(Rabat, le 21 mars 2011) - Les autorités marocaines ont permis à des manifestations visant des réformes de se dérouler pacifiquement dans plusieurs villes du pays le 20 mars 2011, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. La retenue de la police tranchait avec la dispersion violente de manifestants le dimanche précédent à Casablanca.

Depuis que les Marocains se sont joints à la vague de protestations qui balaye le monde arabe, avec des marches dans plusieurs villes du pays le 20 février, les forces de sécurité ont alternativement toléré et dispersé par la force les rassemblements publics. La décision de laisser faire ou bien de réprimer les manifestants semble dépendre davantage de décisions politiques des autorités que du comportement des manifestants, a déclaré Human Rights Watch.

« Le 20 mars, les autorités marocaines ont respecté le droit des citoyens à se rassembler et à manifester pacifiquement », a déclaré Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Cette attitude devrait être la règle et non l'exception. » 

Le roi Mohammed VI s'est adressé au pays le 9 mars, après que les Marocains étaient descendus dans les rues pour demander des réformes politiques, dont des restrictions des pouvoirs étendus du monarque. Sans mentionner une seule fois le mouvement de protestation, le roi a annoncé qu'une commission élaborerait une proposition de réformes constitutionnelles. Il a déclaré qu'à travers ces changements, le Premier ministre aurait davantage de pouvoir, qu'une partie du pouvoir serait décentralisé dans les régions, que les diverses composantes de l'identité marocaine, y compris l'amazighité (identité berbère) seraient reconnues, et que les recommandations faites en 2006 par l'Instance Equité et Réconciliation, la commission de la vérité marocaine, seraient appliquées.

De nombreux participants à la manifestation du 20 mars ont déclaré que de tels rassemblements se poursuivraient, car le projet de réforme du roi ne comprenait pas une réelle transmission des pouvoirs de la part du monarque.

A Rabat, le 20 mars, quelques milliers de personnes ont défilé de la place Bab-el-Had au Parlement sur l'avenue Mohammed V, où elles ont scandé des slogans pour la réforme. Des sources ont déclaré à Human Rights Watch que des centaines de personnes à Tanger, Fès, El-Hoceïma, Guelmim, Beni Mellal, Kelaat Sghrana, Tétouan et Agadir ont également manifesté dans le calme, à l'appel du mouvement informel de la jeunesse répondant au nom de  « Mouvement du 20 février », pour demander des réformes plus importantes que celles annoncées dans le discours du roi.

Au centre de Casablanca, la plus grande ville du Maroc, des milliers de personnes se sont regroupées sur la Place de la Victoire, ou Sahat el-Nasr, puis ont défilé le long des avenues Homman Fatouaki, Omar Lehrizi et Hassan II, avant de se disperser sans aucune violence. Maghreb Arabe Presse, l'agence de presse étatique, a estimé la foule à 7 000 personnes, mais les organisateurs ont déclaré que le nombre réel était beaucoup plus élevé.

La fin pacifique de la manifestation du 20 mars à Casablanca tranchait avec celle qui y avait eu lieu au matin du 13 mars, quand des centaines de jeunes gens s'étaient rassemblés en face du commissariat principal de la police, sur la place des Nations-Unies, pour demander de « vraies réformes », allusion apparemment critique à celles annoncées par le roi quatre jours auparavant.

Les policiers, qui ce matin-là étaient déployés en nombre important dans toute la ville, ont frappé les protestataires avec des matraques pour les disperser. Certains manifestants se sont réfugiés dans les locaux tout proches du Parti Socialiste Unifié (PSU), un petit parti d'opposition légal. Les membres du PSU, en réunion ce jour-là, sont sortis dans les rues. La police a également frappé certains d'entre eux, dont une personnalité importante du parti, Mohamed Sassi. Parmi ceux qui ont été battus ce matin-là figure aussi un humoriste dissident, Ahmed Snoussi.

Ce jour-là à Casablanca, les policiers ont blessé de nombreux protestataires et en ont arrêté plus de 100; tous furent remis en liberté plus tard dans la journée. Le mouvement du 20 février a déclaré qu'il a reçu des certificats médicaux de plus de 20 manifestants blessés, certains avec des bras cassés, d'autres des blessures à la tête. Parmi ceux frappés par la police, on trouve des membres du mouvement islamiste ‘Adl wal Ihsane' (Justice et Spiritualité), qui a rejoint le regroupement sur la place des Nations-Unies et résisté aux efforts violents des policiers pour le disperser.

Les protestations de rue pour la réforme au Maroc ont débuté pacifiquement dans l'ensemble, lorsque des milliers de personnes ont manifesté dans les petites et grandes villes, le 20 février, pour la plupart sans interférence de la police. Mais le jour suivant, la police a commencé à disperser violemment des protestations plus petites.

Le 21 février, à Rabat, les policiers ont matraqué des manifestants sur la place Bab-el-Had. Khadija Ryadi, la présidente de l'Association Marocaine des Droits Humains (AMDH), fait partie de ceux qui ont été hospitalisés après avoir été battus.

Dans la ville du Sud, Agadir, la police a arrêté au moins quatre étudiants le 22 février, alors qu'ils distribuaient un tract annonçant un sit-in sur la place El-Amal, au centre-ville. Les policiers les ont interrogés et photographiés, avant de les relâcher en les avertissant qu'ils seraient arrêtés s'ils organisaient le sit-in, a rapporté à Human Rights Watch Mohamed Nafaa, un membre de la section Inezgane-Aït Melloul de l'AMDH. Le 23 février, la police a empêché les manifestants de mettre en place le sit-in à Agadir et arrêté certains d'entre eux.

Également le 23 février, à Rabat, la police a dispersé une petite manifestation à laquelle avait appelé le Réseau Démocrate Marocain pour le Soutien des Peuples en face du Centre Culturel Libyen. Les policiers ont frappé les participants avant même le début, y compris Abdelkhaleq Benzekri, Abdelillah Benabdeslam, Montassir Idrissi, et Taoufik Moussa'if. Moussa'if, un avocat défendeur des droits humains, actif dans l'association Adala pour une réforme judiciaire, a déclaré qu'au moment où les protestataires sont arrivés, un fonctionnaire leur a ordonné de se disperser. Devant leur refus, l'agent a ordonné l'usage de la force. Moussa'if a rapporté à Human Rights Watch que les policiers l'ont frappé à la tête, sur les épaules et sur les pieds. Benabdeslam, de l'AMDH, a déclaré à Human Rights Watch que des agents brandissant des gourdins ont durement matraqué les manifestants sur différents parties du corps.

« Il est certes réjouissant que les Marocains aient été libres de défiler tranquillement pour la réforme le 20 mars », a conclu Sarah Leah Whitson. « Mais tant que la réaction des autorités alternera entre le feu vert et les matraques des policiers, le droit au rassemblement pacifique au Maroc restera une faveur qu'elles accordent ou retirent à leur guise, et non pas le droit fondamental qu'il doit demeurer en toutes circonstances. »