(New York, 21 septembre 2001) Le durcissement des contrôles aux frontières et des politiques d'immigration après les attaques du 11 septembre aux Etats Unis met en danger la vie de milliers de civils afghans, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui.

Des dizaines de milliers de civils afghans ont fui vers la frontière pakistanaise, au cours des derniers jours alors que d'autres se dirigeaient vers le Tadjikistan et l'Iran. Les six pays frontaliers de l'Afghanistan - le Pakistan, l'Iran, le Tadjikistan, l'Ouzbékistan, le Turkménistan et la Chine - ont officiellement fermé leurs frontières avec l'Afghanistan.

Les réactions du Pakistan sont une réponse directe à la demande des Etats Unis d'un renforcement de la sécurité, afin de tenter d'appréhender les responsables des attaques. Les gouvernements occidentaux, y compris les Etats Unis, l'Australie et les Etats membres de l'Union Européenne renforcent également actuellement leurs contrôles aux frontières. Ces mesures pourraient ultérieurement priver les réfugiés afghans de protection.

En dépit des restrictions aux frontières, environ 15 000 réfugiés afghans sont entrés au Pakistan au cours de la semaine dernière, la plupart arrivant dans la province du Baloutchistan, à la frontière sud ouest. 5 000 autres réfugiés afghans qui s'étaient massés pendant plusieurs jours au poste frontière de Chaman, près de Quetta ont finalement réussi à entrer dans le pays. Ils campent maintenant sur le côté pakistanais de la frontière. Le gouvernement iranien, tout en répétant qu'il est dans l'impossibilité d'admettre de nouveaux réfugiés, a offert son appui aux Afghans dans des opérations d'assistance transfrontalières.

"Les voisins de l'Afghanistan font actuellement face à de réels problèmes de sécurité", a déclaré Rachael Reilly, la directrice des programmes pour les réfugiés de Human Rights Watch. " Mais ces pays ont aussi des obligations internationales, à savoir de répondre à leurs problèmes de sécurité en filtrant et rejetant les éléments armés afin que leurs frontières restent ouvertes aux réfugiés."

Human Rights Watch s'oppose également à l'établissement de camps à l'intérieur de l'Afghanistan ainsi qu'à la création de soit disant "enclaves de sécurité." "Les expériences antérieures en Bosnie, au Rwanda, au nord de l'Irak nous ont enseigné que les 'enclaves de sécurité' ont prouvé beaucoup de choses sauf qu'elles étaient sures", a déclaré Reilly. Toute installation de camps de réfugiés devrait se faire au contraire en dehors du territoire de l'Afghanistan."

Selon Human Rights Watch, les civils afghans sont maintenant confrontés à trois problèmes graves. Premièrement, la fermeture des frontières décidée par les voisins de l'Afghanistan signifie que les gens qui fuient l'Afghanistan n'ont aucun lieu où se rendre pour chercher protection. Deuxièmement, le retrait des agences internationales d'aide va mettre en danger l'approvisionnement en nourriture dans un pays déjà confronté à la famine. Et troisièmement, les Afghans craignant légitimement d'être persécutés et qui vont chercher asile à l'étranger, en particulier dans les pays occidentaux, pourraient se retrouver en position de réfugiés en détention prolongée ou être déportés.

De façon à préserver la vie des civils afghans et des réfugiés, Human Rights Watch formule avec urgence les recommandations suivantes :

  • Tous les pays limitrophes et tous les pays de la région devraient rouvrir leurs frontières aux réfugiés en provenance de l'Afghanistan.
  • Très rapidement, les gouvernements donateur et receveur ainsi que les agences des Nations Unies devraient développer une stratégie coordonnée afin d'identifier efficacement et de séparer les militants et les éléments armés des civils réfugiés. Cette séparation devrait se faire dans les pays d'accueil, à la frontière et impliquer la présence d'observateurs internationaux.
  • Des camps, des enclaves de sécurité ou des zones humanitaires ne devraient pas être mis en place en Afghanistan. Tous les réfugiés devraient plutôt être admis dans les pays voisins.
  • Les gouvernements extérieurs à la région, en particulier ceux des pays industrialisés, devraient étudier les possibilités de transfert de population pour les réfugiés afghans, dans une situation d'urgence.
  • Des contrôles d'immigration plus stricts dans les pays extérieurs à la région, en particulier dans les pays industrialisés, ne devraient pas empiéter sur le droit de tous les demandeurs d'asile d'avoir accès à des procédures de détermination du droit d'asile, justes et efficaces. Ces contrôles ne devraient pas non plus conduire à des détentions arbitraires ou illimitées, ni au retour des demandeurs d'asile et des réfugiés dans des pays où ils risquent d'être persécutés.
  • Les pays donateurs devraient fournir très rapidement une assistance internationale aux pays voisins et aux pays de la région afin qu'ils puissent faire face à l'afflux potentiel de réfugiés en provenance de l'Afghanistan.
  • Enfin, les pays donateurs et les agences d'aide internationales devraient prendre toutes les mesures possibles afin de s'assurer qu'une assistance humanitaire adéquate soit accessible à tous les civils touchés en Afghanistan, en particulier tous les déplacés internes.

Les conditions de vie en Afghanistan sont déplorables. Vingt années de guerre civile, des violations continues des droits humains sous le régime des Talibans et une sévère sécheresse ont déjà créé une situation fragile, avec de nombreux habitants menacés de famine. Au moins un million de personnes sont déplacées à l'intérieur du pays et des milliers d'autres ont fui Kaboul et Kandahar au cours des derniers jours.

Le départ de tout le personnel humanitaire international après les attaques de la semaine dernière aux Etats Unis a laissé la population civile afghane dans une situation de vulnérabilité accrue. Le Programme Alimentaire Mondial estime que son stock de nourriture ne couvrira pas plus de deux à trois semaines. 3,8 millions de personnes au total dépendent de l'aide internationale pour se nourrir dans ce pays. Dans les semaines à venir, des milliers de civils vont probablement fuir des conditions de sécurité et des conditions humanitaires en cours de dégradation en Afghanistan.

Environ 3,7 millions de réfugiés afghans qui ont fui le conflit en Afghanistan au cours des deux dernières décennies vivent actuellement dans les pays voisins, 1,5 million d'entre eux sont en Iran et plus de deux millions au Pakistan. Frustrés par l'ampleur et la durée de la crise des réfugiés ainsi que par le manque d'attention portée à leur situation par la communauté internationale, l'Iran et le Pakistan ont tous les deux officiellement fermé leurs frontières aux réfugiés depuis un an. Environ 10 000 réfugiés afghans, comprenant des milliers de femmes et d'enfants, campent sur plusieurs îles dans la rivière Pyanj, à la frontière avec le Tadjikistan depuis que le gouvernement de ce pays a fermé sa frontière, il y a un an et posté 10 000 troupes russes à la frontière afin d'empêcher l'entrée de réfugiés.

Le droit des réfugiés de ne pas être renvoyés vers un pays dans lequel leurs vies ou leur liberté sont menacées est un principe fondamental du droit coutumier international inscrit dans la Convention de 1951 relative aux réfugiés dont l'Iran, le Tadjikistan, le Turkménistan et la Chine sont tous parties.