Le président du CIO Thomas Bach et le président russe Vladimir Poutine suite à leur inspection commune de la nouvelle gare «Adler» à Sotchi, qui accueillera les JO d’hiver de 2014, le 28 octobre 2013.

© 2013 Reuters

(Moscou) – À 100 jours de l'ouverture des Jeux Olympiques d'hiver de 2014 à Sotchi, en Russie, le Comité international olympique (CIO) a une occasion précieuse de s'élever publiquement contre les violations des droits humains commises dans le cadre de la préparation des Jeux par la Russie, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui.

Le CIO devrait également appeler le gouvernement russe à abolir une loi discriminatoire à l'égard des lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres (LGBT), a ajouté Human Rights Watch.

Le président récemment élu du CIO, Thomas Bach, est à Sotchi pour participer à la Conférence mondiale du CIO sur le sport et l'environnement, qui se tient le 30 octobre et le 1er novembre 2013. C'est sa première visite en Russie en tant que nouveau chef du CIO et il est probable que les autorités russes observeront avec attention dans quelle mesure il se montrera désireux de défendre les principes olympiques et les droits humains fondamentaux. Thomas Bach a rencontré le président russe, Vladimir Poutine, le 28 octobre.

« Alors que nous ne sommes plus qu'à 100 jours des Jeux de Sotchi, il est urgent que le CIO et son président, Thomas Bach, exhortent la Russie à rectifier ses lois et pratiques abusives», a déclaré Jane Buchanan, directrice adjointe de la division Europe et Asie centrale à Human Rights Watch. « Il ne peut y avoir de célébration grandiose de ces Jeux alors que la Russie a bafoué de manière flagrante les principes olympiques de la dignité humaine et de la non-discrimination.».

La Russie accueillera les Jeux olympiques d'hiver de 2014 dans la station balnéaire de Sotchi sur la mer Noire, du 7 au 23 février 2014. Elle accueillera, également à Sotchi, les Jeux paralympiques d'hiver 2014, du 7 au 16 mars.

Human Rights Watch a documenté des violations des droits humains commises dans le cadre de la préparation des Jeux par la Russie depuis 2009, parmi lesquelles:

 

  • L'exploitation d'ouvriers du bâtiment, y compris de travailleurs immigrés, engagés sur les divers sites olympiques et des détentions illégales massives, ainsi que des expulsions illégales, de travailleurs;
  • L'expulsion de certains propriétaires immobiliers et de leurs familles de leurs logements, sans leur offrir d'indemnités adéquates, et parfois sans indemnité du tout, et l'absence d'indemnisation ou de logements de rechange adéquats pour les personnes dont les habitations et les biens immobiliers ont été endommagés par les constructions olympiques ;
  • Le harcèlement de journalistes et de militants de la société civile qui se montraient critiques de la politique du gouvernement concernant Sotchi, notamment de ses préparatifs pour les Jeux.

 

Le 18 octobre 2013, un ouvrier du bâtiment embauché pour la construction du futur Centre des médias s'est cousu la bouche en signe de protestation contre le fait que son employeur ne lui payait pas son salaire et que les autorités se montraient incapables de résoudre le problème. C'est seulement après l'intervention de militants des droits humains et alors que les médias s'intéressaient à son cas que l'employeur a finalement payé cet ouvrier, et que de nombreux autres ouvriers du même chantier ont reçu les salaires qui leur étaient dus.

Le complexe abritant le Centre des médias sera une plaque tournante d'activités pour les milliers de journalistes qui visiteront Sotchi à l'occasion des Jeux et il comprendra un studio de radio-télévision, des postes de travail pour les journalistes, des salles de conférence, des installations hôtelières et des restaurants, entre autres.

Human Rights Watch a documenté plusieurs incidents en 2012 lors desquels une entreprise de travaux publics sous-traitante engagée dans la construction du complexe du Centre des médias ne payait pas les salaires de ses ouvriers, refusait de leur fournir des contrats de travail et exerçait des représailles à l'encontre de ceux qui se plaignaient en les expulsant du dortoir fourni par l'entreprise.

Violations des droits des travailleurs immigrés
Depuis le début de septembre 2013, les autorités de Sotchi ont rassemblé et gardé à vue des milliers de travailleurs, immigrés et autres, pour des violations présumées des lois sur l'immigration ou sur l'emploi. La plupart semblent avoir été visés en raison de leur apparence non slave. La police a détenu beaucoup de ces ouvriers dans des conditions inhumaines, y compris dans un garage situé dans la cour du poste de police central de Sotchi, et dans certains cas leur ont dénié l'accès à des avocats. Les autorités ont aussi expulsé des centaines d'ouvriers, parfois sans leur permettre de faire appel de leur expulsion ou de contacter un avocat.

« Ces Jeux olympiques ne pourraient pas se tenir sans le labeur de dizaines de milliers de travailleurs migrants venus de l'intérieur ou de l'extérieur de la Russie, peinant pendant de longues journées dans des conditions souvent abusives pour édifier les sites olympiques, hôtels, routes, réseaux de transports et autres infrastructures essentielles », a ajouté Jane Buchanan. « Et pourtant les employeurs responsables de sites olympiques essentiels ont bénéficié d'une totale impunité pour leurs pratiques abusives, notamment pour le non-paiement de salaires, parfois pendant des mois».

Tous les ouvriers employés sur les sites olympiques devraient recevoir la totalité de leur salaire et ne devraient pas subir de représailles pour s'être plaints de leur non-paiement, a déclaré Human Rights Watch.

Des « assurances» bien peu rassurantes 
En juin 2013, la Douma russe a adopté une loi interdisant la dissémination parmi les enfants de toute information « faisant la promotion» « de relations sexuelles non traditionnelles» et présentant une « fausse notion d'équivalence sociale entre les relations sexuelles traditionnelles et les relations non traditionnelles». Cette interdiction s'applique à la presse écrite, à la télévision, à la radio et à l'Internet. Bien que la loi ne définisse pas ce qui est « non traditionnel», l'expression est très généralement interprétée comme désignant les relations lesbiennes, homosexuelles et bisexuelles.

Le CIO a cherché à obtenir des « assurances» de la part du gouvernement russe que la loi de propagande anti-LGBT ne sera pas utilisée contre les personnes qui participeront aux Jeux ou visiteront le pays à cette occasion. En même temps, des responsables gouvernementaux russes de haut rang ont affirmé que la loi n'était pas discriminatoire et qu'elle serait appliquée sans exception, y compris pendant les Jeux de Sotchi.

Le CIO a refusé d'appeler la Russie à abolir la loi, en dépit du fait que selon le Principe fondamental n° 6 de l'Olympisme contenu dans la Charte Olympique, «toute forme de discrimination à l'égard d'un pays ou d'une personne sur la base de la race, la religion, la politique, le sexe ou autre, est considérée comme incompatible avec l'appartenance au Mouvement olympique ».

La Charte ne limite pas les principes de non-discrimination aux seules périodes lors desquelles se déroulent des Jeux Olympiques.

Le 27 octobre, trois militants des droits des LGBT de Saint Petersbourg ont été conduits à un poste de police après avoir brandi des drapeaux aux couleurs olympiques alors que la Flamme olympique passait dans la ville dans le cadre de son parcours-relais de 123 jours à travers la Russie, avant les cérémonies d'ouverture des Jeux prévues pour le 7 février 2014. Ces militants se sont entendu demander de fournir des explications écrites de leur comportement, mais à la date du 29 octobre, aucun chef d'accusation n'avait été retenu contre eux.

« Les Jeux olympiques de Sotchi risquent d'être considérés historiquement comme les Jeux anti-gays, à moins que le CIO n'ait la volonté de s'élever contre cela et de défendre les principes de sa propre Charte olympique», a conclu Jane Buchanan. « Il existe encore une chance que Sotchi marque au contraire l'histoire comme les Jeux qui auront permis d'affirmer qu'il n'y a pas de place pour les discriminations dans le Mouvement olympique».