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Russie : Des manifestants antiguerre arrêtés, torturés et maltraités

Des milliers de personnes ont été arrêtées le 6 mars, et des manifestants sont maltraités en détention

Ces trois policiers russes emmenaient de force un manifestant, courbé vers l’avant, qui participait à un rassemblement antiguerre sur la Place du Manège (place Manezhnaya) à Moscou, le 6 mars 2022. © 2022 Dmitry Lebedev/Kommersant/Sipa via AP Images

(Berlin, le 9 mars 2022) – Les autorités russes ont arrêté de façon arbitraire des milliers de manifestants pacifiques lors de rassemblements anti-guerre à travers toute la Russie, dans la lignée de leur répression de plus en plus brutale à l’encontre de personnes qui s’opposent à l’offensive militaire de Moscou en Ukraine, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch.

La police a fait un usage excessif de la force contre les manifestants lors de leur détention et, dans plusieurs cas, infligé aux détenus des sévices assimilables à des actes de torture ou à des traitements inhumains et dégradants. Selon OVD-Info, le principal projet de défense des droits humains visant à protéger la liberté de réunion en Russie, 13 500 personnes ont été arrêtées de manière arbitraire depuis que la Russie a débuté son invasion à grande échelle de l’Ukraine le 24 février.

« Les autorités russes continuent de priver les gens de leur droit à la liberté de réunion et d’étouffer les voix dissidentes au sujet de la guerre menée par la Russie en Ukraine », a déclaré Hugh Williamson, directeur de la division Europe et Asie centrale de Human Rights Watch. « L’escalade de la violence policière illustre jusqu’où les autorités russes sont prêtes à aller pour intimider et faire taire cette dissidence. »

Lors des manifestations massives organisées le 6 mars, la police a arrêté environ 5 000 personnes dans 69 villes, selon OVD-Info. Le 8 mars, lors de la Journée internationale de la femme, la police a arrêté des dizaines de manifestants lors de rassemblements pacifiques à travers tout le pays. Ce jour-là, des femmes en provenance de toute la Russie ont déposé des fleurs près des monuments pour protester contre la guerre.

Depuis le 24 février, les autorités russes ont vigoureusement réprimé les expressions publiques de désapprobation du récit officiel du gouvernement, notamment en bloquant les médias indépendants, en criminalisant les reportages et les appels à mettre fin à la guerre, et s’en prenant à des manifestants pacifiques.

Des publications sur les réseaux sociaux documentant des incidents survenus le 6 mars montrent des manifestants pacifiques arrêtés pour avoir tenu des pancartes, défilé et scandé « non à la guerre ! », pour avoir arboré des rubans ou des vêtements aux couleurs bleu et jaune du drapeau ukrainien, pour avoir filmé des arrestations ou simplement, semblerait-il, pour être passé par là.

La police a fait usage de la violence à l’encontre des manifestants à de multiples occasions. OVD-Info a signalé au moins 34 cas dans lesquels la police a passé à tabac des manifestants le 6 mars.

De nombreuses vidéos filmées dans différentes villes montrent que la police fait un usage excessif de la force lors des arrestations. Une vidéo tournée à Moscou montre cinq agents de police détenant un homme, tandis que l’un d’eux le roue de coups de pied. À Saint-Pétersbourg, on peut voir des policiers pousser un homme au sol et le frapper. À Moscou, un policier a matraqué un manifestant alors qu’il le retenait et le portait avec plusieurs de ses collègues.

À Saint-Pétersbourg, entre quatre et six policiers ont été filmés en train de passer à tabac un homme, plaqué au sol, à l’aide de matraques, avant de lui administrer manifestement des chocs électriques. L’homme hurle qu’il n’est pas un manifestant et ne faisait que passer. L’utilisation d’une arme à électrochocs sur une personne manifestement sous la garde de la police viole l’interdiction de se livrer à la torture et à d’autres traitements cruels, inhumains ou dégradants.

Les détenus ont déclaré avoir subi des coupures, des contusions et des brûlures électriques. Un manifestant aurait subi une commotion cérébrale et un autre été lacéré à la tête lors de son arrestation. Certains détenus ont été hospitalisés.

Les policiers n’affichaient pas toujours d’identification visible sur leur uniforme ou semblaient dans certains cas la recouvrir de ruban adhésif noir. Des policiers en civil ont procédé à certaines arrestations.

Des détenus ont également signalé des traitements dégradants et inhumains, y compris des actes de torture, perpétrés dans des postes de police.

À Moscou, la police a arrêté Marina Morozova, âgée de 22 ans, pour sa participation présumée aux manifestations anti-guerre, et l’a conduite au poste de police de Bratayevo, où elle a pu réaliser discrètement un enregistrement audio. Dans cet enregistrement, qu’elle a ensuite partagé avec le média indépendant Novaya Gazeta, on peut entendre trois policiers l’interroger. L’un d’entre eux, non identifié, s’est montré particulièrement agressif, insultant Morozova, lui donnant des coups de poing à la tête, menaçant de lui tirer dessus et de le frapper au crâne à l’aide d’une chaise.

Aleksandra Kaluzhskikh, âgée de 26 ans, a également réussi à enregistrer discrètement son interrogatoire à Bratayevo, qu’elle a partagé avec OVD-Info. Il apparaît que le même policier non identifié qui a interrogé Morozova a giflé Kaluzhskikh, l’a frappée au visage avec une bouteille d’eau, lui a tiré les cheveux, l’a menacée de lui administrer des chocs électriques et brisé son téléphone.

« Vous pensez que je vais être sanctionné d’une manière ou d’une autre ? Poutine nous a dit de vous tuer [tous]. Poutine est de notre côté », peut-on entendre l’officier non identifié déclarer sur l’enregistrement. « Vous êtes des ennemis de l’État. Vous êtes des ennemis de la nation. Nous aurons une prime pour cela. »

Quatre autres femmes ont indiqué à Novaya Gazeta que les policiers de Bratayevo les maintenaient au sol tout en leur versant de l’eau sur le visage, ce qui, selon l’une d’elles, lui donnait l’impression de se noyer. La description faite par les femmes suggère que la police les a soumises au traitement communément appelé « waterboarding », qui constitue un acte de torture. Les femmes ont également déclaré que les policiers les avaient attrapées par les cheveux, giflées, menacées d’agression sexuelle et donné des coups de pied au ventre.

Dmitry Muratov, rédacteur-en-chef de Novaya Gazeta et lauréat du prix Nobel de la paix en 2021, a déposé plainte auprès du ministère de l’Intérieur, demandant que des enquêtes soient ouvertes sur ces incidents au poste de police de Bratayevo.

OVD-Info a également signalé que les détenus étaient régulièrement menacés de violence dans les postes de polices à travers tout le pays. Bien qu’ils soient détenus pour des infractions administratives présumées, ils ont été contraints de se faire photographier, de donner leurs empreintes digitales et de remettre leur téléphone, ce qui est contraire à la loi russe.

Des avocats ont indiqué que l’accès à leurs clients leur était refusé des heures durant dans les commissariats de police et qu’ils n’étaient pas autorisés à représenter leurs clients lors des audiences du tribunal. Les agents d’au moins sept postes de police de Moscou, dont ceux de Bratayevo, Saint-Pétersbourg et Irkoutsk, ont mis en œuvre le protocole dit de la « forteresse », autorisé en cas d’attaque potentielle et impliquant la fermeture de l’accès au poste de police pour les visiteurs extérieurs, y compris les avocats.

Les autorités ont arrêté au moins 13 journalistes couvrant les manifestations dans sept villes de Russie. Certains d’entre eux ont été détenus alors qu’ils portaient des gilets de presse et disposaient d’une accréditation et/ou de documents attestant qu’ils couvraient les évènements.

Selon OVD-Info, au moins 113 enfants ont été détenus.

Le 6 mars également, la police a arrêté Svetlana Gannushkina alors qu’elle sortait du métro, l’accusant d’avoir enfreint les règles relatives aux rassemblements publics avant de la relâcher un peu plus tard dans la journée. Gannushkina, dont c’était le quatre-vingtième anniversaire, est à la tête du Comité d’assistance civique, qui œuvre en faveur de la protection des droits des réfugiés et des migrants.

La police a également arrêté Oleg Orlov, membre du conseil d’administration du Memorial Human Rights Center, l’éminente organisation de défense des droits humains que les autorités ont contrainte à la fermeture en décembre. Orlov brandissait une pancarte sur laquelle on pouvait lire « Paix à l’Ukraine, liberté à la Russie ».

Le 4 mars, la police a fait une descente dans les bureaux de Memorial et de Civic Assistance, empêchant les avocats et les employés de ces organisations d’accéder aux locaux pendant 14 heures. Une fois la perquisition terminée, le personnel de Memorial a trouvé les lettres « Z » et « V » – symboles largement reconnus des forces armées russes en Ukraine – et « Memorial est terminé » écrits sur les murs de leurs bureaux.

Le 5 mars, les autorités ont également effectué des dizaines de perquisitions au domicile de défenseurs des droits humains et de militants, arrêtant certains d’entre eux, apparemment parce qu’ils auraient participé au mouvement pacifique contre la guerre.

L’ingérence illégale des autorités dans les droits à la manifestation pacifique, à la liberté et à la sécurité, ainsi que dans les libertés d’expression et d’opinion, viole les obligations internationales de la Russie en matière de droits humains. Ces droits sont garantis par la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH), le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) et la Constitution russe. Les allégations d’abus policiers assimilables à de la torture et à des traitements inhumains et dégradants constituent également de graves violations de la CEDH, du PIDCP et de la Convention des Nations unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.

Les autorités devraient immédiatement mettre fin à la répression de l’exercice pacifique des droits civils et politiques en Russie et mener des enquêtes rapides et efficaces sur tous les cas présumés de mauvais traitements interdits, afin que les responsables répondent de leurs actes.

« La violence policière excessive à l’encontre des manifestants pacifiques vise à punir et à intimider ceux qui n’adhèrent pas au récit officiel », a conclu Hugh Williamson. « Raison de plus pour faire preuve de solidarité avec les milliers de ceux qui, à travers le pays, continuent courageusement à exercer leurs droits. »

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