Un réfugié rohingya ayant fui la Birmanie photographié sur une colline où est situé le camp de réfugiés de Palong Khali dans le sud-est du Bangladesh (à proximité de la ville portuaire de Cox's Bazar), à quelques kilomètres de la frontière à l’ouest de la Birmanie, le 9 janvier 2018.

© 2018 Tyrone Siu / Reuters

(Bangkok, le 23 janvier 2018) – La décision du Bangladesh, le 22 janvier 2018, de reporter le rapatriement des réfugiés rohingyas en Birmanie devrait être suivie de la suspension du plan bilatéral conclu entre ces deux pays qui menace la sécurité et le bien-être de ces populations, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch.  Le 16 janvier, la Birmanie et le Bangladesh ont annoncé un accord qui fournit des détails supplémentaires relatifs à un plan visant à rapatrier plus de 770 000 réfugiés musulmans, principalement des Rohingyas, lesquels ont quitté l’État de Rakhine (Arakan), situé en Birmanie, depuis octobre 2016.

La majorité d’entre eux fuient une campagne militaire de nettoyage ethnique lancée par la Birmanie à la fin du mois d’août. Depuis le 19 janvier, des centaines de réfugiés rohingyas dans les camps bangladais protestent contre les plans de rapatriement.

« Les réfugiés rohingyas ne devraient pas être renvoyés dans des camps gardés par les mêmes forces birmanes qui les ont contraint à fuir les massacres et les viols collectifs, et incendié leurs villages », a déclaré Brad Adams, directeur de la division Asie de Human Rights Watch. « Le plan de rapatriement semble relever d’une stratégie de relations publiques pour occulter le fait que la Birmanie n’a pris aucune mesure pour garantir des retours sûrs et durables. »

Les autorités birmanes ont démontré qu’elles n’étaient pas en mesure d’assurer le retour sûr, digne et volontaire des réfugiés rohingyas dans le respect des normes internationales, selon Human Rights Watch. Le plan, convenu en novembre 2017, permettrait aux rapatriés des centres de transit de se rendre dans un « camp de transit » construit à la hâte avant de rentrer dans leurs régions d’origine, où des centaines de villages ont été brûlés. Les Rohingyas contraints au déplacement par le passé sur de tels sites « temporaires » y ont manqué d’aide et été empêchés de se déplacer librement tout en se voyant dénier d’autres droits fondamentaux.

Le 22 janvier, Abul Kalam, le commissaire à l’aide et à la réhabilitation des réfugiés du Bangladesh, a déclaré que le rapatriement avait été repoussé parce que « la liste des personnes à renvoyer reste à établir, de même que leur vérification et l’opérationnalisation des camps de transit ».

« Le pire serait de réinstaller ces personnes des camps se trouvant au Bangladesh vers ceux au Myanmar [Birmanie], de maintenir une situation artificielle pendant longtemps et de ne pas permettre à ces gens de retrouver une vie normale », a mis en garde, le 16 janvier en conférence de presse, António Guterres, le Secrétaire général de l’ONU.

Le plan annoncé par la Birmanie et le Bangladesh permettrait de rapatrier plus de 770 000 Rohingyas et plusieurs centaines de réfugiés hindous. Selon les médias, le plan prévoit des cibles quantitatives et des dates-butoir pour les retours, ainsi que la création de centres de transit dans les deux pays. Leurs gouvernements ont accepté de rapatrier au moins 300 réfugiés par jour, cinq jours par semaine. Des sources concordantes nombreuses font état d’un processus qui s’échelonnerait sur deux ans. La fixation de quotas et de délais pour planifier le retour des réfugiés renforce le risque que celui-ci soit forcé.

(Vidéo, sous-titres via cc) – Témoignages sur le massacre perpétré par l’armée birmane dans le village rohingya de Tula Toli dans l’État de Rakhine (Arakan) le 30 août 2017, recueillis par HRW qui appelle à des poursuites contre les auteurs de ces graves crimes.

Le 15 janvier, les médias birmans officiels ont affirmé que trois camps seraient créés dans le canton de Maungdaw, situé dans l’État de Rakhine, pour traiter les demandes des rapatriés rohingyas. Deux camps, à Taung Pyo Letwe et Nga Khu Ya, serviraient à gérer l’arrivée et à traiter les demandes des réfugiés, tandis qu’un autre, basé à Hla Po Khaung, serait destiné à leur accueil. Selon les médias d’Etat, « celui de Hla Po Khaung, d’une superficie de 124 acres [50 hectares] pourra accueillir environ 30 000 personnes dans 625 bâtiments. Quarante de ces bâtiments seront achevés le 25 janvier et 100 autres le 31 janvier. Chaque bâtiment permettra de loger 80 personnes. »

Les médias d’Etat birman ont publié des photos de bâtiments en bois de Hla Po Khaung, bordé de hautes clôtures en fil de fer barbelé. Bien que, selon le Bangladesh, le processus de rapatriement n’ait pas encore débuté, Ko Ko Naing, le directeur général du ministère birman du Bien-être social, des secours et de la réinstallation, a déclaré à Reuters que son pays était, dès à présent, prêt « à les accepter une fois qu’ils seront rentrés ». Cependant, les détails, notamment le processus d’identification des réfugiés en vue de leur rapatriement et la preuve de leur résidence birmane, restent à déterminer.

Depuis août dernier, Human Rights Watch a interrogé plus de 200 réfugiés rohingyas au Bangladesh. Beaucoup ont confié vouloir rentrer chez eux, sans pouvoir se convaincre qu’il serait judicieux de prendre le chemin du retour dans un avenir proche, ou jusqu’à ce que leur sécurité, leur terre et leurs moyens de subsistance puissent leur être garantis.

Le gouvernement birman a exercé, de manière systématique, une oppression et une discrimination contre la population musulmane rohingya, la privant notamment de sa liberté de mouvement et de l’accès à la citoyenneté, aux soins de santé, à l’éducation et à des moyens de subsistance.

Le gouvernement birman a de médiocres antécédents en matière d’accueil des Rohingyas déplacés par des abus passés ou pour leur fournir des conditions viables en contrepartie de leur retour. Plus de 120 000 d’entre eux qui ont fui le nettoyage ethnique de 2012 sont restés dans des camps supposément « temporaires » de l’Etat central de Rakhine.

« Tout indique que les camps birmans destinés aux Rohingyas seront des prisons à ciel ouvert », a déclaré M. Adams. « Il y a peu de raisons de croire que les nouveaux sites représenteront une amélioration par rapport à ceux dits ‘temporaires’, où plus de 120 000 Rohingyas ont dépéri pendant cinq ans. »

La protection des réfugiés rapatriés sera impossible en l’absence d’une surveillance étroite de la part d’observateurs internationaux, selon Human Rights Watch. Le gouvernement a rejeté la plupart des recommandations internationales qui demandaient un accès sans entraves pour les organismes d’aide, les médias et les observateurs des droits humains, n’autorisant qu’une poignée d’organisations humanitaires à prêter assistance dans le nord de l’État de Rakhine et refusant l’accès aux autres.

Les conditions humanitaires dans le centre et le nord de l’État de Rakhine restent désastreuses, en raison des restrictions à l’accès en vigueur depuis août 2017, selon l’ONU et les organismes d’aide. Le Fond des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) a récemment évoqué une situation profondément préoccupante, affirmant que le « véritable tableau » de la situation ne pouvait être connu en raison du manque d’accès. Selon Marixie Mercado, une porte-parole de l’UNICEF, la situation est catastrophique dans le canton de Maungdaw, où « des secteurs entiers ont été rasés et aplatis par des bulldozers, la plupart des magasins sont fermés, peu de résidents se trouvent dans la rue, et très peu de femmes et encore moins d’enfants ». Dominik Stillhart, le directeur des opérations du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), l’un des rares organismes autorisés à distribuer de l’aide dans le nord de l’Etat de Rakhine, a déclaré, à l’issue d’une visite en décembre, que c’était comme si « la vie s’était soudainement arrêtée ».

En vertu du droit international coutumier, le Bangladesh est tenu par l’interdiction de refoulement de ne pas renvoyer sous la contrainte des populations vers un lieu où elles pourraient être persécutées, torturées, maltraitées ou tuées. Les gouvernements ne peuvent faire pression sur les individus pour qu’ils retournent dans un pays où ils courent des risques sérieux de subir un préjudice.

D’après les normes internationales, les réfugiés devraient recevoir des informations objectives, mises à jour et précises sur les conditions de vie dans les zones de retour, y compris les conditions de sécurité, l’assistance et la protection pour leur réinstallation. Ils ont besoin de pouvoir faire leur choix, entre rester ou revenir.

Le Bangladesh et la Birmanie ont jusqu’à présent exclu l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés de leurs discussions sur le rapatriement, en dépit des assurances données par le Bangladesh de l’associer à ce processus.

Le Bangladesh a accueilli des centaines de milliers de réfugiés récemment arrivés, et tenté de subvenir à leurs besoins immédiats, appelant la Birmanie à se pencher sur les causes profondes du déplacement. Cependant, par le passé, le gouvernement bangladais n’a pas respecté les droits des réfugiés Rohingya. Dans les années 1970 et 1990, le gouvernement a procédé à des rapatriements forcés de réfugiés rohingyas ayant fui la persécution et la violence en Birmanie. En 1978, des milliers de réfugiés rohingyas ont succombé à la faim après la décision des autorités bangladaises de réduire les rations alimentaires dans les camps pour les contraindre au retour. Dans les années 1990, le Bangladesh a mené plusieurs vagues de déportations massives de Rohingyas forcés à « se porter candidat » au retour.

Human Rights Watch a exhorté la Birmanie et le Bangladesh à suspendre et à renégocier l’accord de rapatriement en raison de nombreuses failles qui mettent en danger la vie des réfugiés ; du calendrier impossible à satisfaire pour des retours volontaires, sûrs et durables ; et de l’exclusion de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés.

« La Birmanie refuse de manière générale toute implication internationale dans la résolution de la crise des Rohingyas », a conclu Brad Adams. « Au lieu d’approuver les retours forcés, les bailleurs de fonds devraient exiger de la Birmanie qu’elle associe la communauté internationale à toute stratégie de retours. »

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