(New York, le 8 juillet 2004) — La répression brutale que mène actuellement la Thaïlande contre la drogue met en péril les droits humains et les progrès opérés dans la lutte contre le VIH/SIDA, a annoncé Human Rights Watch dans un nouveau rapport publié préalablement à la Conférence internationale sur le SIDA qui se tiendra à Bangkok du 11 au 16 juillet. La campagne antidrogue lancée par le gouvernement a déjà fait 3000 morts et a forcé les toxicomanes à entrer dans la clandestinité, donc à l'écart des services de prévention et d'assistance.

Le rapport de 60 pages, intitulé "Not Enough Graves: Thailand's War on Drugs, HIV/AIDS, and Violations of Human Rights", apporte de nouvelles preuves de meurtres extrajudiciaires, d'arrestations arbitraires et autres atteintes aux droits humains perpétrés par les autorités thaïlandaises. Il contient des témoignages de première main émanant de proches de personnes tuées dans le cadre de cette guerre antidrogue, ainsi que de toxicomanes qui ont été battus, forcés de passer aux aveux et arrêtés arbitrairement par la police royale thaïlandaise.

"C'est un scandale que la Thaïlande accueille la Conférence internationale sur le SIDA alors qu'elle persécute les personnes qui risquent le plus d'être atteintes par le VIH, a déclaré Jonathan Cohen, chercheur du Programme VIH/SIDA de Human Rights Watch et l'un des auteurs du rapport. "Il existe des méthodes éprouvées pour s'attaquer à la toxicomanie et au VIH/SIDA et le meurtre n'en fait pas partie."

Bien que les trafiquants de drogue soient les cibles déclarées de cette guerre, des toxicomanes non accusés de trafic ont été persécutés et forcés de se cacher, ce qui les empêche d'avoir accès aux programmes d'échange de seringues et autres services de prévention du VIH. Bon nombre de drogués par injection risquent d'être infectés par le VIH en partageant des seringues contaminées.

Dans le passé, les experts sanitaires avaient félicité les dirigeants thaïlandais pour leur lutte contre le SIDA après la campagne "100% préservatif" menée avec succès dans les années 90. Selon les estimations, ce programme a permis d'éviter 200.000 infections par le VIH en offrant des préservatifs et des informations sur le VIH/SIDA dans les maisons closes et les centres médicaux. Mais la guerre antidrogue a anéanti beaucoup de ces acquis.

"La politique adoptée par la Thaïlande pour lutter contre la drogue ternit la réputation dont elle jouissait en matière de prévention du VIH," a ajouté Jonathan Cohen. "En ce qui concerne la prévention du VIH parmi les toxicomanes, le pays est l'exemple même des pires pratiques."

Le 1er décembre, le Premier Ministre Thaksin Shinawatra criait "victoire" dans sa guerre antidrogue. En plus de près de 3000 morts inexpliquées, des milliers de personnes avaient été forcées de suivre un traitement dans des camps de rééducation de type militaire. Des enquêtes ont montré que parmi les personnes inscrites pour le traitement, beaucoup n'étaient pas toxicomanes mais craignaient d'être arrêtées ou tuées si elles ne participaient pas au programme.

"La 'victoire' de la Thaïlande dans sa lutte contre la drogue tourne en dérision la santé publique" a déclaré Cohen. "Il faudrait offrir aux toxicomanes un traitement humain et volontaire, et non les menacer de mort ou d'arrestation."

La répression menée par le gouvernement thaïlandais a débuté en février 2003, officiellement pour juguler le commerce de comprimés de méthamphétamine, localement connus sous le nom de ya baa ou "pilules qui rendent fou". En trois mois, 2.275 suspects auraient été tués. Un grand nombre de prétendus dealers se sont retrouvés sur des "listes noires" trop hâtivement dressées par le gouvernement et ont reçu l'ordre de se présenter à la police. Beaucoup ont été abattus par des tireurs inconnus peu après avoir quitté le poste de police.

Selon les estimations, de 100.000 à 250.000 personnes s'injectent de l'héroïne en Thaïlande, bien que les pilules de méthamphétamine aient maintenant pris le pas sur l'héroïne pour devenir la drogue de prédilection. Le taux de prévalence du VIH parmi les héroïnomanes du pays s'est maintenu à 40 pour cent ou plus depuis la fin des années 80, alors que le pourcentage pour les autres drogués à haut risque a diminué. Les toxicomanes se retrouvent devant un choix limité de traitements et ils sont régulièrement victimes d'exactions policières, notamment de passages à tabac, fausses arrestations et aveux extorqués par la force. Le gouvernement thaïlandais continue de s'opposer aux programmes d'échange de seringues, alors que de nombreuses études scientifiques ont prouvé qu'ils réduisaient la transmission du VIH sans augmenter l'usage de drogues.