Des éleveurs peuls attendent pour traverser la rivière Bani, près de Sofara, dans le centre du Mali. Le 7 août 2018, une milice dozo aurait arrêté 11 commerçants peuls alors qu'ils attendaient pour traverser la rivière afin de se rendre au marché de Sofara, avant de les tuer. 

© 2011 Tuul et Bruno Morandi / Alamy Stock Photo
 
Des milices ethniques ont tué plus de 200 civils et incendié des dizaines de villages lors de violences intercommunautaires dans le centre du Mali au cours de l'année 2018, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui. La plupart des victimes étaient des villageois d'ethnie peule visés par des « groupes d'autodéfense » dogons et bambaras, en raison de leur soutien présumé à des groupes islamistes armés liés à Al-Qaïda. 
 
Ce rapport de 129 pages, intitulé « ‘Avant, nous étions des frères’: Exactions commises par des groupes d'autodéfense dans le centre du Mali », documente des attaques menées sur des bases communautaires par des groupes armés contre 42 villages et hameaux dans la région de Mopti, en particulier à proximité de la frontière avec le Burkina Faso, et contre la ville de Djenné, inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Ces violences ont causé d’importants déplacements de populations, des pénuries alimentaires et des vols de bétail, qui affectent les civils de diverses communautés. Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta devrait faire en sorte que les forces de sécurité du Mali protègent de manière impartiale tous les civils qui sont exposés au risque d'attaques de la part de milices et de groupes islamistes armés. Les autorités judiciaires devraient enquêter et engager des poursuites contre les groupes responsables de ces abus.  

« Des milices violentes commettent des meurtres et des destructions dans le centre du Mali et font de nombreux morts sur leur passage », a déclaré Corinne Dufka, directrice pour le Sahel de Human Rights Watch et auteure du rapport. « Le rythme et le niveau de brutalité des violences sont alarmants, tout comme le fait que le gouvernement n’a pas enquêté sur ces exactions et traduit leurs auteurs en justice. »  

Le rapport s’appuie sur trois missions d’enquête menées en février, mai et juillet 2018 dans le centre du Mali, ainsi que sur des entretiens téléphoniques effectués tout au long de l'année. Human Rights Watch a interrogé 148 victimes et témoins, ainsi que des leaders communautaires peuls, dogons et bambaras, des représentants du gouvernement local, ainsi que des agents de sécurité et du personnel judiciaire, entre autres. 

Depuis 2015, les groupes islamistes armés ont progressivement accru leur présence dans le centre du Mali, où ils ont exécuté de nombreux civils et responsables gouvernementaux et commis d'autres abus. Leur présence et leurs efforts de recrutement d'habitants appartenant à l'ethnie peule, de tradition pastorale, ont enflammé les tensions avec les communautés bambara et dogon et mené à la formation de groupes d'autodéfense sur des bases ethniques.       

Les groupes d’autodéfense disent avoir pris en main leur sécurité car le gouvernement ne protégeait pas de manière adéquate leurs villages et leurs biens. L’accès facile aux armes à feu, y compris aux armes d’assaut militaires, a contribué au développement et à la militarisation de ces groupes.

Des témoins ont décrit les meurtres de 156 civils peuls par des groupes d'autodéfense présumés bambaras et dogons. Parmi ces attaques, 10 massacres ont été commis, au cours desquels ont été tués dans une même journée jusqu'à 23 villageois, le plus récent s’étant produit fin novembre.

Environ 50 villageois peuls, y compris des enfants, qui étaient détenus par les milices ou qui ont fui les attaques, restaient portés disparus au moment de la rédaction de ce rapport. Les pires atrocités commises par des milices semblent avoir été déclenchées par le meurtre de membres respectés des communautés dogon ou bambara. Les groupes d’autodéfense ont répliqué avec des meurtres, souvent contre des hameaux peuls tout entiers.

Un témoin a décrit ainsi une attaque commise par des miliciens bambaras ou dozos : « J’étais chez moi et j’ai commencé à entendre des motos … puis des coups de feu, et des cris de femmes. Je me suis caché avec ma famille, mais j’ai pu voir par une fenêtre que les Dozos étaient là. Je les ai vus entrer dans des maisons, l’une après l’autre, et tirer sur les gens qui s’enfuyaient, puis commettre des vols... J’ai entendu l’un d’eux dire en bambara ‘Tuez tous les Peuls ! … Ne laissez personne s’échapper.’ »

Des témoins ont affirmé que les Dozos avaient fait sortir de force 11 hommes de la mosquée dans le village de Dankoussa début septembre, puis les ont exécutés. D'autres ont décrit comment des miliciens ont tué 17 hommes en juillet et ont jeté leurs cadavres dans le puits du village. Une attaque contre le village de Komboko en septembre par des miliciens dogons a fait 14 morts parmi les villageois, dont des femmes âgées et des enfants qui ont été brûlés vifs dans leurs maisons.   

Des témoins ont également affirmé que les groupes islamistes armés, qui auraient parfois reçu le soutien de groupes d'autodéfense peuls, ont tué 46 villageois dogons. D'autres témoins ont décrit les meurtres d'un enseignant musulman et de villageois, y compris des enfants, qui cherchaient du bois ou rapportaient de la nourriture ; ou qui ont été brûlés vifs lors d'attaques contre leurs villages. Au moins 10 villageois dogons ont été tués en 2018 par des engins explosifs artisanaux qui semblent avoir été posés par des islamistes armés.

Le gouvernement malien n'a pas honoré de manière adéquate les engagements pris en mars 2018 de désarmer les milices et d'engager des poursuites judiciaires contre toute personne portant des armes sans autorisation et impliquée dans des abus. Des leaders de toutes les communautés ont dénoncé la lenteur des forces de sécurité maliennes à réagir à la suite des nombreuses attaques contre leur communauté, affirmant qu'elles ne les avaient même pas protégés contre ces attaques commises par des groupes islamistes armés et des milices d'autodéfense.  

Des villageois peuls ont affirmé voir vu des miliciens, dont certains ont été impliqués dans des meurtres, portant des armes, notamment des armes d'assaut militaires, ou circulant librement quelques jours seulement après les meurtres, apparemment sans que les forces de sécurité ne tentent de les désarmer ou de les arrêter pour les interroger. Dans certains cas, les noms des auteurs présumés des exactions avaient été donnés aux autorités.

Avant la publication du rapport, Human Rights Watch a fait part de ses principales conclusions et recommandations au gouvernement malien, lequel, en réponse, a détaillé les mesures prises pour faire face aux violences intercommunautaires. Cela inclut la création de 16 nouveaux postes de sécurité dans les zones vulnérables, la confiscation de plus de 360 armes et l'ouverture d'enquêtes sur les violences. Les autorités ont affirmé que leur capacité de protéger les civils était gênée par l'existence d'autres priorités en matière de sécurité et par un manque de ressources.

Le gouvernement devrait poursuivre plus vigoureusement en justice les auteurs de meurtres, augmenter les patrouilles des forces de sécurité pour protéger les populations vulnérables, créer une ligne d’assistance téléphonique spéciale pour permettre d'alerter sur l'imminence d'une attaque et s'assurer que les forces de sécurité répondent aux violences rapidement et de manière impartiale. 

« En raison de l'aggravation des violences dans le centre du Mali, les membres de tous les groupes ethniques du pays s’engouffrent dans une dangereuse spirale de violence et d'impunité », a affirmé Corinne Dufka. « Le gouvernement malien et ses alliés doivent affronter de front cette insécurité avant que davantage de sang ne soit versé. » 

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