Des militants saoudiens des droits humains sont réunis devant le tribunal pénal de Riyadh après une audience du procès de leurs collègues Abdullah al-Hamid et Mohammed al-Qahtani. Sulaiman al-Rashoodi (deuxième à partir de la droite), Mohammed al-Qahtani (troisième à partir de la droite), Waleed Abu al-Khair (centre, quatrième à partir de la droite) et Abdullah al-Hamid (cinquième à partir de la droite).

© 2013 Privé

(Beyrouth) – Les militants des droits humains en Arabie saoudite font face à un gouvernement répressif et intolérant lorsqu'ils plaident en faveur d'une meilleure participation populaire à la vie politique, d'une réforme des institutions judiciaires et pour qu'il soit mis fin aux discriminations à l'encontre des femmes et des minorités, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui. Les autorités répondent en arrêtant, en poursuivant en justice et en tentant de réduire au silence les défenseurs des droits humains et d'étouffer leurs appels au changement.

Ce rapport de 48 pages, intitulé « Challenging the Red Lines: Stories of Rights Activists in Saudi Arabia »(« Quand on franchit les lignes rouges: Chroniques de militants des droits humains en Arabie saoudite »), présente l'histoire de 11 personnalités saoudiennes de renom qui militent en faveur des droits sociaux et politiques et les difficultés qu'elles rencontrent pour résister aux efforts du gouvernement pour les réprimer. Ces militants ont utilisé les nouveaux médias, notamment les sites Internet et les blogs d'information, ainsi que les réseaux sociaux comme Twitter et Facebook, pour établir des relations entre eux, discuter de leurs idées et stratégies pour le changement et créer des plateformes publiques pour disséminer leur message réformiste.

« Les militants saoudiens utilisent les nouveaux médias pour interpeller leur gouvernement au sujet de ses nombreuses violations des droits humains », a déclaré Joe Stork, directeur adjoint de la division Moyen-Orient à Human Rights Watch. « Les autorités saoudiennes croient pouvoir recourir à l'intimidation et infliger des peines de prison pour mettre fin aux critiques, mais les militants trouvent quand même des moyens d'exprimer leurs préoccupations et de se faire entendre. »

Plusieurs militants ont utilisé les réseaux sociaux et les forums en ligne pour construire leurs propres réseaux et lancer des campagnes sur la toile. Des dizaines de milliers de citoyens saoudiens ont déjà participé à des campagnes en ligne, notamment à l'initiative « Women2Drive », qui encourage les femmes saoudiennes à conduire en défiant l'interdiction du gouvernement.

Un certain nombre d'organisations non gouvernementales de défense des droits humains récemment créées et actives principalement sur l'Internet, publient régulièrement des déclarations sur des cas particuliers de violation des droits humains. En dépit des efforts des autorités pour bloquer certains contenus sur l'Internet, les Saoudiens – dont au moins 49 pour cent disposent d'un accès à l'Internet – utilisent les forums en ligne pour contourner les médias d'État qui sont soumis à une censure stricte.

Les soulèvements de 2011 à travers le Moyen-Orient ont encouragé les militants saoudiens à aller au-delà des campagnes en ligne et à organiser de petites manifestations et sit-ins dans la rue. À Riyadh et à Buraydah, les familles de personnes emprisonnées depuis des années sans inculpation ont manifesté devant des locaux et des centres de détention du ministère de l'Intérieur, appelant les autorités à libérer leurs proches ou à les juger.

Dans les villes de Qatif et Awammiyah, dans l'est du pays, des manifestants ont réclamé la liberté religieuse et la fin des discriminations d'État contre la minorité chiite du pays. Dans tout le pays, des militants ont lancé des campagnes pour l'égalité des sexes, invitant les femmes à défier les pratiques discriminatoires imposées par le système de tutelle légale des hommes sur les femmes, en vigueur en Arabie saoudite. Des personnalités politiques et religieuses ont fait circuler des pétitions adressées au roi Abdallah et l'appelant à entreprendre des réformes du système judiciaire et à faire libérer les prisonniers politiques.

Cet activisme s'est heurté à une recrudescence des efforts du gouvernement saoudien, depuis le début de 2011, pour réduire au silence et intimider les militants des droits humains ou d'autres causes, efforts qui se sont manifestés par des interdictions de voyager, des licenciements, des campagnes de dénigrement, des emprisonnements et des procès. Le ministère de l'Intérieur fait arrêter des militants indépendants et les maintient parfois en détention pendant des mois sans qu'aucun chef d'accusation ne soit prononcé contre eux.

La police et les autorités judiciaires saoudiennes ont harcelé et emprisonné des militants des droits humains saoudiens tels que Samar Badawi, qui a contesté les aspects restrictifs du système saoudien consistant à donner aux hommes un droit de tutelle légale sur les femmes. Les filles et les femmes n'ont pas le droit de voyager, d'avoir des activités officielles ou de subir certains traitements médicaux sans la permission d'hommes qui sont leurs tuteurs légaux.

Les autorités ont refusé d'homologuer de nouvelles organisations de défense des droits humains, puis ont condamné leurs fondateurs à de longues peines de prison pour avoir « créé une organisation sans autorisation ». Les autorités judiciaires saoudiennes ont poursuivi en justice, déclaré coupables et condamné à de longues peines de prison des militants de renom, comme Abdullah al-Hamid, Mohammed al-Qahtani, Sulaiman al-Rashoodi et Mikhlif al-Shammari, uniquement sur la base de leur action militante pacifique en faveur de réformes. Ils ont été accusés, en violation de leur droit aux libertés d'expression et d'association, de « crimes » arbitraires, notamment d'avoir « rompu leur allégeance au souverain » et « tenté de ternir la réputation du royaume ».

Un avocat de Djeddah, Waleed Abu al-Khair, et un militant de la province de l'Est, Fadhil al-Manasif, sont actuellement jugés pour avoir notamment « insulté l'institution judiciaire », « tenté de ternir la réputation du royaume » et « incité l'opinion publique à se tourner contre l'État ».

Le ministère de l'Intérieur a fait appliquer son interdiction déjà ancienne de toute manifestation publique de protestation ou des sit-ins, mais des militants ont quand même organisé des défilés et des manifestations à Qatif et à Awamiyyah en 2011 et des membres des familles de personnes détenues pour des motifs de sécurité se sont livrés à de petites manifestations assises à Buraydah et à Riyadh en 2011, 2012 et 2013.

L'Arabie saoudite ne dispose pas d'un code pénal écrit, ce qui donne aux juges toute latitude pour prononcer des verdicts basés sur leur propre interprétation du Coran et des enseignements du prophète Mohammed, les deux sources acceptées de la loi islamique appelée charia. Les prévenus qui sont accusés d'infractions à caractère politique – dont les militants des droits humains – sont souvent condamnés par le Tribunal pénal spécial (Specialized Criminal Court), créé pour juger des affaires de terrorisme. Ce tribunal dénie parfois aux accusés les garanties les plus fondamentales d'un procès équitable, y compris le droit d'être assisté d'un avocat, et décide des peines lors de procédures à huis clos.

Outre des procès sur la base d'accusations arbitraires, le ministère de l'Intérieur impose régulièrement aux militants des interdictions de voyager à l'étranger pendant de longues périodes, sans en donner notification à l'avance ni en préciser les raisons. Des militants comme al-Khair n'ont découvert qu'ils étaient sous le coup d'une telle interdiction qu'au moment de monter à bord d'un avion.

En dépit de cette répression, les militants saoudiens ont défié les autorités, risquant leur liberté et leurs moyens d'existence pour agir en faveur de véritables réformes et du respect des droits humains.

L'Arabie saoudite devrait immédiatement cesser sa campagne contre les militants pacifiques et libérer tous ceux qui sont détenus sous des accusations ou aux termes de condamnations entièrement liées à l'exercice pacifique de leur droit aux libertés d'expression, d'association et de religion, a affirmé Human Rights Watch.

Les autorités devraient également entreprendre d'importantes réformes du système judiciaire, telles que:

  • Rédiger un code pénal qui soit conforme aux normes internationales en matière de droits humains et ne considère pas comme un crime l'exercice des libertés d'expression et d'association;
  • Promulguer une loi sur les associations qui permette la création d'organisations indépendantes capables de fonctionner sans ingérence indue du gouvernement; et
  • Abolir toutes les lois et règlementations qui entravent de façon disproportionnée la liberté d'expression, y compris les restrictions imposées aux réseaux électroniques.

En dépit des critiques exprimées au sujet du bilan de l'Arabie saoudite en matière de droits humains, les États membres des Nations Unies ont élu en novembre ce pays au Conseil des droits de l'homme de l'ONU pour un mandat de trois ans.

« L'élection récente de l'Arabie saoudite au Conseil des droits de l'homme de l'ONU constitue un signal négatif à l'adresse des militants locaux qui s'exposent aux sanctions de leur gouvernement pour leur travail pacifique en faveur des droits humains », a déclaré Joe Stork. « Les autres pays devraient dire à l'Arabie saoudite qu'elle doit améliorer son bilan en matière de droits humains, en particulier en laissant les militants indépendants travailler sans ingérence du gouvernement. »