » et a promis que son administration « serait un fidèle ami et pas simplement un allié » pour l’Égypte.  

« La communauté internationale devrait reconnaître que les droits humains en Égypte se sont détériorés bien au-delà de la répression qui existait avant le soulèvement du pays en 2011 », a conclu Joe Stork. « Il faut un effort concerté et coordonné pour aider à préserver ce qui reste de la société civile égyptienne avant qu'elle ne soit complètement contrainte à la clandestinité. »