Un homme lit le quotidien The Citizen (« Le citoyen ») à Arusha, en Tanzanie, le 23 mars 2017. Le titre à la une concerne des menaces proférées par Paul Makonda, le commissaire régional de Dar es Salaam, à l’encontre des collaborateurs d’une chaîne de télévision.

© 2017 AFP/Getty Images

(Nairobi) – La répression des médias, des défenseurs des droits humains et des partis d’opposition en Tanzanie s’est intensifiée depuis 2015, ont déclaré Amnesty International et Human Rights Watch dans deux rapports distincts publiés aujourd’hui.

Dans leurs rapports respectifs, les deux organisations affirment que le gouvernement du président John Magufuli a adopté ou mis en application une série de lois répressives qui étouffent le journalisme indépendant et restreignent sévèrement les activités des organisations non gouvernementales et de l’opposition politique.

« Alors que le président Magufuli s’apprête à marquer le mois prochain sa quatrième année au pouvoir, il doit réfléchir soigneusement au bilan de son gouvernement qui a implacablement éviscéré le cadre législatif du pays en matière de droits humains », a déclaré Roland Ebole, chercheur sur la Tanzanie à Amnesty International. « Son gouvernement doit abroger toutes les lois oppressives qui sont actuellement utilisées pour écraser toute contestation et mettre fin d’urgence aux violations des droits humains et aux abus. »

« La Tanzanie devrait démontrer une réelle détermination à protéger et à respecter le droit aux libertés d’expression et d’association », a déclaré Oryem Nyeko, chercheur auprès de la division Afrique à Human Rights Watch. « Les autorités doivent mettre fin aux actes de harcèlement et d'intimidation et aux arrestations arbitraires d’activistes, de journalistes et de membres de l'opposition. »  

Le rapport d’Amnesty International, intitulé « The Price We Pay: Targeted for Dissent by the Tanzanian State » (« Le prix que nous payons: Ciblés comme contestataires par l’État tanzanien »), et celui de Human Rights Watch, intitulé « ‘As Long as I am Quiet, I am Safe: Threats to Independent Media and Civil Society in Tanzania » (« ‘Tant que je me tiens tranquille, je suis en sécurité’: Menaces contre les médias indépendants et la société civile en Tanzanie »), ont fait l’objet de recherches et de documentations séparées mais leurs constats sont similaires. Les deux organisations ont effectué leurs recherches en Tanzanie en 2018.

Human Rights Watch a mené des entretiens avec 80 journalistes, blogueurs, avocats, représentants d’organisations non gouvernementales et membres de partis politiques. Amnesty International s'est entretenu de son côté avec 68 responsables gouvernementaux, représentants d’organisations non gouvernementales et intergouvernementales, avocats, universitaires, dignitaires religieux et diplomates, et a examiné des décisions de justice, les lois du pays, ainsi que des notifications et ordres du gouvernement.

Le président et des responsables gouvernementaux de haut rang ont fréquemment fait des déclarations hostiles aux droits humains, qui ont parfois été suivies d’actes de répression à l’encontre de personnes et d’organisations. Cette rhétorique dangereuse, accompagnée d’arrestations arbitraires et de menaces de retirer leur homologation à des organisations non gouvernementales, a eu pour effet d’étouffer le journalisme indépendant et le discours public sur les violations des droits humains et les abus, notamment dans le contexte des prochaines élections.

Les deux organisations ont constaté que les autorités tanzaniennes remettaient en cause le droit aux libertés d’expression et d’association et la liberté de la presse en faisant appliquer des lois et règlementations répressives nouvelles ou déjà existantes régissant les médias, les organisations non gouvernementales et les partis politiques.

Depuis 2015, le gouvernement a alourdi la censure de la presse en interdisant ou en suspendant au moins cinq journaux pour leur contenu jugé critique. Parmi eux, le principal quotidien anglophone de Tanzanie, The Citizen, sanctionné en 2019, et quatre autres journaux sanctionnés en 2017. La Commission de radiodiffusion de Zanzibar a fermé une station de radio, Swahiba FM, en octobre 2015 car elle avait couvert l’annulation et la répétition ultérieure des élections de cette année-là.

Les autorités ont eu recours à la Loi de 2015 sur les cybercrimes pour poursuivre en justice des journalistes et des activistes pour des affichages sur les réseaux sociaux. En novembre 2017, un tribunal de Dar es Salaam, la capitale, a condamné Bob Chacha Wangwe, un activiste des droits humains, pour « publication de fausses informations » en vertu de cette loi, car il avait qualifié Zanzibar de colonie de la Tanzanie continentale dans un affichage sur Facebook. Sa condamnation a été invalidée par la Haute Cour, au motif que le tribunal n’avait pas déterminé de manière appropriée les éléments constitutifs de l’infraction.

Les Règles régissant les contenus en ligne en Tanzanie (« Electronic and Postal Communications (Online Content) Regulations »), adoptées en 2018, exigent que quiconque dispose d’un blog ou d'un site internet paye d’importants frais de licence pouvant aller jusqu’à 2,1 millions de shillings tanzaniens (plus de 900 dollars). Cette loi restreint également dans une large mesure les contenus en ligne et permet la surveillance des cybercafés sans contrôle judiciaire.

Le gouvernement tanzanien exerce également son contrôle sur la recherche indépendante et sur l'accès du public aux données statistiques indépendantes en se servant de la Loi de 2015 sur les statistiques, déniant aux citoyens l’accès à des sources d’informations vérifiées de manière indépendante. Même si des amendements à cette loi introduits en 2019 ont permis de supprimer les risques de poursuites pénales pour la publication de statistiques non officielles, les autorités gardent le pouvoir de contrôler qui est habilité à recueillir et disséminer des informations statistiques et de déterminer ce qui est factuel et ce qui est faux.

« Nous assistons à l’aggravation d’une dangereuse dérive répressive en Tanzanie », a déclaré Roland Ebole. « Les autorités dénient aux citoyens leur droit à l’information en n’autorisant que les ‘vérités’ agréées par l’État. »

En 2018, la Commission des sciences et de la technologie (Commission on Science and Technology, COSTECH) a notifié Twaweza, une organisation basée en Tanzanie, qu’elle n’était pas autorisée à publier son sondage intitulé « Sauti za Wananchi » (« Voix des citoyens »). L’étude avait indiqué que la cote de popularité de Magufuli avait fortement baissé en 2018. En 2017, la COSTECH et le ministère de l’Intérieur ont empêché Human Rights Watch de tenir une conférence de presse sur un de ses rapports, dans lequel l’organisation détaillait les abus subis par les travailleuses domestiques tanzaniennes à Oman et aux Émirats arabes unis.

En janvier 2019, le parlement a amendé la Loi sur les partis politiques, introduisant de nouvelles restrictions de grande ampleur à l’exercice des droits aux libertés d’association et de réunion pacifique. Ces amendements ont conféré à l’Office chargé de tenir le registre des partis politiques le pouvoir de retirer leur homologation à des partis, d’exiger d’eux des informations et de suspendre certains de leurs membres. Ils ont également introduit la nécessité pour les organisations et pour les personnes privées d’obtenir une approbation préalable avant de se livrer à des activités d’éducation civique, restreignant ainsi le droit d’accès à l’information des citoyens.

En juillet 2016, Magufuli a annoncé une interdiction totale de toute activité politique jusqu’à 2020, en violation des lois du pays. Cette interdiction a été appliquée de manière sélective au détriment de l’opposition. Plusieurs personnalités politiques d’opposition ont été depuis lors arrêtées et poursuivies en justice sur la base d’accusations fabriquées de toutes pièces.

En 2017, des agresseurs non identifiés ont grièvement blessé par balles un parlementaire d’opposition, Tundu Lissu, et en 2018, des attaquants également non identifiés ont tué Daniel John et Godfrey Luena, deux responsables du principal parti d’opposition, Chadema. Bien que la police ait affirmé qu’elle enquêtait sur ces meurtres, aucune arrestation n’a encore eu lieu.

Le gouvernement tanzanien doit immédiatement abandonner sans conditions tous les chefs d’inculpation retenus contre des journalistes et des politiciens uniquement pour avoir exercé leur droit aux libertés d’expression et d’association, ont affirmé Amnesty International et Human Rights Watch.

« Les politiques et les pratiques régressives ont étouffé les médias, semé la peur au sein de la société civile et réduit le champ d’action des partis politiques à l’approche des élections », a affirmé Oryem Nyeko. « À seulement un an de celles-ci, ce gouvernement doit inverser cette tendance à commettre des abus et démontrer un attachement véritable au droit aux libertés d’expression, d'association et de réunion pacifique tels qu’elles sont protégées par la constitution et par les traités internationaux relatifs aux droits humains dont la Tanzanie est signataire. »

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