Des soldats de la marine colombienne dans le quartier de La Playita de la ville portuaire de Buenaventura, en Colombie.

© 2014 Stephen Ferry

(Buenaventura) – Des bandes armées ayant succédé à des groupes paramilitaires en Colombie continuent d’enlever, de faire disparaître et de démembrer des habitants du port de Buenaventura, dont la population est majoritairement afro-colombienne, en dépit de mesures gouvernementales annoncées il y a de cela un an pour enrayer la violence, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui.

Le 6 mars 2014, après que la police ait signalé avoir découvert plusieurs « sites-abattoirs » à Buenaventura où des victimes avaient été démembrées, le président Juan Manuel Santos a annoncé une « intervention spéciale » pour y améliorer la sécurité publique et démanteler les bandes issues de groupes paramilitaires. Malgré cela, de nouvelles recherches de Human Rights Watch montrent des niveaux alarmants de violations commises par les groupes depuis que l'intervention a commencé, notamment des disparitions, des violences sexuelles ainsi que le recrutement forcé d'enfants. Les groupes ont fait fuir au moins 6 900 habitants de leurs foyers depuis l'annonce du Président Santos, et Buenaventura présente toujours le taux le plus élevé de déplacement forcé en Colombie.

« Un an après l’annonce par le gouvernement colombien qu'il allait prendre des mesures sécuritaires à Buenaventura, de puissants groupes criminels continuent de terroriser les résidents », a déclaré José Miguel Vivanco, directeur de la division Amériques à Human Rights Watch. « Les mesures gouvernementales ont contribué à réduire le niveau de ? la violence, mais le contrôle brutal exercé par ces gangs sur de nombreux quartiers demeure fondamentalement inchangé. »

Lors de trois nouvelles missions de recherche menées à Buenaventura en mai 2014, novembre 2014 et février 2015, Human Rights Watch a interrogé plus de 70 victimes de violence, des membres de leurs familles, des fonctionnaires et d’autres personnes.

Le gouvernement a augmenté le nombre de policiers, de marines, de procureurs et d’enquêteurs criminels à Buenaventura, avec quelques résultats importants. En 2014, les autorités ont arrêté plus de 280 membres présumés des Urabeños, de l’Empresa et des Autodefensas Gaitanistas de Colombia (AGC), les trois principales bandes issues de groupes paramilitaires à Buenaventura. Entre avril et décembre, 96 homicides ont été officiellement signalés, contre 150 au cours de la même période en 2013, selon les autorités médicales.

Néanmoins, l'extorsion de fonds commise par ces bandes ayant succédé aux groupes paramilitaires de droite – dont la démobilisation officielle il y a une dizaine d’années s’est déroulée dans de piètres conditions – reste endémique. Les résidents risquent toujours d’être attaqués s’ils franchissent les « frontières invisibles » établies entre les zones contrôlées par des factions rivales. Les enfants vivent sous la menace du recrutement forcé et de la violence sexuelle, des milliers de résidents ont été contraints à la fuite et des personnes continuent d'être victimes d’enlèvements et de disparitions forcées dans un climat d’impunité.

Les procureurs ont ouvert des enquêtes sur au moins 39 nouveaux cas de disparition signalés à Buenaventura depuis que le gouvernement a annoncé l'intervention en mars dernier, portant le total à 88 depuis 2013. De nombreux cas ne sont pas signalés, cependant, en raison de la crainte de représailles et de la méfiance vis-à-vis des autorités judiciaires.

Depuis mars 2014, les restes démembrés de 16 personnes ont été découverts dans la ville portuaire, et pour au moins 12 d'entre elles, il semble qu’elles ont été tuées depuis que le gouvernement a annoncé l'intervention. Cela porte à 32 le nombre de corps démembrés découverts depuis 2013, même s’il est probable que davantage de personnes ont subi ce sort au cours des deux dernières années.

Les groupes ayant succédé aux paramilitaires à Buenaventura ont fréquemment jeté les parties de corps dans la mer, ou les ont enterrées dans des fosses cachées. Les autorités ont exhumé 18 corps de fosses cachées dans la ville depuis mars 2014, dont au moins 12 avaient été démembrés. Le 26 décembre, les enquêteurs ont exhumé une tombe contenant les restes démembrés de Jhon Eder Cerón, âgé de 28 ans, qui avait disparu depuis une semaine. Son autopsie a révélé qu'il avait été frappé au visage avec un objet ressemblant à une machette et qu’il avait été démembré de son vivant.

Le 22 décembre, le jour après que deux hommes aient disparu dans le quartier d’El Progreso, les enquêteurs ont découvert une maison abandonnée dans cette zone, où se trouvaient trois machettes ainsi que du sang sur le sol et les murs. Trois semaines plus tard, les autorités ont découvert des tombes cachées dans le quartier et elles ont exhumé ce que les procureurs pensent être les corps démembrés des deux hommes disparus.

Les bandes ayant succédé aux groupes paramilitaires tourmentent les familles des victimes de disparition, en leur disant que leur proche a été « découpé en morceaux » et en les avertissant de garder le silence. Human Rights Watch a documenté trois cas de disparitions dans lesquelles les membres de famille des victimes ont fui Buenaventura, craignant pour leur vie.

Entre avril et septembre, le dernier mois pour lequel des statistiques sont disponibles, les menaces et la violence à Buenaventura ont conduit 13 682 résidents à abandonner leurs domiciles, selon les données officielles. Plus de 6 900 de ces personnes ont signalé que les groupes ayant succédé aux paramilitaires les ont déplacées. La plupart des autres victimes de déplacement soit n’ont pas signalé qui étaient les responsables ou bien ont mentionné des guérilleros. Les guérilleros des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) opèrent dans les zones rurales moins peuplées de Buenaventura.

« Le Bureau du procureur général a pris des mesures importantes pour renforcer les enquêtes à Buenaventura, mais elles n’ont manifestement pas suffi à garantir la justice pour les disparitions et autres violations graves », a déclaré José Miguel Vivanco.

Le Bureau du procureur général a adopté plusieurs mesures pour enrayer l'impunité à Buenaventura, notamment le déploiement de huit procureurs supplémentaires dans la région et l'envoi d'enquêteurs dans la ville pour effectuer des recherches soutenues des restes de personnes disparues. Cela a conduit à des progrès importants, tels que des arrestations dans deux cas de démembrement d’avril 2014 ainsi que la découverte de plusieurs sépultures cachées depuis novembre.

Cependant, une seule personne parmi les 23 procureurs à Buenaventura se consacre à plein temps à enquêter sur les disparitions. Cette femme gère plus de 400 affaires, dont certaines remontent à plus d'une décennie. À février 2015, la procureure n’avait obtenu des mandats d'arrêt que pour cinq de ces cas. Les autres en sont au stade préliminaire, ce qui signifie que personne n'a été inculpé et encore moins condamné. Aussi engagée que soit la procureure, la charge de travail empêche des avancées majeures dans les enquêtes.

Précédente enquête à Buenaventura :

L'impunité reste la norme pour d'autres crimes graves commis à Buenaventura, notamment les homicides, les violences sexuelles et les déplacements forcés.

Les résidents de certains quartiers de la ville ont déclaré que la présence de la police dans leur quartier est intermittente, les exposant au danger d'exactions. Certaines personnes ont affirmé qu'elles continuent de se méfier de la police, pensant qu'elle a des liens avec les groupes criminels.

Buenaventura n'a pas établi de refuge pour les personnes déplacées, malgré les niveaux élevés de déplacement. Au lieu de cela, la ville a abrité les personnes déplacées pendant des semaines dans un centre sportif où, selon des rapports crédibles, elles ont manqué d'accès à l'eau potable et d’installations sanitaires suffisantes.

Le gouvernement a annoncé des mesures visant à améliorer les conditions socio-économiques à Buenaventura dans le cadre de son intervention, mais Human Rights Watch n'a pas évalué les résultats de cet effort.

« L'administration Santos est loin d’avoir tenu sa promesse de changer les conditions à Buenaventura », a conclu José Miguel Vivanco. « Les autorités doivent faire davantage pour mettre fin à la terreur dans le principal port de la Colombie sur le Pacifique et rendre justice pour les victimes d'exactions. »