Skip to main content
Faire un don

La crise financière de l’ONU menace d’interrompre les travaux en matière de droits humains

Les États membres devraient passer à l'action et financer les programmes de l'ONU pour les droits humains

Palais des Nations à Genève, Suisse, 16 juin 2025. © 2025 Lian Yi/Xinhua via Getty Images © 2025 Lian Yi/Xinhua via Getty Images

Le 9 février, à Genève, la Vice-Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme a fait état d'une situation alarmante concernant l'impact dramatique de la crise financière sur la capacité de l'ONU à promouvoir et à protéger les droits humains dans le monde. Elle a décrit un système des droits humains au bord de la rupture, avec des restrictions sur les déplacements, des enquêtes sur des atrocités au point mort, et même des experts des droits humains travaillant bénévolement empêchés de travailler en raison de la réduction drastique de leurs budgets déjà dérisoires. Ce constat fait suite à un avertissement sévère lancé le mois dernier par le Secrétaire général de l'ONU, António Guterres, selon lequel l'ONU risque de s'effondrer d'ici l'été si les États membres ne s’acquittent pas de leurs contributions.

En réponse, les États membres de l'ONU ont continué à se concentrer sur les mesures « d'efficacité » et sur les domaines d’activité à réduire, sans vraiment réfléchir aux causes profondes de la crise ni aux solutions durables pour y remédier. La Vice-Haut-Commissaire aux droits de l'homme a toutefois averti qu’ « il n'y a plus de gras dans le système » et qu'à présent, « je crains que nous ne soyons en train de couper dans l'os ». La semaine dernière, son bureau a signalé que son travail de surveillance avait été réduit de plus de 50 % en 2025. Les procédures spéciales des Nations Unies, les organes conventionnels et les mécanismes d'enquête indépendants ont également lancé de sévères avertissements concernant l'impact de la crise financière sur leur travail.

Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme à Genève a également informé les États membres qu'il devra réduire drastiquement les services d'interprétation et de traduction, y compris la langue des signes internationale et le sous-titrage en direct, compromettant gravement l'accessibilité. Le Comité des Nations Unies sur les droits des personnes handicapées a averti que ces mesures d'économie non seulement entraveraient ses travaux, mais constitueraient une discrimination en raison du refus d'aménagements raisonnables et d'accessibilité. Elles auraient également un impact significatif sur la capacité des experts des Nations unies à effectuer des visites essentielles dans les pays.

« Le coût humain du sous-investissement »

Si la crise financière actuelle menace de décimer le travail des Nations Unies en matière de droits humains, celui-ci souffre depuis de nombreuses années d'un sous-financement chronique et important, recevant moins de 1 % du budget de l'ONU alors même que les droits humains constituent l'un des trois « piliers » de l'organisation. Néanmoins, ce travail a été affecté de manière disproportionnée par les récentes mesures de réduction budgétaire à New York.

Comme l'a souligné le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, Volker Türk, dans un récent appel au financement, si le coût de ce travail est relativement faible, « le coût humain du sous-investissement est incommensurable ».

Le travail conjoint du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme et des divers mécanismes et organes indépendants qui composent le pilier des droits humains de l'ONU a un impact réel sur la vie quotidienne des personnes dans le monde entier — en prévenant les violations des droits humains et en y répondant, en apportant un soutien vital aux victimes, aux survivants et aux communautés affectées, en contribuant au renforcement des cadres juridiques et des politiques nationales afin de mieux protéger les droits, en soutenant l’accès à la justice et en tirant la sonnette d’alarme face aux crises émergentes. Les travaux des procédures spéciales et des organes conventionnels, en complément du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme, ont par exemple permis la libération d'innombrables personnes détenues arbitrairement, l'abandon des poursuites pour harcèlement contre des défenseurs des droits humains, le renforcement des protections juridiques nationales et l'abrogation de lois et de politiques problématiques. Ensemble, leurs travaux fournissent également des orientations importantes pour faire face à des enjeux urgents en matière de droits humains, par exemple en ce qui concerne les nouvelles technologies et l'intelligence artificielle, la répression transnationale, la capacité juridique et les systèmes de sécurité sociale. Les procédures spéciales sont souvent qualifiées d'« yeux et d'oreilles » du système des droits humains, en raison de leur capacité à porter de nouvelles questions à l’ordre du jour et à fournir un précieux mécanisme d'alerte précoce.

Le système international des droits de humains est parfois critiqué pour être trop « complexe » ou redondant, notamment dans le cadre des efforts de « rationalisation » et de « simplification » menés dans le contexte de la crise financière et du processus de réforme « ONU80 ». Pourtant, c'est souvent cette complexité et le développement progressif de différents outils qui permettent une approche efficace et multidimensionnelle face aux défis et aux crises complexes en matière de droits humains.

Lorsque des violations graves et des atrocités sont commis, des enquêtes indépendantes solides en matière de droits humains apportent un soutien concret aux procédures pénales et autres procédures judiciaires, font entendre la voix des victimes, des survivants et des communautés affectées, et ont également un effet dissuasif important, en signalant aux auteurs qu'ils pourraient être tenus responsables de leurs actes. Leurs rapports indépendants peuvent éclairer et orienter la réponse de la communauté internationale, notamment en matière de protection, de responsabilité et de sanctions ciblées, et sont fréquemment utilisés, avec d'autres éléments de preuves qu'ils recueillent, pour engager ou soutenir des poursuites devant les juridictions nationales et internationales. Leur simple existence peut également créer un espace permettant au Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme d’adopter une approche différente et complémentaire en cherchant à obtenir l’accès et le dialogue avec les autorités et les parties à un conflit, dialogue qui serait probablement refusé à ceux qui recueillent des preuves en vue de poursuites pénales.

Malgré l'importance de leur travail, nombre de ces mécanismes d'enquête déclarent actuellement fonctionner avec 30 à 60 % des effectifs prévus, et alors que la Commission d'enquête chargée d’enquêter sur les atrocités commises dans l'est de la République démocratique du Congo, créée lors d'une session d'urgence en février 2025, n'avait toujours pas été dotée en personnel à la fin de l'année.

Il convient de noter que les commissaires qui mènent des enquêtes indépendantes, les titulaires de mandats au titre des Procédures spéciales et les experts des organes conventionnels sont souvent d’éminents juristes et spécialistes dans le domaine des droits humains (anciens juges, universitaires, etc.), qui travaillent à titre bénévole (bien que leur travail soit soutenu par du personnel rémunéré de l'ONU). Le caractère bénévole de ce travail pour protéger et promouvoir les droits humains devrait être pris en compte lorsque les États réfléchissent à la meilleure façon de mobiliser des ressources. Si la suppression d'un mandat peut réduire les coûts, l'ONU perd également la précieuse contribution bénévole de ces experts.

S'attaquer aux causes profondes de la crise financière

Le critère d’efficacité sera bien sûr important alors que l'ONU et ses États membres traversent cette grave crise financière. Les États devraient clairement examiner la valeur ajoutée et l'impact de toutes les initiatives créées ou renouvelées au Conseil des droits de l'homme des Nations unies, en étroite consultation avec la société civile, les experts en droits humains et les communautés concernées.

Mais l'efficacité ne devrait pas être privilégiée au détriment du mandat fondamental de l'institution ni des mécanismes et outils développés au fil des décennies et qui produisent des résultats concrets. Certains experts ont récemment averti que certaines propositions à l’étude « risquent de sacrifier la justice individuelle sur l'autel de l'efficacité administrative », soulignant que « l'histoire jugera le système des droits humains des Nations unies non pas à l’aune du pragmatisme de son organisation, mais au nombre de portes des prisons qu'il aura ouvertes pour ceux qui n'auraient jamais dû s'y trouver ».

En outre, les mesures purement cosmétiques ne suffisent plus à protéger le système de l'effondrement. Les États membres devraient s'attaquer à la cause profonde de la crise actuelle, à savoir le sous-financement chronique et de long terme du pilier des droits humains, aggravé par le fait que de nombreux États ne paient pas leurs contributions dans leur intégralité et à temps.

Les États-Unis portent la plus grande responsabilité dans la crise actuelle, leur non-paiement des contributions obligatoires représentant environ 95 % du déficit actuel. À la fin de 2025, 42 pays n'avaient pas payé leurs contributions obligatoires, dont 8 membres du Conseil des droits de l'homme des Nations unies. Le paiement tardif des contributions par la Chine et d'autres pays a également créé d'importants problèmes de trésorerie pour l'organisation. Conformément à l'obligation de restituer les fonds non dépensés à la fin de l'année civile, l'ONU a dû restituer 300 millions de dollars américains en 2026 (près de 10 % de son budget ordinaire pour 2026), en grande partie à cause du retard de paiement de la Chine le 27 décembre 2024.

Certaines contributions des États-Unis pourraient arriver, offrant un possible répit à l'ONU. Mais alors que les États-Unis deviennent un acteur international de moins en moins fiable et se détournent du multilatéralisme, les autres pays devraient se mobiliser de toute urgence afin de garantir un soutien et un financement pluriannuel suffisant pour le pilier des droits humains, y compris le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme et les mécanismes indépendants, afin d'assurer sa viabilité à long terme.

Investir dans un système international solide de protection des droits humains qui protège tout le monde

Plutôt que de continuer à réduire les budgets et les activités d'un système qui fonctionne déjà avec des moyens dérisoires, les États devraient prendre des mesures concrètes pour inverser la tendance.

En mars 2025, un groupe interrégional de plus de 70 États, se désignant comme les « Amis du multilatéralisme », s'est engagé à « donner la priorité à la garantie d'un financement adéquat, suffisant et durable pour le pilier des droits humains des Nations unies ». Ce groupe, ainsi que d'autres, devraient désormais se mobiliser pour concrétiser cet engagement.

Ils devraient veiller à ce que leurs propres contributions obligatoires pour 2026 soient payées intégralement sans délai, prendre des mesures pour renforcer les pénalités en cas de non-paiement ou de paiement tardif des cotisations, et se mobiliser pour corriger les règles contre-productives qui favorisent les retards de paiement. Ils devraient œuvrer à ce que le travail en faveur des droits humains dispose de ressources suffisantes au sein d'une ONU « allégée » et garantir la disponibilité en temps utile des ressources pour les mécanismes indépendants mis en place par le Conseil des droits de l'homme afin de faire face aux situations d'urgence.

Pour sauver le système de l'effondrement, les États devront également renforcer leur soutien volontaire et leurs contributions à l'action en faveur des droits humains dans la mesure du possible, et se mobiliser pour soutenir l'appel du Haut-Commissaire en faveur d'un soutien à l'ensemble de l'écosystème des droits humains, afin de combler le déficit dans les plus bref délais.

Face à cette crise, la direction de l'ONU devrait également faire tout son possible pour protéger l'intégrité du système, en s'efforçant de défendre sa complexité et sa complémentarité, et en garantissant son accessibilité pour tous, sans discrimination. Le secrétaire général de l'ONU devrait soutenir le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme dans son plaidoyer pour que le pilier des droits humains reçoive une part suffisante du budget de l’Organisation afin que l’ensemble de son travail soit correctement financé. La société civile peut être un allié essentiel à cet égard.

Alors que les attaques contre les droits humains et le multilatéralisme s'intensifient et que des atrocités sont commises avec des perspectives d'impunité totale, dans un contexte de crises et de conflits mondiaux qui se multiplient, il n'a jamais été aussi crucial que les États s'unissent pour protéger et renforcer le système international des droits humains, qui nous protège tous. Investir dans les droits humains, c'est investir dans des sociétés stables et résilientes, capables de bâtir et de préserver une paix durable, et de prévenir les conflits et les crises.

En cette période de crise, les États attachés aux droits humains, au multilatéralisme et à l’État de droit devraient investir politiquement et financièrement dans le système. Ne pas le faire risquerait de provoquer l’effondrement de l'ensemble du système de protection des droits humains des Nations Unies, avec toutes les conséquences que cela implique pour la protection des droits des personnes dans le monde entier.

Your tax deductible gift can help stop human rights violations and save lives around the world.