Réfugiées ivoiriennes ayant pu fuir la violence en Côte d'Ivoire avec quelques biens personnels, peu après leur arrivée dans le comté de Grand Gedeh dans l'est du Libéria, en avril 2011.

© 2011 Reuters

(Genève, le 21 avril 2011) - Des dizaines de femmes et filles réfugiées ivoiriennes récemment arrivées dans l'est du Liberia ont affirmé qu'elles ont dû se livrer à des rapports sexuels pour obtenir de la nourriture, un abri ou de l'argent appropriés, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Le gouvernement libérien, la police et les agences concernées des Nations Unies devraient prendre des mesures urgentes pour protéger et aider les femmes et filles vulnérables, notamment en construisant rapidement des abris protégés et en les aidant à obtenir de la nourriture suffisante et appropriée, a ajouté Human Rights Watch.

Pendant quatre jours début avril 2011, deux chercheurs de Human Rights Watch se sont entretenus avec 55 femmes et filles ivoiriennes, dont certaines n'avaient pas plus de 13 ans, qui s'étaient réfugiées dans le comté de Grand Gedeh au Liberia. Elles ont indiqué qu'en l'absence d'aide alimentaire adéquate, plusieurs d'entre elles avaient été contraintes à avoir des rapports sexuels afin d'obtenir de l'argent ou de subvenir à des besoins élémentaires pour les aider à survivre avec leurs enfants. Au regard du droit libérien, les rapports sexuels avec une fille de moins de 18 ans sont considérés comme un viol et sont passibles d'une peine allant jusqu'à la réclusion à perpétuité.

« Des femmes et des filles vulnérables se trouvant dans certaines parties de l'est du Liberia après avoir fui les violences effroyables en Côte d'Ivoire sont maintenant soumises à des abus sexuels », a expliqué Gerry Simpson, chercheur senior sur les réfugiés et chargé de plaidoyer pour Human Rights Watch, qui a dirigé la recherche. « Elles nous ont assuré n'avoir pas eu d'autre choix que de se livrer à des rapports sexuels pour subvenir à des besoins élémentaires et urgents de nourriture et d'abri. »

Les agences de l'ONU, soutenues par les bailleurs de fonds, devraient identifier les femmes et filles réfugiées vulnérables, et leur fournir une nourriture appropriée et un abri protégé, tandis que les autorités chargées de l'application des lois devraient engager des poursuites contre les individus qui commettent des crimes à leur encontre, a déclaré Human Rights Watch.

La plupart des femmes et la grande majorité des filles interrogées par Human Rights Watch ont expliqué que leurs maris ou leurs parents avaient été tués ou bien qu'elles avaient été séparées d'eux avant de fuir la Côte d'Ivoire, même si quelques-unes des filles ont indiqué qu'elles avaient des relations sexuelles pour survivre et subvenir aux besoins de leurs parents.

Une femme de 25 ans se trouvant au centre de transit de Toe Town et qui avait été violée successivement par trois hommes armés en Côte d'Ivoire avant de prendre la fuite pour le Liberia a déclaré :

Je dois m'occuper de cinq enfants et la nourriture ici les rend malades. Je dois gagner de l'argent pour me procurer une autre nourriture. Lorsque j'ai des rapports sexuels avec des hommes à Toe Town, ils me demandent de faire des choses que je ne veux pas faire et disent qu'ils ne me paieront pas si je n'accepte pas. J'ai besoin de l'argent, alors je n'ai pas le choix et je fais ce qu'ils disent.

Au 14 avril 2011, près de 150 000 réfugiés ivoiriens - dont près de 6 000 filles de 12 à 17 ans et environ 35 000 femmes de moins de 60 ans -se trouvaient au Liberia après avoir fui la Côte d'Ivoire depuis la fin novembre 2010 pour échapper aux violences généralisées dans ce pays, selon l'agence de l'ONU pour les réfugiés.

La plupart se sont installés dans environ 150 villages proches de la frontière, où de nombreux villageois libériens indigents et ployant sous l'afflux des réfugiés ont été généreusement leurs hôtes, même si certains villageois ont demandé aux réfugiés de partir en raison d'un manque de nourriture et de logements.

Les femmes et filles réfugiées ont expliqué à Human Rights Watch que le boulgour, une céréale distribuée par le Programme d'aide alimentaire de l'ONU (PAM), les rendait malades et que leurs enfants souffraient du même problème. Des représentants du PAM ont indiqué à Human Rights Watch que l'agence avait informé les bailleurs de fonds en janvier qu'elle préfèrerait désormais recevoir du riz, ou de l'argent pour acheter du riz, pour les réfugiés.

Le 11 avril, le PAM a commencé à enseigner aux réfugiés dans certains endroits du comté de Grand Gedeh la meilleure façon de préparer le boulgour. Le 20 avril, le PAM a signalé qu'il avait reçu une quantité limitée de riz pour couvrir les besoins de quelques milliers de réfugiés pendant un mois et qu'il attendait suffisamment de riz pour nourrir près de 140 000 réfugiés pendant deux mois qui devait arriver dans les prochains mois.

Human Rights Watch a trouvé des femmes et filles réfugiées dans des situations désespérées, se livrant à des rapports sexuels pour obtenir de l'argent afin de se procurer de la nourriture et un abri, dans chaque type d'endroit où les réfugiés se sont installés dans le comté de Grand Gedeh : dans un centre de transit de réfugiés près d'une petite ville où les femmes et filles monnayaient leur corps la nuit, dans une grande ville et dans un certain nombre de villages qui ont accueilli des réfugiés.

Les femmes et les filles ont expliqué que des hommes les abordaient pendant la nuit dans des villages, alors qu'elles tentaient de dormir dans des écoles hébergeant des dizaines ou des centaines de réfugiés ou en plein air, ou bien pendant la journée dans les villages et les villes. Ces hommes offraient de leur donner de la nourriture, un abri ou de l'argent en échange de rapports sexuels.

Les femmes et filles réfugiées à Grand Gedeh ont ajouté qu'elles avaient de plus en plus de mal à trouver de la nourriture et un abri car les villages croulent sous le nombre de réfugiés. Nombre de celles qui ont trouvé des places dans des familles d'accueil en ville ont confié à Human Rights Watch que les familles les menaçaient parfois de violences et les forçaient à travailler ou à avoir des rapports sexuels en échange d'abri et de nourriture.

Certaines ont indiqué avoir été contraintes par leurs familles d'accueil à faire des travaux ménagers pendant de longues heures chaque jour en échange d'une place sur le sol la nuit et de restes de nourriture. Certaines ont affirmé que les hommes dans les familles leur refusaient de la nourriture si elles repoussaient leurs avances sexuelles.

Les réfugiés dans de nombreux villages - en particulier dans le comté libérien de Nimba, dont la plupart sont arrivés avant le 24 février - veulent rester dans les villages où les partenaires du PAM ont fait des distributions de nourriture. Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR) et les agences d'aide ont ajouté que les femmes qui s'y trouvent veulent rester à proximité de leurs villages de l'autre côté de la frontière.

Toutefois, la situation est différente dans les villages dans le comté de Grand Gedeh, où nombre de femmes et filles réfugiées ont indiqué à Human Rights Watch qu'elles préfèreraient aller dans des camps pour recevoir de la nourriture et un abri afin qu'elles puissent cesser de recourir aux rapports sexuels pour nourrir leurs familles. À la date du 18 avril, le PAM avait distribué du boulgour à certains de ces réfugiés : 9 000 dans 17 villages et la ville de Zwedru et environ 11 000 dans le centre de transit de réfugiés de Toe Town.

« Les camps de réfugiés sont généralement une option de dernier recours parce qu'ils rendent les réfugiés entièrement dépendants des agences d'aide », a rappelé Gerry Simpson. « Mais dans le comté de Grand Gedeh, les camps semblent maintenant la seule façon de veiller à ce que les femmes et les filles puissent être rapidement et correctement nourries, logées et protégées. »

Human Rights Watch a appelé l'agence de l'ONU pour les réfugiés, le HCR, à donner la priorité à la création de camps dans le comté de Grand Gedeh pour les réfugiés souhaitant s'y rendre. L'organisation a également appelé l'agence à faire en sorte de déployer rapidement des observateurs de protection dans le comté pour identifier les femmes et les filles vulnérables qui se livrent à des rapports sexuels pour survivre ou qui subissent d'autres formes d'exploitation.

Plus de la moitié des femmes et des filles interrogées par Human Rights Watch qui se livraient à des rapports sexuels pour survivre ont déclaré être exposées à des violences ou des menaces de violences si elles refusaient de se prêter à certains actes sexuels ou si elles insistaient sur l'utilisation de préservatifs. Au regard du droit libérien, le sexe coercitif, notamment les menaces de violences, constitue un viol, passible d'une peine pouvant aller jusqu'à la réclusion à perpétuité.

Deux sœurs, âgées de 18 et 22 ans, vivant à Toe Town ont expliqué qu'elles avaient la charge de dix enfants à nourrir. Elles ont confié à Human Rights Watch que certains des hommes avec qui elles avaient eu des rapports sexuels leur avaient donné des gifles et des coups de poing quand elles refusaient de se conformer à leurs exigences. Une jeune femme de 20 ans, également à Toe Town, a déclaré qu'un homme l'avait saisie à la gorge lorsqu'elle lui a demandé de mettre un préservatif.

Human Rights Watch a appelé le système libérien de justice pénale, notamment la police dans des villes comme Zwedru et Toe Town, à prendre des mesures raisonnables pour veiller à la protection des femmes et filles réfugiées. Ces mesures pourraient inclure des patrouilles dans des endroits où des abus sexuels à l'encontre des femmes et filles réfugiées sont susceptibles d'être commis, tels que les hôtels, les bars, les clubs et les restaurants, ainsi que l'arrestation et les poursuites judiciaires contre les individus qui utilisent la violence, ou menacent de l'utiliser, contre les femmes et filles réfugiées, ou qui ont des rapports sexuels avec des jeunes filles de moins de 18 ans.

Human Rights Watch a également appelé la police à recourir aux structures existantes de police de proximité pour encourager les Libériens concernés à signaler les abus et les viols des femmes et filles réfugiées. Human Rights Watch a demandé aux bailleurs de fonds d'aider le Liberia à faire en sorte que ses systèmes de police et de justice puissent faire face et garantir la sécurité des réfugiés.

« Les femmes et filles réfugiées dans l'est du Liberia sont convaincues de ce qu'il faut pour qu'elles puissent survivre sans devoir échanger des rapports sexuels contre des nécessités de base », a conclu Gerry Simpson. « Malgré les nombreux défis logistiques dans l'est du Liberia, les mesures que les agences de l'ONU doivent prendre sont claires : apporter du riz aux réfugiés, mettre en place des camps pour assurer un abri et la sécurité, et identifier les femmes et filles vulnérables. »

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Les endroits où les réfugiés ont fui et pourquoi
La grande majorité des 150 000 réfugiés qui ont fui la Côte d'Ivoire pour se répandre dans l'est du Liberia depuis le mois de novembre ont envahi plus d'une centaine de villages dans deux comtés situés à l'est, à la frontière du Libéria avec la Côte d'Ivoire. Au 14 avril, le HCR et ses partenaires avaient recensé 93 533 réfugiés dans le comté de Nimba et 43 608 dans le comté de Grand Gedeh, mais le HCR ayant connu des difficultés pour l'enregistrement il est possible que certains aient été comptés deux fois.

Depuis début avril, près de 15 000 réfugiés ont fui vers au moins 11 villages situés dans l'extrême sud-est du Liberia, le Maryland, où le HCR est en train d'installer des centres de transit et prévoit la construction d'un camp.

Des milliers de personnes se sont réfugiées dans des grandes villes, comme Zwedru dans le comté de Grand Gedeh, ou vivent dans l'un des quatre centres de transit gérés par le HCR dans les comtés de Nimba et de Grand Gedeh qui sont conçus pour abriter des réfugiés pendant des semaines, ou quelques mois tout au plus, avant de les transférer vers des camps à plus long terme une fois qu'ils seront prêts. Une minorité des réfugiés vivent dans le seul camp de la région destiné aux nouveaux réfugiés, le camp de Bahn, dans le comté de Nimba.

Nombre des villages du comté de Nimba où les réfugiés ont été accueillis se trouvent juste à la frontière, et d'autres sont situés jusqu'à 30 kilomètres de distance. Les autorités libériennes et le HCR craignent que les villages soient la cible d'attaques ou d'infiltrations par des groupes armés de Côte d'Ivoire, et le HCR a indiqué à Human Rights Watch qu'à fin mars il y avait eu trois incidents de ce type. Lors de deux autres incidents, des obus ont atterri dans des villages.

D'autres agences d'aide ont affirmé qu'elles estimaient réel le risque que des combattants fidèles au nouveau président de la Côte d'Ivoire, Alassane Ouattara, puissent attaquer les villages libériens frontaliers suspectés d'abriter des réfugiés issus de parties de la Côte d'Ivoire connues pour avoir soutenu l'ancien président Laurent Gbagbo.

Les dizaines de milliers de réfugiés récemment arrivés au Grand Gedeh ont fui l'ouest de la Côte d'Ivoire en mars alors que les Forces Républicaines de Côte d'Ivoire, fidèles à Ouattara, faisaient mouvement vers le sud. Selon un rapport antérieur de Human Rights Watch, les Forces Républicaines ont tué des centaines de civils de l'ethnie Guéré perçus comme soutenant Gbagbo alors qu'ils se dirigeaient vers le sud, violant plus de 20 femmes et filles et incendiant au moins 10 villages. Les agences d'aide au Liberia ont également signalé récemment que de nombreuses réfugiées leur avaient affirmé avoir été violées en Côte d'Ivoire.

Depuis que Ouattara a accédé au pouvoir le 11 avril, le HCR ainsi que d'autres agences d'aide admettent qu'il est peu probable que la plupart des réfugiés appartenant à l'ethnie Guéré - connus au Liberia comme les Krahn - se trouvant au Grand Gedeh retournent chez eux dans un avenir prochain. Les terribles violences qu'ils ont subies aux mains des forces de Ouattara étaient probablement dues à leur appartenance ethnique et à leur soutien réel ou supposé à Gbagbo, dont les milices dans l'extrême ouest du pays étaient issues en grande partie des régions Guéré. Toutes les femmes et les filles interrogées par Human Rights Watch au Grand Gedeh ont confié qu'elles craignaient de rentrer chez elles tant qu'elles n'étaient pas sûres de pouvoir le faire sans danger.

Des dizaines de milliers de réfugiés dans les villages du comté de Nimba se sont opposés à s'éloigner de la frontière. Le HCR a mené sans succès trois campagnes d'information pour les inciter à aller au camp de Bahn, qui est en accord avec l'obligation mondiale du HCR selon laquelle les camps de réfugiés doivent être situés à une « distance raisonnable [et] selon les circonstances géographiques, à au moins 50 kilomètres » de la frontière.

Le camp de Bahn peut accueillir  jusqu'à 15 000 personnes, mais au 14 avril il en abritait à peine  3 000. Comme autres options, le HCR et les autorités libériennes ont encouragé les réfugiés se trouvant dans le comté de Nimba à se rendre dans n'importe laquelle des 15 « communautés de relocalisation » - des villages petits et grands - se trouvant à une distance ne dépassant pas 30 kilomètres de la frontière. Ces villages peuvent accueillir 10 000 personnes, mais au 14 avril seulement 1 500 réfugiés environ s'y étaient rendus.

La plupart des réfugiés au Nimba appartiennent à l'ethnie Yacouba et sont originaires de parties de la Côte d'Ivoire situées à l'est du comté de Nimba, la région de Danané, contrôlée par des forces fidèles à Ouattara, les Forces Nouvelles, depuis 2002. Les Yacoubas étaient censés soutenir Gbagbo lors des élections de novembre 2010, sans être toutefois liés à Gbagbo au même degré que les Guérés.

Les réfugiés du comté de Nimba restent dans les villages frontaliers en raison de leurs liens étroits avec les communautés locales tissés grâce au commerce historique transfrontalier et aux mariages, et du souhait de rester à proximité de leurs villages natals. Des travailleurs de l'aide humanitaire ont indiqué que le camp de Bahn et les villages de relocalisation sont principalement situés dans un territoire peuplé par le groupe ethnique des Gios qui sont liés aux Yacoubas. Une minorité de réfugiés dans le comté de Nimba appartiennent au groupe ethnique des Guérés, qui ne veut pas se rendre dans les zones peuplées par les Gios.

Début avril, le HCR et les autres agences ont indiqué à Human Rights Watch qu'un nombre indéterminé de réfugiés dans la partie nord du comté de Nimba étaient déjà retournés chez eux, laissant parfois un ou deux membres de la famille dans les villages pour bénéficier de l'aide qui se poursuit. Leur volonté de rentrer chez eux - par comparaison avec les réfugiés Guérés au Grand Gedeh - vient peut-être du fait que la majorité d'entre eux ont fui leurs villages en prévision d'exactions de la part des forces fidèles à Ouattara et ont donc évité les traumatismes qu'ils auraient subis s'ils avaient été confrontés aux violences commises par ces forces. Cela vient peut-être aussi du fait qu'ils ont été pris pour cible moins en raison de leur appartenance ethnique que de leur soutien individuel ou communautaire supposé à Gbagbo.

Le HCR ainsi que d'autres agences affirment qu'ils vont continuer à fournir de l'aide à tous les réfugiés se trouvant dans le comté de Nimba.

L'hospitalité des villageois mise à rude épreuve
Depuis le début de la crise en Côte d'Ivoire en décembre, les villageois des comtés de Nimba et de Grand Gedeh - parmi les endroits les plus pauvres du monde, selon l'ONU - ont répondu avec une hospitalité extraordinaire, accueillant des dizaines de milliers de réfugiés pendant des mois sans interruption.

Néanmoins, au Grand Gedeh en particulier, les réfugiés ont mis les villages à rude épreuve, alors que même avant la crise ceux-ci subissaient une pénurie alimentaire, selon l'ONU. Dans de nombreux villages, le nombre de réfugiés égale ou dépasse désormais le nombre de Libériens, ce qui conduit à des tensions inévitables entre villageois et réfugiés.

Human Rights Watch s'est entretenu avec un certain nombre de réfugiés qui ont déclaré qu'ils dormaient dans une seule pièce avec 15 à 30 autres personnes. Dans deux villages, des réfugiés ont rapporté que des habitantes leur avaient dit qu'ils n'étaient pas autorisés à boire à la principale pompe à eau du village et qu'ils devaient boire l'eau du ruisseau, ce qui les a rendus malades, de même que leurs enfants.

Le HCR a indiqué à Human Rights Watch que malgré ces tensions, dans certains cas les chefs de village incitaient les réfugiés à rester de façon à ce que les villageois reçoivent l'assistance.

Des dizaines de réfugiés ont déclaré à Human Rights Watch, cependant, que des villageois leur avaient dit qu'il n'y avait plus de nourriture ni d'abri et qu'ils devraient quitter le village et aller dans les villes. Des représentants de réfugiés dans deux villages ont signalé que des réfugiés désirant désespérément échapper aux villages saturés et aux pénuries de nourriture avaient essayé de trouver un endroit où rester dans la principale ville du comté de Grand Gedeh, Zwedru, mais étaient revenus après n'avoir pu trouver personne voulant les accueillir.

Des femmes et des filles à Zwedru ont expliqué à Human Rights Watch qu'elles n'avaient pas trouvé d'endroit où rester et avaient donc dormi en plein air, dans les passages à l'extérieur des salles de classe ou dehors dans l'enceinte de la Commission libérienne pour le rapatriement et la réinstallation des réfugiés (Liberia Refugee Repatriation and Resettlement Commission, LRRRC). Un certain nombre de réfugiés ont indiqué que des hommes libériens entraient dans l'enceinte de la commission chaque nuit et exigeaient des rapports sexuels aux femmes et aux filles. Des représentants de la Commission ont affirmé ne pas être au courant de la situation et qu'ils allaient parler aux deux gardes de sécurité privés qui surveillent le portail la nuit.

Une fille de 14 ans qui avait été témoin de meurtres à la machette et de viols commis dans son village en Côte d'Ivoire a expliqué qu'un homme libérien avait tenté de la violer dans l'enceinte de la Commission pendant la nuit du 26 mars :

Au milieu de la nuit je me suis réveillée parce qu'un homme libérien me couvrait la bouche et tirait sur mes vêtements. J'ai essayé de crier et de me débattre mais il a continué à essayer de m'enlever mes vêtements. Un autre réfugié s'est réveillé et l'a tiré en arrière, et il s'est enfui. J'avais tellement peur que je suis partie et depuis je dors sous le toit d'une école tout près, mais j'ai encore peur.

Human Rights Watch a aussi interrogé un certain nombre de femmes et de filles qui dorment chaque nuit dehors à l'extérieur de la même école. Elles ont expliqué que chaque nuit des hommes libériens réclamaient des rapports sexuels en échange d'argent, ou bien de nourriture et d'un abri. Quelques-unes des femmes les plus désespérées avec des enfants affamés ont reconnu qu'elles acceptaient.

Des représentants des réfugiés dans un certain nombre de villages au Grand Gedeh ont affirmé que nombre de réfugiés accepteraient de se rendre immédiatement dans un camp s'ils pouvaient y recevoir de la nourriture et un abri corrects, et presque toutes les femmes et filles interrogées par Human Rights Watch en ont convenu.

Besoin urgent de camps et de centres de transit dans le comté de Grand Gedeh
En réponse au nouveau flux de réfugiés au Grand Gedeh, le HCR prévoit d'installer trois nouveaux centres de transit - dans le village de Duoge et les villes de Solo et de Zwedru - où il peut inscrire et assister temporairement entre 2 000 et 5 000 réfugiés dans chaque site avant de les déplacer vers un nouveau camp ou davantage.

Le HCR a indiqué à Human Rights Watch que l'emplacement qu'il préfère pour deux camps ayant une capacité conjointe d'environ 30 000 réfugiés est proche des villes de Zwedru et Ziah. La commission libérienne pour les réfugiés soutient l'idée de déplacer les réfugiés dans des camps. Toutefois, la commission a déclaré que Zwedru et Ziah sont trop proches de la frontière que selon les proches directives du HCR les camps devraient dans l'idéal être situés à une distance d'au moins 50 kilomètres de la frontière à vol d'oiseau.

Quant à elle, la commission a proposé deux camps dans les villages de Pollar et Zeleken, distants approximativement de 60 kilomètres de la frontière, et les villageois locaux se disent disposés à  prêter aux réfugiés 200 acres de terre pour être cultivés. La commission a indiqué qu'un certain nombre de ponts devraient être réparés entre la route principale du comté de Grand Gedeh, entre Zwedru et Toe Town, et les villages, ce qui bénéficierait aux communautés locales à long terme.

Human Rights Watch a appelé le HCR et la commission libérienne à parvenir à une décision rapide sur l'emplacement des camps et à commencer à les construire sans retard. L'organisation a également exhorté les bailleurs de fonds à être généreux afin de permettre une construction rapide.

Exploitation par des familles d'accueil à Zwedru
Les femmes et les filles vivant dans des familles d'accueil dans la ville de Zwedru ont confié à Human Rights Watch qu'elles étaient confrontées à des violences et qu'elles effectuaient des journées de huit à douze heures de travail manuel dans les champs ou les maisons en échange d'un abri.

Une jeune fille de 14 ans séparée de sa famille en Côte d'Ivoire a raconté qu'elle avait vécu pendant deux semaines avec une famille à Zwedru et que « la femme de la maison me bat tout le temps et me force à faire tous les travaux ménagers toute la journée. » Des réfugiées ont déclaré à Human Rights Watch qu'elles ne mangeaient que les restes de nourriture laissés par les familles.

D'autres femmes et filles ont expliqué que l'homme de la famille d'accueil leur refusait de la nourriture si elles lui refusaient des rapports sexuels. Quelques-unes ont indiqué que lorsque d'autres hommes du voisinage découvraient qu'elles y vivaient comme réfugiées, ils les accostaient dans les rues en leur demandant d'échanger des rapports sexuels contre de la nourriture ou de l'argent.

Problèmes liés à la nourriture
Du fait du manque de nourriture dans l'est du Liberia, en particulier dans le comté de Grand Gedeh, les réfugiés dépendent des agences d'aide et notamment du PAM pour la nourriture.

Mais le PAM au Liberia est confronté à une pénurie alimentaire et ne dispose que d'un stock limité de boulgour, qui devait s'épuiser à la mi-avril. Des femmes et filles réfugiées ainsi que de nombreux autres réfugiés ont déclaré à Human Rights Watch que le blé les rend malades, de même que leurs enfants. Nombre d'entre elles ont affirmé que c'était là la principale raison qui les poussait à monnayer leur corps.

Une jeune fille de 17 ans souffrant d'épilepsie qui s'occupe de trois enfants au centre de transit pour les réfugiés à Toe Town a expliqué à Human Rights Watch :

La nourriture qu'on nous donne ici rend les enfants malades. Je dois trouver de la nourriture que nous pouvons manger pour trois enfants, mes parents, et pour moi, alors je n'ai pas le choix. Je vais avec les hommes deux fois par semaine afin de gagner assez d'argent pour acheter de la nourriture. Je sais que ce n'est pas bon parce que je me sens perdue, mais je n'ai pas le choix.

Trois sœurs vivant dans un village entre Zwedru et Toe Town ont expliqué qu'elles n'avaient reçu aucune aide alimentaire, que le village était à court de nourriture à cause des réfugiés, et qu'elles avaient donc commencé à avoir des rapports sexuels avec des hommes du village qui leur avaient proposé de l'argent pour « être leurs épouses ». Elles ont ajouté qu'elles connaissaient un grand nombre d'autres femmes qui faisaient la même chose et qu'elles prévoyaient d'utiliser l'argent qu'elles obtenaient pour essayer de démarrer un commerce, afin de pouvoir toutes arrêter d'échanger des rapports sexuels contre de la nourriture et un abri.

Les réfugiés interrogés par Human Rights Watch ayant déclaré que le blé les rendait malades ainsi que leurs enfants ont indiqué qu'ils cuisinaient simplement le blé comme du riz. Le PAM signale qu'une campagne d'information sur la façon de préparer le blé - en l'écrasant puis si possible en le faisant tremper pendant au moins une heure - a débuté le 11 avril au centre de transit de Ziah au Grand Gedeh.

Depuis le mois de janvier, l'une des organisations non gouvernementales partenaires du PAM dans le comté de Nimba a distribué 56 000 rations alimentaires dans 12 villages pour les réfugiés vivant dans 91 villages à travers tout le comté. Les réfugiés doivent aller chercher la nourriture dans les 12 villages et au 18 avril une deuxième distribution était en cours. Selon le PAM, du fait de la quantité limitée de nourriture disponible certains villages ont reçu davantage de nourriture que d'autres. Le PAM a également distribué de la nourriture au petit nombre de réfugiés vivant dans les trois centres de transit du pays, dans 15 villages de relocalisation et, depuis le 2 avril, dans le camp de Bahn.

Dans le comté de Grand Gedeh au 18 avril, près de 10 000 réfugiés vivant dans 17 villages et à Zwedru, et 11 000 au centre de transit de Toe Town avaient reçu des rations alimentaires pour 15 jours de la part du PAM.

Les représentants du PAM ont assuré que c'est seulement début avril qu'ils ont appris que des réfugiés au Grand Gedeh - mais pas au Nimba - se plaignaient que le boulgour les rendait malade. Toutefois, les représentants du PAM ont indiqué également qu'ils savaient depuis le mois de décembre que le riz était l'aliment de base préféré des réfugiés et que leur personnel au Nimba avait entendu dire que les « réfugiés s'habituent au boulgour après avoir commencé à l'utiliser. »

De ce fait, dans tous ses appels à l'aide depuis janvier, le PAM déclare avoir explicitement demandé aux bailleurs de fonds soit de donner de l'argent, de façon que le PAM puisse acheter du riz et davantage de boulgour, ou de donner directement du riz. Le PAM a également demandé aux donateurs de fournir près de 25 000 tonnes de nourriture pour 150 000 réfugiés et 36 000 Libériens, ce qui couvrirait leurs besoins alimentaires jusqu'à la fin de 2011.

Au 18 avril, les bailleurs de fonds avaient contribué à hauteur de 15,6 millions USD et le PAM avait commandé un peu plus de 3 500 tonnes de riz devant être expédiés au cours des prochains mois au Liberia, ce qui couvrira les besoins de près de 140 000 réfugiés pendant deux mois.

Le 20 avril, le PAM a indiqué qu'il avait reçu 240 tonnes de riz empruntés et que 900 autres tonnes devaient arriver par bateau d'ici la fin du mois d'avril. Également au 18 avril, le PAM au Liberia a précisé qu'il allait recevoir 250 tonnes de boulgour en provenance du PAM au Sierra Leone et 200 tonnes de riz du PAM en Guinée. Les deux cargaisons sont attendues d'ici la fin du mois d'avril.

Le PAM a expliqué qu'il allait donner la priorité à la distribution de nourriture dans les centres de transit, les villages de relocalisation et les camps dans les comtés de Grand Gedeh et de Nimba, parce qu'ils se trouvent à une distance plus sûre de la frontière que les villages et aussi parce que la distribution y est plus facile sur le plan logistique que dans les villages.

Human Rights Watch a exhorté les bailleurs de fonds à répondre généreusement aux appels du PAM en faisant des donations en argent ou en riz pour les réfugiés dans l'est du Liberia.

Réponse de la police et de la Commission aux réfugiés à l'exploitation sexuelle
Au regard de la loi libérienne, la prostitution constitue un délit pénal tant pour la personne prostituée que pour son client. Des relations sexuelles avec une fille de moins de 18 ans et toute menace de violence pendant les rapports sexuels constituent un viol, et sont passibles d'une peine pouvant aller jusqu'à la réclusion criminelle à perpétuité. La loi criminalise également un large éventail de conduites de la part de tierces parties encourageant la prostitution.

D'après de nombreuses évaluations indépendantes, les forces de police du Liberia restent faibles. En mars, le Liberia comptait 4 000 policiers formés, 1 pour 875 citoyens, comparé à un ratio citoyen-police de 1pour 400 en Afrique du Sud et 1pour 500 en moyenne au niveau mondial. Un grand nombre de policiers libériens sont stationnés dans la capitale, Monrovia.

Comme le décrit Human Rights Watch dans son l chapitre consacré au Liberia dans son rapport annuel 2011, malgré quelques améliorations dans l'application de la loi, les forces de police mal formées, mal dirigées et mal équipées du Liberia luttent pour maintenir la loi et l'ordre, et se livrent à des actes peu professionnels et parfois abusifs, ainsi qu'à des actes criminels, notamment un absentéisme fréquent, des extorsions, des pots-de-vin et dans quelques cas des agressions et des viols. La police omet souvent d'enquêter correctement sur des criminels présumés, et quand elle procède à des arrestations, les suspects sont souvent relâchés.

De plus, le manque de financement pour les équipements de transport et de communications met à mal l'efficacité de la police nationale, en particulier dans les zones rurales.

Les améliorations limitées de la volonté de la police à poursuivre les suspects sont minées par le système judiciaire défaillant du pays, qui souffre d'un manque de personnel, notamment de procureurs et d'avocats de la défense, d'infrastructures et de logistique insuffisantes de tribunaux, de règles archaïques de procédure, de mauvaise gestion des dossiers ainsi que de personnel judiciaire peu professionnel et corrompu.

L'inspecteur général adjoint de la police a déclaré à Human Rights Watch que malgré le nombre limité de policiers et l'insuffisance des moyens logistiques, notamment de véhicules permettant de faire respecter les lois contre la prostitution et contre le viol, la police « continuerait à développer la prise de conscience du public que les hommes ne doivent pas dormir avec les réfugiées, ce qui est mal. » Il a ajouté que la police à Toe Town veillerait à ce que les petits hôtels ne servent pas de lupanars. La police de Toe Town a indiqué à Human Rights Watch qu'elle n'avait procédé à aucune arrestation pour prostitution ces dernières années.

Au vu de ses constatations selon lesquelles des filles et femmes réfugiées sont violées et sont confrontées à d'autres formes d'abus sexuels, Human Rights Watch a appelé la police - en particulier sa section « Protection des femmes et des enfants », chargée des affaires de viol impliquant des femmes et des enfants - à effectuer des patrouilles dans les endroits où des abus sexuels sont susceptibles de se produire, comme les hôtels, les bars, les clubs et les restaurants, et à exiger des comptes aux auteurs de ces abus.

Human Rights Watch a aussi appelé la police à utiliser les« Community Policing Fora »- comités de village qui contactent la police quand ils constatent des problèmes - pour dissuader les hommes dans toute la région frontalière de solliciter des femmes et filles réfugiées pour des rapports sexuels, et à travailler étroitement avec la Commission libérienne pour les réfugiés et le HCR pour faire cesser l'exploitation sexuelle des réfugiées.

Les autorités de la Commission libérienne pour les réfugiés à Zwedru ont confié à Human Rights Watch qu'elles n'étaient pas surprises que les femmes et filles réfugiées à Toe Town aient à vendre leur corps en échange de nourriture du fait que la ville était surpeuplée et qu'il y avait peu de nourriture. Les autorités ont également affirmé qu'il n'y avait pas de prostitution à Zwedru avant l'arrivée des réfugiés, mais des travailleurs de l'aide humanitaire à Zwedru ne sont pas de cet avis.

Des membres de la Commission à Monrovia ont assuré qu'ils allaient prendre des mesures immédiates pour veiller à ce que des intrus ne s'introduisent plus dans l'enceinte de la commission à Zwedru pendant la nuit pour solliciter les femmes et filles réfugiées, et qu'ils feraient davantage pour s'assurer que le personnel de la commission identifie les femmes et les filles réfugiées se livrant à des rapports sexuels pour survivre de façon à ce que la commission puisse faire davantage pour les protéger.

Monitoring des réfugiés pour les protéger
À la mi-avril, 125 membres du Norwegian Refugee Council (NRC) au Nimba devaient commencer des activités formelles de monitoring (« monitoring de protection ») des réfugiés nouvellement arrivés dans ce comté pour le compte du HCR. À la mi-avril, le HCR a indiqué qu'il avait également identifié le NRC comme un futur partenaire possible pour la protection au Grand Gedeh.

Au 11 avril, l'opération du HCR au Liberia n'est financée qu'à hauteur de 22 pour cent de ses besoins budgétaires, ce qui exerce une pression sur l'agence pour qu'elle donne la priorité à certaines activités par rapport à d'autres.

La Commission libérienne aux réfugiés a fait état de 19 observateurs travaillant sur le terrain à l'échelle nationale, notamment dans les zones frontalières. Parmi d'autres agences disposant de personnel de protection figure la Croix-Rouge libérienne, avec 53 volontaires qui travaillent tout le long des 716 kilomètres de frontière entre le Liberia et la Côte d'Ivoire et qui recueillent des informations sur les enfants vulnérables, entre autres questions. Elle rend compte au Comité international de la Croix-Rouge (CICR).

Ni le Fonds des Nations Unies pour la population ( United Nations Population Fund, UNFPA), qui a l'expertise pour protéger les femmes et les filles, ni le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (United Nations Children's Fund, UNICEF), l'agence de protection de l'enfance de l'ONU, n'ont la capacité du HCR pour travailler avec des nombres importants d'observateurs chargés de la protection au Liberia, même si quelques partenaires de l'UNICEF entreprennent des actions limitées de monitoring de protection dans le cadre de leur travail d'aide humanitaire.

Human Rights Watch a appelé le HCR à former de toute urgence des observateurs de protection pour travailler dans les comtés du Grand Gedeh et de Maryland afin d'identifier les femmes et filles réfugiées vulnérables aux abus sexuels.

Réponse des agences gouvernementales et non gouvernementales aux cas d'abus sexuels
Divers ministères, la police, la commission libérienne aux réfugiés, les agences de l'ONU et les organisations non gouvernementales dans l'est du Liberia disposent depuis longtemps de procédures conjointes, connues sous le nom de « referral pathways » (« voies de recours »), pour répondre aux cas spécifiques impliquant des violences sexuelles et basées sur le genre, en fournissant un soutien médical et psychosocial, davantage de sécurité et la justice aux personnes affectées. Durant la semaine du 11 avril, les agences au Nimba mettaient ces procédures à jour.

En grande partie du fait des deux conflits armés du Liberia (1989-1997 et 1999-2003), les femmes et filles libériennes ont été victimes de violences sexuelles généralisées et autres abus. Selon une étude réalisée en 2005, environ 70 pour cent des femmes ont été violées pendant le conflit et 13 pour cent des femmes ont été victimes de viols dans les deux années qui ont suivi la fin de ce conflit. Une enquête commandée par l'ONU et menée en 2008 dans tout le pays a constaté que sur les femmes interrogées une sur cinq connaissait une personne qui avait été violée, 70 pour cent de ces viols ayant eu lieu après 2003. Seules 12,5 pour cent des femmes ont déclaré que leurs viols avaient été signalés à la police. Elles ont donné pour cela de nombreuses raisons, entre autres la crainte de la honte dans la communauté et la conviction que la police ne s'occuperait pas bien de leur affaire.

Un tribunal destiné aux affaires de violences sexuelles a été créé à Monrovia en 2009, mais les efforts pour mener des poursuites pour ces affaires ont été contrecarrés par les défaillances du système judiciaire.

Les études ont également conclu que la situation socio-économique globale au Liberia, exacerbée par 14 ans de conflit, a exposé nombre de jeunes femmes et filles à des abus sexuels et à l'exploitation sexuelle par des personnes occupant des positions de pouvoir - des autorités locales et des hommes d'affaire - et par les partenaires sexuels de ces femmes. L'étude indiquait que nombre de femmes étaient facilement exploitées parce qu'elles devaient gagner de l'argent pour subvenir aux besoins de leurs familles.

Pour lutter contre ces tendances, les autorités libériennes et l'ONU ont mis en place un certain nombre d'initiatives notamment le programme conjoint de l'ONU sur les Violences sexuelles et basées sur le genre (SGBV), qui s'appuie sur le Plan d'action national GBV du gouvernement, sa task-force, et sur le travail d'une unité GBV au sein du ministère du Genre et Développement. Le programme conjoint engage quatre agences de l'ONU, y compris le HCR, et la force de maintien de la paix de l'ONU au Liberia (MINUL) dans une réponse conjointe avec les organisations non gouvernementales nationales et internationales pour traiter les problèmes de SGBV, notamment l'exploitation et les abus sexuels.

Human Rights Watch a appelé le HCR et la Commission libérienne pour les réfugiés à travailler étroitement avec ces structures pour traiter la question de l'exploitation des femmes et filles réfugiées.

Méthodologie
Dans le cadre d'un voyage de recherche de 11 jours au Liberia, deux chercheurs de Human Rights Watch ont interrogé entre le 1er et le 4 avril 55 femmes et filles réfugiées de la Côte d'Ivoire qui vivaient dans un centre de transit de réfugiés, dans des villages, ainsi que dans des villes petites et grandes du comté de Grand Gedeh dans l'est du Liberia, à propos de l'exploitation sexuelle et d'autres formes de pratiques d'exploitation de la part de Libériens. Human Rights Watch a mené des entretiens avec une ou deux femmes au plus, dans des environnements confidentiels. Dans chaque cas, Human Rights Watch a expliqué que l'entretien n'avait rien à voir avec l'assistance et avait pour but de plaider auprès des autorités et des Nations Unies en faveur d'une meilleure protection des réfugiés au Liberia.

La plupart des femmes et des filles ont indiqué avoir fui la Côte d'Ivoire sans leurs maris, ni leurs parents et autres membres de leur famille. Les réfugiées ont déclaré que les hommes libériens s'adressaient à elles dans divers lieux - un centre de transit, des rues de villages et de villes, des maisons des familles d'accueil, des écoles et en plein air lorsqu'elles dormaient dans des villages - et leur proposaient de l'argent, un logement ou de la nourriture en échange de rapports sexuels.

Neuf filles et 22 femmes ont expliqué qu'elles échangeaient des rapports sexuels avec des Libériens contre de l'argent, de la nourriture ou un logement, et 11 ont affirmé connaître de nombreuses autres femmes et filles qui faisaient de même. La majorité des femmes et des filles ont déclaré que les hommes avec qui elles avaient eu des rapports sexuels les avaient menacées de violences ou s'étaient montrés violents pendant les rapports sexuels. Treize filles et huit femmes ont indiqué que des Libériens leurs avaient proposé de l'argent, un logement ou de la nourriture en échange de rapports sexuels mais qu'elles avaient refusé. Trois des filles, qui vivaient dans des familles d'accueil, ont déclaré qu'elles se voyaient refuser la nourriture comme punition si elles refusaient les rapports sexuels. L'une des filles a expliqué qu'un Libérien avait tenté de la violer une nuit dans l'enceinte de la commission libérienne aux réfugiés à Zwedru. Deux filles et une femme ont indiqué être confrontées à des violences dans leurs familles d'accueil, et quatre filles ont affirmé être contraintes à travailler pendant de longues heures par les familles d'accueil chez qui elles vivaient.

Étant donné qu'une majorité des 55 femmes et filles réfugiées interrogées par Human Rights Watch au Grand Gedeh en quatre jours à peine ont déclaré s'être livrées à des rapports sexuels pour survivre, Human Rights Watch a conclu qu'il est hautement probable que cette pratique soit généralisée parmi les réfugiées ivoiriennes récemment arrivées dans le comté de Grand Gedeh et peut-être bien dans d'autres comtés accueillant des réfugiés dans l'est du Liberia.

Entre le 29 mars et le 8 avril, Human Rights Watch s'est aussi entretenu avec la police et la commission libérienne aux réfugiés aux niveaux local et national, avec le HCR, l'UNICEF et le Fonds de l'ONU pour la population, ainsi qu'avec un large éventail de groupes non gouvernementaux travaillant dans les comtés de Nimba et de Grand Gedeh.

Recommandations

À la police libérienne :

  • Veiller à ce que les membres de la police soient correctement formés pour répondre aux besoins des victimes d'abus sexuels.
  • Effectuer des patrouilles dans les lieux où des abus sexuels contre les femmes et filles réfugiées sont susceptibles d'être commis, comme les hôtels, les bars, les clubs et les restaurants.
  • En accord avec le droit pénal libérien, arrêter toute personne impliquée dans des crimes à l'encontre des femmes et des filles, notamment le viol, la prostitution forcée, le travail forcé, ainsi que la prostitution et les abus contre les enfants.
  • Accroître le nombre de femmes policières dans les zones frontalières, notamment dans la Section de protection des femmes et des enfants, et veiller à ce qu'elles soient correctement formées pour répondre aux besoins des victimes d'exploitation sexuelle.
  • Inciter les villageois participant aux Community Police Fora dans les villages dans toutes les régions qui accueillent des réfugiés à signaler à la police tous les cas où des hommes sollicitent des rapports sexuels avec des femmes et filles réfugiées et à aider à identifier les victimes de crimes, notamment de viol, de prostitution forcée, ainsi que de prostitution des enfants et d'abus à leur encontre.
  • Collaborer avec les organisations de femmes locales afin de les encourager à signaler les hommes qui sollicitent des réfugiées pour des rapports sexuels et à aider les femmes et les filles qui ont été exploitées sexuellement. 
  • Promouvoir des versions en anglais et en français  de la procédure « referral pathway » (voie de recours) du gouvernement et des agences d'aide relative à l'exploitation et aux abus sexuels - procédures pour aider individuellement les femmes et les filles confrontées à des violences sexuelles et basées sur le genre, procédures actuellement mises à jour par le Fonds de l'ONU pour la population - dans tous les villages et les villes accueillant des réfugiés.

À la Commission libérienne pour le rapatriement et la réinstallation des réfugiés (LRRRC):

  • Parvenir rapidement à un accord avec le HCR sur les emplacements de deux camps au moins dans le comté de Grand Gedeh afin de réduire la surpopulation massive des villages d'accueil et d'améliorer l'aide et la protection des réfugiés, notamment des femmes et des filles vulnérables à l'exploitation sexuelle.
  • Travailler étroitement avec le HCR pour veiller à ce que les camps soient correctement sécurisés par la police libérienne et si nécessaire par les casques bleus de la Mission des Nations Unies au Liberia (MINUL).
  • Travailler étroitement avec le HCR et d'autres agences d'aide pour informer les réfugiés dans tous les villages et les villes du Grand Gedeh quant à la possibilité de se déplacer dans un camp où la protection ainsi que de la nourriture appropriée et d'autres services seront disponibles.
  • Promouvoir des versions en anglais et en français  de la procédure « referral pathway » (voie de recours) du gouvernement et des agences d'aide relative à l'exploitation et aux abus sexuels dans tous les villages et les villes accueillant des réfugiés.

Au HCR :

  • Parvenir rapidement à un accord avec la Commission libérienne aux réfugiés sur les emplacements de deux camps au moins dans le comté de Grand Gedeh afin de réduire la surpopulation massive des villages d'accueil et d'améliorer l'aide et la protection des réfugiés, notamment des femmes et des filles vulnérables à l'exploitation sexuelle.
  • Veiller à ce que toutes les personnes travaillant dans les camps soient formées pour  identifier et répondre aux besoins des victimes d'exploitation et de violences sexuelles.
  • Veiller à ce que les camps soient correctement sécurisés par la police libérienne et par la police civile internationale travaillant pour la MINUL et engager des observateurs de protection et des responsables des droits humains travaillant pour la MINUL à contrôler étroitement le comportement de tout le personnel de sécurité pour s'assurer qu'ils n'exploitent pas les réfugiés dans les camps.
  • Recruter et former de toute urgence des observateurs de protection pour les comtés de Grand Gedeh et du Maryland et veiller à ce qu'ils comprennent, ainsi que des observateurs de protection au Nimba, un nombre suffisant de femmes correctement formées pour identifier les femmes et filles réfugiées soumises à la prostitution ou à d'autres formes d'exploitation.
  • Collaborer avec les organisations de femmes locales afin de les inciter à informer le HCR sur les villages ou les parties de villes où un grand nombre de femmes et filles réfugiées sont soumises à la prostitution ou à d'autres formes d'exploitation.
  • Promouvoir des versions en anglais et en français de la procédure « referral pathway » (voie de recours) du gouvernement et des agences d'aide relative à l'exploitation et aux abus sexuels dans tous les villages et les villes accueillant des réfugiés.

Au PAM :

  • Veiller à ce que les réfugiés restant dans les villages et qui ne souhaitent pas retourner en Côte d'Ivoire ni s'installer dans des villages de relocalisation ou dans des camps reçoivent de la nourriture.
  • Appeler publiquement les bailleurs de fonds du PAM à fournir de l'argent ou du riz en réponse aux appels du PAM pour de la nourriture afin de répondre aux besoins des réfugiés dans l'est du Liberia, notamment pour les villages et villes libériens qui accueillent des réfugiés.

À l'UNICEF et au Fonds de l'ONU pour la population :

  • Travailler étroitement avec le HCR afin de veiller à ce que les observateurs de protection dans l'est du Liberia soient correctement formés pour identifier et interroger avec sensibilité les femmes et filles susceptibles d'être soumises à la prostitution et autres formes d'exploitation sexuelle.
  • Travailler étroitement avec le HCR pour veiller à ce que le parcours de référence relatif aux violences sexuelles et basées sur le genre mis à jour soit largement diffusé en anglais et en français dans tous les lieux connus comme accueillant des réfugiés.

Aux gouvernements bailleurs de fonds soutenant le Liberia et aux agences de l'ONU :

  • Garantir des fonds pour augmenter la capacité du système de justice pénale libérien, notamment la police, à répondre aux abus sexuels contre les femmes et les enfants, y compris en recrutant et en formant des femmes policières qui se spécialisent dans le travail auprès des femmes et des enfants.
  • Répondre généreusement aux appels du PAM à des donations d'argent ou de riz afin de répondre aux besoins des réfugiés dans l'est du Liberia.
  • Veiller à ce que le HCR reçoive suffisamment de fonds pour accroître sa capacité de  monitoring de protection dans l'est du Liberia.
  • Fournir des fonds pour construire de nouveaux camps de réfugiés et des infrastructures de soutien dans le comté de Grand Gedeh.