(Séoul, le 4 mai 2006) – La récente décision de suspendre les opérations du Programme Alimentaire Mondial (PAM) prise par le gouvernement nord-coréen, ainsi que celle d'interdire la vente privée de céréales et de rétablir entièrement le Système public de distribution pourtant largement discrédité, pourraient faire resurgir le problème de la faim pour le peuple nord-coréen, a déclaré Human Rights Watch dans un nouveau rapport publié aujourd'hui.

Le rapport de 34 pages intitulé "A Matter of Survival: The North Korean Government's Control of Food and the Risk of Hunger" (Une question de survie: le contrôle de l'alimentation par le gouvernement nord-coréen et la menace de faim) examine les récents et préoccupants changements opérés en matière de politique alimentaire en Corée du Nord. Sont également étudiés la décision de ce pays d'interrompre le Programme alimentaire mondial (PAM), son refus de permettre un suivi adéquat de l'aide alimentaire et les implications des nouvelles politiques gouvernementales. Human Rights Watch a relevé qu'il y a dix ans à peine, des politiques similaires avaient abouti à une famine au cours de laquelle de 580.000 à plus de 3 millions de personnes avaient perdu la vie, selon les estimations de chercheurs indépendants et d’organisations non gouvernementales.

« Bien que la plupart des débats internationaux concernant la Corée du Nord portent sur les armes nucléaires, la faim reste un problème grave », a déclaré Brad Adams, Directeur de la Division Asie de Human Rights Watch. « Les politiques régressives mises en place par un gouvernement qui n'accorde pas la liberté d'expression et qui refuse que des observateurs indépendants supervisent la situation pourraient un jour déboucher sur une nouvelle crise alimentaire à l'image de celle des années 90. »

En octobre 2005, la Corée du Nord est revenue sur quelques-unes de ses réformes économiques les plus applaudies à l’étranger en interdisant la vente et l'achat privés de céréales, lesquelles constituent la principale source d'alimentation de la plupart des Nord-Coréens. Le gouvernement a demandé au PAM, qui a nourri pendant 10 ans des millions de personnes parmi les plus vulnérables du pays, de mettre un terme à l'aide alimentaire d'urgence. L'agence estime que cette demande est prématurée et elle a proposé un nouveau programme d'aide, considérablement plus limité. Le gouvernement nord-coréen n'avait pas encore officiellement accepté l'offre à la fin du mois d'avril.

En octobre dernier, le gouvernement a également annoncé qu'il rétablissait entièrement le Système public de distribution (SPD), lequel fournissait aux Nord-Coréens, sur leurs lieux de travail ou d'études, des bons pour les rations alimentaires et les biens de consommation. Lors de la crise alimentaire des années 90, des millions de personnes qui dépendaient des rations du SPD sont mortes de faim. Beaucoup d'autres ont gravement souffert de malnutrition et de faim alors que le système se désintégrait. La pénurie a pu être endiguée grâce à l'envoi d'énormes quantités d'aide alimentaire internationale ainsi qu'à la tolérance des marchés privés et, au cours des dernières années, de meilleures récoltes ont également contribué à contenir la crise.

"Forcer le Programme alimentaire mondial à réduire de façon drastique ses approvisionnements alimentaires et rendre illégaux l'achat et la vente de céréales par les citoyens nord-coréens ordinaires mèneront tout droit à la catastrophe", a déploré Adams.

Six mois après que les autorités eurent annoncé qu'elles remettaient totalement en vigueur le SPD, les informations récentes émanant des médias donnent à entendre que dans de nombreuses régions du pays, les Nord-Coréens ne reçoivent pas leurs rations. Un Chinois d'origine coréenne qui a dernièrement rendu visite à des proches dans le nord-est de la Corée du Nord a confié à Human Rights Watch qu'aucun des cinq foyers qu'il avait visités n'avait reçu de rations depuis novembre 2005. "Pour les mois d'octobre et novembre, ils ont reçu une quantité de maïs équivalant à un demi mois et c'est tout", a-t-il expliqué. "Et ça, ai-je appris, ce n'était que pour les hommes qui travaillaient, pour personne d'autre dans la famille."

Dans le numéro d'avril de son bulletin mensuel North Korea Today, l'ONG sud-coréenne Good Friends a également communiqué que les habitants de Pyongyang n'avaient reçu que 10 jours de rations alimentaires en avril. Citant, sans divulguer son nom, un fonctionnaire de l'administration de la gestion alimentaire de Pyongyang, l'article annonçait qu'en mai, il n'y aurait pas du tout de rations.

La Corée du Nord connaît depuis longtemps les approvisionnements alimentaires prioritaires, fournissant la nourriture à la classe privilégiée qui compte en ses rangs les membres du Parti des travailleurs et les officiers haut gradés de l'armée, de la police et des services de renseignements, la classe qualifiée d' "hostile" étant victime de discrimination. Si les schémas du passé se reproduisent cette année, le gouvernement destinera d'abord la nourriture aux "stocks servant à se préparer à la guerre" ainsi qu'aux citoyens privilégiés, et puis seulement au grand public par le biais du SPD, laissant de nombreux Nord-Coréens en proie à la faim.

Jusqu'à la famine des années 1990, le rationnement alimentaire était peut-être l'unique moyen majeur de contrôler la population en Corée du Nord. Puisque les habitants ne pouvaient recevoir leurs rations que sur leurs lieux de travail ou d'études, le système contraignait fortement la population à l'immobilisme et à l'obéissance, celle-ci ne voulant pas risquer de perdre sa seule source de nourriture.

"Le gouvernement cherche apparemment à faire marche arrière et à récupérer une partie du contrôle qu'il avait perdu en octroyant à la population une plus grande liberté pour se mouvoir et acheter des céréales", a expliqué Adams. "Il devrait revenir sur sa nouvelle politique, qui rend plus difficile pour les personnes affamées de trouver la nourriture dont elles ont besoin pour survivre et se maintenir en bonne santé".

Le gouvernement devrait en priorité porter assistance à la population vulnérable en fournissant de l'aide à ceux qui ne peuvent obtenir de nourriture par le biais de leur travail. La Corée du Nord devrait accorder aux observateurs internationaux le droit d'accéder librement aux bénéficiaires. Les principaux bailleurs de fonds, notamment la Chine et la Corée du Sud, devraient assurer le suivi de la distribution de leur aide de façon à ce qu'elle réponde aux normes internationales employées par le PAM.

Human Rights Watch recommande vivement au gouvernement nord-coréen de:

• Autoriser les agences humanitaires internationales, notamment le PAM, à reprendre les opérations nécessaires d'approvisionnement alimentaire et à assurer un suivi adéquat de l'aide conformément aux protocoles internationaux normaux pour garantir la transparence et la responsabilisation.

• Veiller à ce que son système de distribution soit équitable et que les approvisionnements soient suffisants, ou permettre aux citoyens de recourir à des moyens alternatifs pour se procurer de la nourriture, par un accès direct aux marchés ou à travers l'assistance humanitaire.

• Mettre fin à la discrimination qui règne dans la distribution de la nourriture et qui favorise les hauts fonctionnaires du Parti des travailleurs ainsi que les officiers haut gradés de l'armée, de la police et des services de renseignements, au détriment de la classe "hostile", considérée comme étant politiquement déloyale envers le gouvernement et le Parti.

Human Rights Watch ne prend pas position quant à la question de savoir si un pays devrait adopter une économie de marché ou planifiée. Mais la famine dévastatrice et la faim persistante du passé – bien documentées par les Nations Unies et les organisations non gouvernementales – montrent clairement que le SPD et l'industrie alimentaire publique du pays ont lamentablement failli à leur mission.

"Des millions de Nord-Coréens sont morts de faim dans des conditions pénibles alors que le système de rationnement était en place", a déclaré Adams. "Il y a peu de raisons de croire que le gouvernement nord-coréen est aujourd'hui capable de procurer suffisamment de nourriture à tous ses citoyens".