© 2012 Human Rights Watch

(Rabat) – La peine d’emprisonnement prononcée le 1er juillet 2014 à l’encontre d’un rappeur au franc parler connu  sous le nom d’ « Al-Haqed » fait craindre que les tribunaux marocains ne l’aient une fois de plus condamné en raison de ses messages politiques, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Un tribunal de première instance de Casablanca a condamné Al-Haqed (« l’indigné »), dont le vrai nom est Mouad Belghouat, à quatre mois d’emprisonnement et au versement d’une amende et de dommages et intérêts pour ébriété sur la voie publique, ainsi que pour coups et blessures et outrage à agents des forces de l’ordre.

Le juge a rejeté toutes les requêtes déposées par la défense pour convoquer des témoins, les présumées victimes ou le médecin qui avait signé le rapport d’examen médical desdites victimes. Ce refus est l’une des raisons pour lesquelles la défense s’est retirée du procès lors de l’audience du 24 juin, protestant contre ce qu’elle considérait être des violations du droit de l’accusé à un procès équitable.

« Cela ne serait pas la première fois que ce qui s’apparente à un procès inéquitable pour des délits de droit commun serve à réduire au silence un critique acharné au Maroc », a relevé Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Tout procès en appel devrait soupeser équitablement tous les éléments de preuve figurant au dossier et entendre tous les témoins pertinents. »

La police a arrêté Belghouat, un habitant de Casablanca âgé de 26 ans, le 18 mai près d’un stade de football, pour ébriété sur la voie publique, coups et blessures à l’encontre de policiers et vente de billets au marché noir pour un match – chef d’accusation que le tribunal aurait abandonné. Belghouat est demeuré en détention préventive et il est actuellement incarcéré à la prison Aïn Borja de Casablanca.

Belghouat a nié toutes les charges retenues contre lui lors de son procès et a déclaré que c’était un policier qui l’avait agressé, plutôt que le contraire. Son dossier reprenait un rapport médical sur le policier que le rappeur aurait blessé.

Le dossier comprenait également une déposition que Belghouat aurait faite à la police. Selon ce qu’une personne proche de l’affaire a déclaré à Human Rights Watch, l’accusé a pourtant signalé à ses avocats que lors de sa garde à vue, il avait refusé de répondre à toutes les questions posées par les policiers et de signer la déposition qui lui était attribuée.

Le tribunal doit encore publier son jugement écrit, qui pourrait clarifier son appréciation des éléments de preuve au moment de rendre son verdict. Les avocats de Belghouat ont déclaré qu’ils envisageaient d’interjeter appel. Outre la peine d’emprisonnement, le tribunal a enjoint l’accusé de verser respectivement 10 000 dirhams marocains (1 200$US) et 5 000 dirhams (600$) aux deux policiers « victimes » et de payer une amende de 500 dirhams (60$).

Belghouat est étroitement associé au Mouvement du 20 février, un mouvement de contestation de jeunes qui organise des manifestations au Maroc depuis le 20 février 2011, dénonçant la corruption et appelant à la libération des prisonniers politiques, entre autres revendications.

Les autorités ont toléré de nombreuses manifestations organisées par le Mouvement du 20 février, mais elles ont également soumis ses militants à des mesures de répression. Le 22 mai, un tribunal de Casablanca a condamné neuf militants à des peines de prison pour coups et blessures présumés à l’encontre de policiers lors d’une manifestation qui s’était déroulée le 6 avril 2014 à Casablanca, alors même que le tribunal ne s’était vu présenter aucun élément de preuve permettant d’établir que les accusés avaient agressé des policiers, hormis leurs aveux, qu’ils ont tous récusés devant le tribunal. Les jeunes gens se trouvent en liberté provisoire pendant la procédure d’appel.

Belghouat a purgé une peine de prison d'un an en 2012-2013 pour un clip vidéo posté sur YouTube et monté à partir de l’une de ses chansons, « Kilab ed-Dowla » (Les chiens de l’État), clip que le tribunal a jugé insultant pour la police. Sa musique a également pour autre thème le fossé entre les riches et les pauvres au Maroc.

Les autorités ont arrêté Belghouat une première fois en septembre 2011, l’accusant d’avoir agressé un manifestant pro-gouvernemental lors d’une altercation dans la rue. Son procès à Casablanca a attiré des foules de sympathisants qui ont affirmé que l’affaire était un coup monté. Ses avocats ont soutenu que la déposition de la présumée victime de Belghouat présentait de nombreuses incohérences. En janvier 2012, le tribunal a jugé Belghouat coupable, l’a condamné aux quatre mois qu’il avait déjà purgés en détention préventive et l’a remis en liberté. Trois mois plus tard, il a de nouveau été arrêté pour le clip vidéo posté sur YouTube et monté à partir de sa chanson rap sur la police.

Le 13 février 2014, la police a empêché une librairie de Casablanca d’accueillir une conférence de presse au cours de laquelle Belghouat devait présenter son nouvel album, « Waloo » (qui signifie « rien » en dialecte marocain). Les autorités ont informé la librairie al-Karama qu’elle devait les prévenir en amont de l’événement, alors que ce magasin avait accueilli un grand nombre d’événements littéraires dans le passé sans aucune notification préalable aux autorités.

« Le Maroc accueille des festivals internationaux de musique chaque printemps, chaque été et chaque automne, mais il semble incapable de tolérer le troubadour de son propre mouvement du 20 février », a conclu Sarah Leah Whitson.