(Beyrouth, 11 février 2026) – Au moins cinquante entreprises marocaines et des centaines de leurs employés n’ont toujours pas été rémunérés à hauteur d’au moins 5 millions de dollars US pour des travaux de rénovation et d’entretien menés dans un palais de Tanger appartenant à un prince saoudien, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui.
Les représentants des entreprises marocaines ont affirmé que leurs efforts pour recevoir leur rémunération avaient été vains, en dépit des assurances répétées des entreprises saoudiennes et des représentants du palais, qui leur ont promis qu’ils seraient payés. L’identité des entités ou des entreprises qui sont responsables de l’absence de paiement n’est pas claire à ce jour.
« Il est inadmissible que des entreprises saoudiennes supervisant un projet de palais de grand luxe conduisent des entreprises marocaines et leurs travailleurs au bord de la faillite », a déclaré Michael Page, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Ce mépris total du droit de centaines de travailleurs à être payés pour leur labeur, y compris à travers des pratiques déloyales en matière de sous-traitance, devrait être rectifié de toute urgence. »
En 2023, le bureau du prince saoudien Turki bin Mohammed bin Fahd bin Abdulaziz Al Saud, ministre d’État, membre du Conseil des ministres et parent du prince héritier Mohammed bin Salman, a engagé deux sociétés saoudiennes, Modern Building Leaders (MBL) et Innovative Facility Management and Services (IFAS). Ces entreprises devaient rénover et restaurer un palais appartenant au prince à Tanger.
D’après les documents étudiés et les entretiens avec des représentants des entreprises marocaines affectées, les sociétés saoudiennes ont confié des travaux à au moins 50 sous-traitants marocains, mais ont supposément cessé de payer le travail, les matériaux et les services à partir d’octobre 2024, pour un manque à gagner atteignant au moins 5 millions de USD. Human Rights Watch n’a pas été en mesure de vérifier cette somme de façon indépendante. Les sociétés saoudiennes ont effectué plusieurs paiements partiels à certains sous-traitants en janvier, avril et mai 2025, d’après les entretiens et les documents que Human Rights Watch a pu consulter.
En conséquence, au moins onze sociétés marocaines affirment qu’elles risquent le dépôt de bilan et que des centaines de leurs employés ont perdu leur gagne-pain. Les autorités saoudiennes et marocaines devraient coopérer pour veiller à ce que toute somme due soit payée en totalité, a déclaré Human Rights Watch.
En novembre et en décembre 2025, Human Rights Watch a interrogé quatre représentants des sous-traitants marocains concernés, trois travailleurs affectés ainsi qu’une autre source bien informée du dossier. Human Rights Watch a écrit au bureau du prince Turki et aux entreprises saoudiennes le 10 décembre, mais n’a pas reçu de réponse de leur part. Aussi bien les responsables des entreprises que les travailleurs interrogés ont souhaité demeurer anonymes pour éviter les représailles.
Human Rights Watch a consulté la correspondance électronique entre les sous-traitants marocains, les autorités marocaines, MBL, IFAS et le bureau du prince Turki, des lettres que les sous-traitants ont adressées à l’ambassade saoudienne au Maroc et au prince héritier Mohammed bin Salman, des reportages des médias ainsi qu’un compte-rendu écrit d’une réunion entre les représentants des sous-traitants marocains, MBL, IFAS et le bureau du prince Turki, détaillant les sommes impayées qui sont réclamées.
Les personnes interrogées ont déclaré que la dernière fois que les entreprises saoudiennes avaient payé leurs sous-traitants marocains en totalité remontait à octobre 2024. Ensuite, des paiements partiels ont été versés à certains sous-traitants, notamment en janvier, avril et mai 2025. Quatre sous-traitants ont 75 000 USD de créances, trois, entre 75 000 et 150 000 USD et quatre autres, plus de 150 000 USD.
« Le capital [social] de chaque société s’élève à peine à un million de dirhams marocains [environ 107 900 USD] », a témoigné un des sous-traitants. « Même s’ils nous réglaient maintenant, cela ne réparerait pas tous les préjudices qui ont été portés à nos entreprises et à nos vies. »
Les personnes interrogées ont déclaré que les sous-traitants n’avaient pas été en mesure de payer ou de garder des centaines d’employés et qu’ils faisaient face à une accumulation de remboursements d’emprunts et à beaucoup de stress. D’après les entretiens, quatre des entreprises concernées ont dû licencier au total au moins 113 employés.
« J’ai été renvoyé parce qu’il n’y avait plus d’argent », a déclaré un travailleur ayant participé au chantier du palais pendant un an. « J’ai emprunté de l’argent à des amis pour payer le loyer, mais ça me cause des problèmes car je ne peux pas les rembourser. » Un employé à qui l’on doit quatre mois de salaire a témoigné : « Nous avons des responsabilités et des familles, nous avons besoin de cet argent ! [...] Comment je vais nourrir ma famille ? Comment je vais acheter à manger ? » Le représentant d’une entreprise de sous-traitance ayant licencié plus d’une vingtaine d’employés en 2025 a déclaré qu’il avait liquidé toutes ses économies et vendu des actifs, comme sa voiture et sa boutique, afin de payer ses fournisseurs et ses travailleurs. « Dans un mois ou deux, je devrai déclarer faillite », confiait-il en novembre.
Un autre responsable d’un sous-traitant a témoigné : « Beaucoup d’entreprises affectées, comme la mienne, ont garanti des chèques [à leurs] fournisseurs qui ne peuvent pas être encaissés. Les dirigeants des sociétés ont été emmenés au commissariat à cause de ça [convoqués en raison de chèques sans provision]. »
Des sous-traitants marocains ont par ailleurs protesté pacifiquement et organisé des sit-in devant le palais et les bureaux d’IFAS à Tanger, notamment en novembre, d’après les reportages et interviews des médias. L’identité des entités responsables de l’absence de paiement n’est pas claire à ce jour, ce qui fait que les sous-traitants marocains restent dans le flou. D’après les sous-traitants, les personnes représentant le palais assurent qu’elles ont payé en totalité MBL et IFAS. Pourtant, toujours d’après eux, les responsables de MBL et IFAS affirment qu’ils n’ont pas été payés, comme il est indiqué dans la correspondance adressée au bureau du prince Turki. Human Rights Watch a demandé des précisions de la part du bureau du prince, d’IFAS et de MBL, mais n’a pas reçu de réponse.
Selon les notes que Human Rights Watch a consultées, issues d’une réunion du 9 avril entre des représentants d’IFAS, de MBL, du bureau du prince Turki et des sous-traitants marocains, IFAS s’était engagée à payer toutes les sommes dues restantes avant le 30 avril, y compris « toutes les entreprises dans les groupes » et « sans nécessité de nouvelles négociations ».
Human Rights Watch a également consulté des lettres reçues par les sous-traitants marocains affectés le 27 juin, de la part de responsables d’IFAS, leur assurant qu’ils « œuvraient à garantir le versement du reste des sommes dues pour la première phase du projet. Les versements, en totalité ou en partie, commenceront dans les trois semaines à compter de la date de cet e-mail. » Les sous-traitants marocains ont rapporté que ces versements n’avaient jamais été effectués.
D’après les Principes directeurs relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme, les entreprises ont la responsabilité d’éviter de causer des violations des droits humains ou d’y contribuer. Les entreprises devraient mettre fin aux pratiques professionnelles déloyales qui contribuent aux violations des droits, dont les versements contractuels différés ou le non-paiement, qui favorisent les atteintes aux droits des travailleurs, et adopter des pratiques de sous-traitance justes avec leurs partenaires commerciaux, en particulier des paiements ponctuels qui garantiront le respect des droits des travailleurs.
Les sociétés devraient remédier aux impacts qu’elles ont pu causer ou auxquels elles ont pu contribuer. Le fait que les sociétés saoudiennes n’aient pas payé les sous-traitants marocains porte immédiatement atteinte au droit des travailleurs à une rémunération équitable et à un niveau de vie approprié, ont montré les entretiens.
Un cadre employé dans une entreprise sous-traitante a témoigné : « J’ai été payé pour quatre mois de travail, mais pas pour les six mois restants [...]. Qu’est-ce que je fais ? Je donne leur salaire aux ouvriers [que j’encadre], ou je prends mon dû, ou encore je paye les fournisseurs ? » Il a rapporté qu’il avait été obligé de déménager. « J’ai dû emprunter de l’argent à des membres de ma famille pour pouvoir vivre et entretenir les miens [...]. Je n’ai toujours pas pu les rembourser. »
Les recherches de Human Rights Watch dans les pays du Golfe, y compris en Arabie saoudite, ont constaté que les travailleurs employés par les entreprises dans les maillons inférieurs des chaînes de la sous-traitance étaient vulnérables aux abus tels que le vol des salaires. Human Rights Watch a par ailleurs documenté pendant des années des cas individuels et collectifs d’abus supposés en matière de salaire commis par des sociétés saoudiennes.
« Des centaines de travailleurs au Maroc et leurs familles sont dans une situation de détresse financière simplement parce qu’on ne leur a pas payé ce qu’on leur doit », a conclu Michael Page.