Le président russe Vladimir Poutine et le président français François Hollande, lors d’une conférence de presse au Palais de l'Elysée à Paris, le 1er juin 2012.

© 2012 Reuters

(Moscou, le 25 février 2013) –Le président de la France, François Hollande, devrait exhorter son homologue de Russie, Vladimir Poutine, à renoncer à la répression de la société civile actuellement menée par son administration et à l'érosion des droits humains, à l'occasion de leur rencontre le 28 février 2013, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Le président Hollande devrait également presser les autorités russes d’agir face au lourd tribut payé par la population civile dans le cadre du conflit en Syrie, notamment en soutenant une intervention du Conseil de sécurité des Nations Unies afin qu’il impose un embargo sur les armes destinées au gouvernement syrien, saisisse la Cour pénale internationale (CPI) de la situation en Syrie et exige que la Syrie autorise l'aide humanitaire à entrer dans le pays en provenance des pays voisins, dont la Turquie.

Ce sommet bilatéral, à Moscou, sera la seconde rencontre entre les présidents Poutine et Hollande depuis juin 2012.

«Le président Hollande a une occasion en or d'exhorter les autorités russes à mettre fin à la répression qui ne fait que croître », a déclaré Rachel Denber, directrice adjointe de la division Europe et Asie centrale à Human Rights Watch. « L'année dernière a été la pire depuis longtemps pour les droits humains en Russie, et François Hollande ne devrait pas rater cette occasion de persuader Vladimir Poutine de changer d'approche. »

À l'époque des manifestations de l'hiver 2011 en Russie, quand François Hollande était candidat à la présidence française, il avait exhorté les autorités russes à « prendre toutes les mesures possibles pour exaucer le désir de démocratie exprimé » par la population russe et à honorer les engagements de son pays en tant que membre du Conseil de l'Europe et de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe.

Depuis le retour de Vladimir Poutine au poste de président en mai, le parlement, dominé par les membres du parti pro-Poutine Russie Unie, a adopté une série de lois qui imposent de nouvelles restrictions sévères à la société civile. Une loi adoptée en juin a instauré des restrictions au droit de rassemblement en public et accru les amendes encourues jusqu'à des niveaux en vigueur pour les sanctions pénales. En juillet, la Douma de Russie a adopté des lois ré-instituant la diffamation en tant que crime et imposant de nouvelles restrictions visant l’Internet.

Une loi de juillet oblige les organisations non gouvernementales qui effectuent un travail de plaidoyer et acceptent des financements de l'étranger à se faire inscrire comme « agents étrangers », décision considérée par Human Rights Watch comme visant à diaboliser les organisations non gouvernementales aux yeux du public. Une autre loi, adoptée en novembre, élargit grandement la définition de la « trahison », d'une manière qui pourrait mener à criminaliser l'engagement dans des activités de plaidoyer en faveur des droits humains.

En décembre, Vladimir Poutine a signé une loi permettant au gouvernement de suspendre les organisations non gouvernementales et de geler leurs avoirs si elles s'engagent dans des activités « politiques » et reçoivent des fonds de citoyens ou d'organisations américains, ou si elles se livrent à des activités qui « représentent une menace pour les intérêts de la Russie ». Ces organisations peuvent être sanctionnées de manière similaire si leurs dirigeants ou certains de leurs membres sont des citoyens russes possédant également un passeport américain. Une législation interdisant « la propagande homosexuelle» est en place dans 10 provinces de Russie et, en janvier, un projet de loi similaire a été adopté en première lecture à la Douma d'État.

« Les autorités russes essayent d'imposer une véritable crise existentielle à la société civile du pays », a ajouté Rachel Denber. « Les militants sont maintenant placés devant un choix impossible, entre transgresser les lois et s'imposer une autocensure pour éviter les tracasseries. Mais c'est une crise qui, en fin de compte, affecte tout le monde en Russie »

Les nouvelles lois restrictives ont été instituées au bout de plusieurs mois de manifestations de masse pacifiques, qui visaient à protester contre des fraudes électorales présumées lors des élections législatives russes de décembre 2011.

Vladimir Poutine a accusé les Etats-Unis d'avoir parrainé cette contestation, affirmation souvent reprise à leur compte par les médias pro-Kremlin et qui, selon Human Rights Watch, visait à discréditer les manifestations et l'opposition politique. Des campagnes de dénigrement dans les médias d'État ou pro-Kremlin ont pris pour cibles des organisations non gouvernementales et des militants en vue. Des responsables de plusieurs régions ont mis en garde les fonctionnaires et d'autres corps contre toute coopération avec des représentants d'organisations étrangères ou d'organisations russes recevant un financement de l'étranger.

La visite de François Hollande survient alors que la Russie marque le début du compte à rebours des douze derniers mois avant l'ouverture des Jeux Olympiques d'hiver de 2014 à Sotchi. Human Rights Watch a documenté l'exploitation illégale de travailleurs migrants sur d'importants sites olympiques de Sotchi. François Hollande devrait exhorter les autorités russes à faire de la surveillance rigoureuse des droits des travailleurs sur les chantiers de construction des sites olympiques une priorité, afin d'éviter de nouvelles violations, a déclaré Human Rights Watch. 

En ce qui concerne la Syrie, l'Union européenne, comme d'autres groupes de pays, a infligé des sanctions au gouvernement de Bachar al-Assad, mais des mesures plus dures, telles qu'un embargo mondial sur les armes à destination des forces gouvernementales ou la saisine de la CPI, ont été bloquées par le véto de la Russie, soutenue par la Chine, au Conseil de sécurité de l'ONU.

La Syrie a autorisé des livraisons d'assistance humanitaire « à travers les lignes », c'est-à-dire provenant de Damas et acheminées dans les zones tenues par l'opposition, mais elle n'a pas accepté que de l'aide humanitaire soit envoyée directement des pays voisins dans les zones aux mains de l'opposition. La Russie devrait presser son alliée, y compris par l'intermédiaire du Conseil de sécurité, d'accepter de telles livraisons, ce qui ouvrirait la porte à une implication de l'ONU et permettrait d'assurer un effort d'assistance plus efficace et mieux coordonné.

« François Hollande est encore au début de sa présidence, et il devrait bâtir une relation avec Vladimir Poutine sur le principe que les valeurs européennes en matière de droits humains sont un élément essentiel du partenariat de la France avec la Russie », a conclu Rachel Denber. « Il ne devrait y avoir aucune différence entre ce que disait hier François Hollande en tant que candidat et ce qu'il dit aujourd'hui en tant que président. »