(Nairobi) – Une frappe aérienne apparemment menée par le gouvernement éthiopien le 20 août contre un complexe résidentiel dans la région du Tigré, dans le nord du pays, devrait faire l’objet d’une enquête en tant que crime de guerre potentiel, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Cette attaque a blessé 13 civils, dont sept enfants.
La frappe aérienne a touché le quartier de Daero à Mekelle, la capitale régionale du Tigré, malgré l’absence de cible militaire manifeste, ce qui rend cette frappe illégale et indiscriminée. Les autorités éthiopiennes devraient mener une enquête impartiale et transparente sur cette attaque, poursuivre les responsables, et indemniser de manière adéquate les victimes.
« La reprise des hostilités dans le nord de l’Éthiopie renforce les inquiétudes concernant les attaques illégales et la grave menace qui pèse sur les civils », a déclaré Laetitia Bader, directrice adjointe pour l’Afrique à Human Rights Watch. « Afin d’éviter de nouvelles souffrances aux civils, l’armée éthiopienne devrait respecter le droit de la guerre et veiller à prendre toutes les précautions possibles avant de mener toute attaque. »
Entre le 21 août et le 6 septembre, Human Rights Watch a mené des entretiens avec trois survivants de l’attaque de Daero, deux professionnels de santé et deux habitants qui se sont rendus sur les lieux. Human Rights Watch a également analysé des images satellite et vérifié des photographies et des vidéos montrant le site de l’attaque et les restes d’une munition larguée par voie aérienne. D’autres photographies et descriptions de blessures par explosion et par éclats correspondaient à la détonation d’une bombe larguée par par un avion. Human Rights Watch a contacté et écrit au porte-parole de l’armée pour lui poser des questions à ce sujet, mais n’avait reçu aucune réponse au moment de la publication de ce communiqué.
Le jour même de l’attaque contre le complexe, une deuxième frappe aérienne a touché Quiha, un quartier situé près de l’aéroport de Mekelle et utilisé à des fins militaires. Aucune victime n’a été signalée lors de cette deuxième frappe.
Ces frappes se sont produites dans un contexte de reprise des affrontements entre le gouvernement fédéral éthiopien et les forces du principal parti politique du Tigré, le Front populaire de libération du Tigré (TPLF), qui s’étaient affrontés lors du conflit armé de 2020-2022. Les parties avaient signé, en novembre 2022, un accord de cessation des hostilités négocié sous l’égide de l’Union africaine.
De violents combats ont éclaté le 1er août entre les forces fédérales éthiopiennes et les forces tigréennes près de la frontière du pays avec le Soudan, et des affrontements sporadiques se sont poursuivis. Les autorités régionales du Tigré ont accusé le gouvernement fédéral d’avoir mené plusieurs frappes aériennes ayant fait des victimes parmi la population civile. Le 21 septembre, un drone a frappé un convoi humanitaire au Tigré, ce que le gouvernement américain a condamné. Le 23 septembre, les forces tigréennes ont pris le contrôle d’aéroports régionaux stratégiques, ce qui a conduit les compagnies aériennes éthiopiennes à suspendre leurs vols. Les combats se sont intensifiés au Tigré et se sont étendus aux régions d’Amhara et d’Afar, opposant les forces fédérales à plusieurs groupes armés, dont les forces tigréennes. Des habitants de Daero ont déclaré que le 20 août, peu après 11 heures, ils avaient vu un avion de chasse larguer une munition qui a frappé une zone dégagée dans un complexe résidentiel destiné aux enseignants et à leurs familles. Les habitants ont fourni des témoignages et des photos de murs, de portes et de plafonds effondrés, l’onde de choc de l’explosion ayant considérablement endommagé les maisons en parpaings entourant la zone d’impact. .
Un survivant, qui a subi une lésion des tissus mous due à l’explosion ainsi qu’une blessure profonde au cuir chevelu nécessitant une intervention chirurgicale, a déclaré : « J’étais à l’intérieur avec ma famille quand j’ai entendu un bruit très fort. Je suis sorti. Un avion est descendu, puis est remonté avant de larguer une arme. L’explosion a provoqué l’effondrement complet du mur du complexe résidentiel où je vis. »
Un autre survivant, dont quatre proches ont été blessés, a déclaré : « Mes enfants étaient dans la cuisine. L’explosion a fait s’effondrer la maison sur eux. J’ai dû en dégager trois de sous les tôles ondulées et les morceaux de bois. »
Un habitant de Mekelle qui s’est rendu sur les lieux peu après l’attaque a déclaré avoir vu un « cratère noirci » dans l’enceinte. La frappe avait « touché une dizaine de maisons de ce quartier [résidentiel] », a-t-il précisé, et avait causé « des trous dans les murs [des maisons] touchés par une sorte d’éclats d’obus ».
Une image satellite prise le 1er septembre montre un cratère d’environ quatre mètres de diamètre et le mur effondré d’une maison. Human Rights Watch a également examiné des photographies et des vidéos enregistrées par un témoin le jour de l’attaque, montrant les conséquences de la frappe. Une vidéo montre un cratère dans la cour et le même mur en béton effondré que celui visible sur l’image satellite. Plusieurs photographies montrent des portails et des fenêtres brisés par l’explosion, des débris d’armes sous forme de fragments d’acier de différentes tailles, ainsi que des restes du corps de la bombe à l’intérieur du cratère.
Le droit international humanitaire, qui rassemble les lois de la guerre, impose aux parties belligérantes de faire la distinction entre les objectifs militaires et les civils. Les parties doivent prendre toutes les précautions possibles pour s’assurer que les cibles sont bien des objectifs militaires. Les attaques indiscriminées, qui frappent sans distinction des cibles militaires et des civils ou des biens de caractère civil, y compris les attaques qui ne visent pas un objectif militaire spécifique, sont interdites. Les personnes qui commettent de graves violations des lois de la guerre avec une intention criminelle – c’est-à-dire délibérément ou par imprudence – peuvent être poursuivies pour crimes de guerre.
Des habitants et des témoins ont affirmé n’avoir vu aucun combattant tigréen ni aucune autre présence militaire dans l’enceinte ou aux alentours, ni avant ni après la frappe. Human Rights Watch n’a trouvé aucune preuve étayant certaines informations publiées suggérant que l’attaque de Daero était une tentative ratée visant à frapper des dirigeants militaires et civils tigréens se trouvant à proximité. Les habitants ont déclaré avoir transporté d’urgence les blessés à l’hôpital d’Ayder, le principal hôpital public de la région du Tigré, pour qu’ils y soient soignés. Le personnel médical a indiqué avoir pris en charge 13 patients présentant des blessures traumatiques, dont 10 souffraient de lésions des tissus mous ou de blessures thoraciques légères, et 3 présentaient des blessures plus graves, notamment une fillette de 12 ans victime d’une fracture compliquée de la jambe nécessitant une intervention chirurgicale.
L’accès aux soins médicaux au Tigré est très limité. Un membre du personnel médical a déclaré que l’hôpital d’Ayder manquait de fournitures de base : « Nous n’avons rien… Nous n’avons rien reçu du gouvernement fédéral depuis quatre à cinq mois… Équipements de réanimation, tubes, anesthésiques et autres fournitures similaires : à moins que les patients n’achètent ces produits à , une pharmacie privée, nous ne pouvons pas les soigner. »
Deux enseignants ont déclaré qu’ils vivaient toujours dans des logements endommagés au sein du complexe. Certaines familles des blessés avaient du mal à payer les soins médicaux. Un survivant dont la fille a été blessée lors de l’attaque a déclaré : « Les enfants ne jouent plus dehors. Ma fille blessée est toujours à l’hôpital. Nous achetons tout à l’extérieur – l’hôpital ne fournit qu’un lit. Elle a besoin de médicaments tous les jours, que nous n’avons pas les moyens de payer. »
À la suite de la trêve de novembre 2022, l’Union africaine a mis en place un mécanisme de surveillance, mais celui-ci n’a rendu compte publiquement d’aucune violation commise à l’encontre de civils. L’UA devrait convoquer d’urgence les parties dans le cadre de l’accord, et veiller à ce que le mécanisme comporte un volet solide de surveillance des droits humains et de publication de rapports publics.
L’UA, l’ONU, les gouvernements préoccupés, ainsi que le médiateur de l’UA, l’ancien président nigérian Olusegan Obasanjo, et d’autres dirigeants clés, devraient également appeler publiquement toutes les parties belligérantes, y compris celles qui n’ont pas signé l’accord, à protéger les civils et à faciliter la conduite d’enquêtes impartiales sur les crimes de guerre présumés, a déclaré Human Rights Watch.
Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme devrait suivre de près la situation en Éthiopie, publier régulièrement des rapports publics et faire le point devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. L’Éthiopie devrait adhérer à la Déclaration politique sur le renforcement de la protection des civils contre les conséquences humanitaires découlant de l’utilisation d’armes explosives dans les zones peuplées (armes « EWIPA »).
« Le gouvernement éthiopien est légalement tenu d’enquêter de manière impartiale sur la frappe aérienne à Daero et de prendre les mesures appropriées pour réduire les dommages causés aux civils », a conclu Laetitia Bader. « Les gouvernements concernés devraient faire pression sur toutes les parties belligérantes pour qu’elles respectent leurs obligations en vertu du droit international humanitaire et demandent des comptes aux responsables d’exactions. »
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