Par Nabeel Rajab, Directeur du Bahrain Center for Human Rights - Lettre publiée dans Le Monde du 21 décembre 2016

Alors que la tragédie de la crise des réfugiés bat son plein, il apparaît clairement que les conséquences des politiques européennes au Moyen-Orient avant et depuis le Printemps arabe de 2011 se répandent maintenant en Europe. La France a été activement impliquée dans deux crises prenant place dans la région– la Syrie et la Libye. Pour cette dernière c’est le gouvernement de Nicolas Sarkozy qui a mené les bombardements contre les forces de Mouammar Khadafi, aux côtés de la Grande-Bretagne. La chute du dictateur était méritée mais les forces occidentales se sont retirées immédiatement après, sans aider la Libye à mettre en place un consensus post-Khadafi. Les conséquences ont été dévastatrices. S’en est suivi l’essor de l’État islamique, issu des conflits en Irak et en Syrie, la pire manifestation d’une idéologie violente qui reçoit encore le soutien de plusieurs États du Moyen-Orient.

Les pays européens doivent participer à l’effort visant à remédier à ces problèmes et doivent, pour ce faire, remporter la guerre des idées opposant la démocratie et les droits humains à l’autoritarisme et la violence. Pour soutenir ces concepts au Moyen-Orient, ils doivent être prêts à faire front aux monarchies du Golfe persique. Les États du Golfe affirment être des alliés dans la bataille contre l’extrémisme, alors qu’ils ont alimenté la crise. Les alliances occidentales doivent reconsidérer le soutien qu’elles apportent à ces monarchies. La France et l’Angleterre sont maintenant les deux cœurs battants de l’Europe. Elles doivent toutes deux mettre en oeuvre leurs valeurs.

J’écris depuis une prison du Bahreïn, où j’attends d’être jugé pour avoir critiqué le bombardement du Yémen par l’Arabie saoudite et pour avoir révélé les actes de torture commis dans les prisons de mon pays. Je risque pour cela 15 ans de prison. En septembre, quand j’ai écrit une lettre ouverte à l’administration des États-Unis, le gouvernement du Bahreïn a porté de nouvelles plaintes contre moi pour atteinte à la réputation du pays.

Mon procès n’a rien d’exceptionnel, il est ordinaire. Des milliers de Bahreïnis sont en prison pour avoir exprimé des critiques et manifesté contre le gouvernement. Des milliers d’autres ont été tués à travers le monde arabe pour avoir osé exercer leur droit à l’autodétermination. C’est profondément consternant.

En 2011, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont envoyé des troupes au Bahreïn pour écraser les manifestants pro-démocratie ; ces mêmes pays sont à l’origine d’une crise humanitaire au Yémen. La communauté internationale aurait pu s’opposer au rôle négatif joué par les monarchies du Golfe persique à de nombreuses occasions depuis 2011, mais elle ne l’a pas fait. Le soutien européen accordé à l’Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, au Bahreïn et à leurs alliés par le biais de coopération en matière de sécurité et de ventes d’armes n’a fait que s’accroître.

Le comble de l’ironie, c’est que l’Arabie saoudite déclare se battre pour les Syriens en quête de libertés et pour le gouvernement légitime du Yémen, alors qu’il s’agit de l’une des dictatures les plus violentes au monde. Au lieu d’avoir été incités à punir les criminels de guerre, les auteurs d’abus des droits humains et les partisans du terrorisme, les pays du Golfe se sont sentis encouragés par le silence de leurs alliés qui, ne voulant pas faire de vagues avec ces gros producteurs de pétrole, ont fermé les yeux sur l’écrasement par la force de civils et de manifestants innocents.

Au lieu d’ouvrir leurs portes aux réfugiés, les monarchies du Golfe ont contribué à générer ces migrations. Au lieu de poursuivre en justice les personnes responsables des morts de civils au Yémen, ces pays mettent en prison des partisans de la paix et des militants des droits. Je ne suis pas le seul Bahreïni à avoir été emprisonné pour avoir osé exprimer des critiques contre la guerre qui fait rage au Yémen : le dirigeant du parti politique Wahdawi, Fadhel Abbas, purge une peine de cinq ans de prison pour avoir qualifié la guerre d’inconstitutionnelle.

Il existe des livres publiés par le ministère de la Défense du Bahreïn qui prônent le meurtre des chiites qui ne se repentent pas. En quoi cela diffère-t-il des idéologies de l’État islamique contre lequel le Bahreïn est censé se battre ? Les forces de défense du Bahreïn sont, de fait, une armée sectaire qui ne compte pratiquement pas de chiites dans ses rangs, bien qu’ils composent la plus grande partie de la population. Après que l’État islamique a publié des vidéos montrant trois recrues ayant fui les forces de sécurité bahreïnies, j’ai dénoncé ces dernières pour avoir permis à ces idéologies sectaires violentes de se répandre dans leurs rangs. Pour cela, j’ai été condamné à six mois de prison et les autorités bahreïnies refusent toujours de reconnaître le problème. 

Il est en fin de compte impossible de venir à bout du terrorisme dans des pays comme le nôtre, où une personne ne peut exprimer pacifiquement ses opinions sans finir en prison.

Vous, la France et l’Allemagne, devez reconsidérer vos relations avec ces monarchies, qui œuvrent activement contre la démocratie et les droits humains et nourrissent les flammes de la violence et de l’extrémisme. La coopération en matière de sécurité et les ventes d’armes doivent aller de pair avec cette condition drastique : soit ces pays respectent les droits humains et le droit international, soient ils perdent ces relations privilégiées.

Cela doit être ainsi, faute de quoi les effets à long terme seront calamiteux. Car ces pays considèrent la démocratie et les droits humains comme une menace et condamnent ainsi notre région et le monde entier à la violence.