(De gauche à droite) Le président soudanais Omar el-Béchir, le président djiboutien Ismail Omar Guelleh, le premier ministre éthiopien Meles Zenawi et le président somalien Sheikh Sharif, peu avant la cérémonie d'investiture du président Guelleh à Djibouti, le 8 mai 2011.

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(Paris, le 9 mai 2011) - Les gouvernements qui se sont engagés à ce que justice soit rendue pour les atrocités commises au Darfour ne devraient pas assister à des événements publics auxquels participent aussi le Président du Soudan, Omar el-Béchir, a déclaré Human Rights Watch. Ces gouvernements comprennent les États parties à la Cour pénale internationale (CPI), comme la France, et les autres membres du Conseil de Sécurité des Nations Unies, qui ont déféré le Darfour à la CPI en 2005.

Le ministre français de la Coopération, Henri de Raincourt, assistait hier à Djibouti à la cérémonie d'investiture du Président Guelleh à laquelle Béchir était également présent.

Béchir fait l'objet de deux mandats d'arrêt de la CPI pour crimes de guerre, crimes contre l'humanité, et génocide, commis au Darfour.

En tant qu'État Partie au statut de Rome qui régit la CPI, Djibouti avait pour obligation sur son territoire d'arrêter le président soudanais, ce qu'il n'a pas fait. En tant que membre de la CPI, la république de Djibouti aurait dû indiquer clairement à Béchir qu'il n'était pas le bienvenu sur son territoire, au vu des mandats d'arrêts émis à son encontre par la cour.

« L'accueil du président soudanais à Djibouti est un affront aux victimes des crimes terribles commis au Darfour », rappelle Géraldine Mattioli-Zeltner, directrice de plaidoyer au programme de justice internationale de Human Rights Watch. « Djibouti avait pour obligation d'arrêter Omar el-Béchir, ou bien de ne pas l'inviter.»

Récemment, Béchir avait dû annuler un certain nombre de voyages, suite à une grande mobilisation de la société civile africaine qui appelait à son arrestation. Par exemple, mi-décembre 2010, Béchir ne s'était pas présenté en Zambie pour un sommet prévu à Lusaka où sa présence annoncée avait soulevée une vague de protestations. Au début du même mois, Béchir avait annulé un déplacement en République centrafricaine prévu à l'occasion des cérémonies d'indépendance. En octobre 2010, une visite possible au Kenya avait également été évitée par le déplacement d'un sommet de l'IGAD (Autorité intergouvernementale pour le Développement) prévu à Nairobi, vers Addis Ababa.

Ces événements montrent bien que Béchir, en tant que suspect accusé de crimes de guerre et génocide, n'est pas le bienvenu et devrait être arrêté afin de répondre aux accusations qui pèsent contre lui.

« De nombreux activistes de droits humains originaires de tout le continent africain se sont systématiquement opposés aux tentatives de visite de Béchir dans leurs pays », a rappelé Géraldine Mattioli-Zeltner. « Ils ont appelé leurs gouvernements à soutenir le travail de la CPI et arrêter Béchir ou, à tout le moins, à l'empêcher d'entrer sur leurs territoires. »

Il est essentiel que tous les États parties au Statut de Rome fassent la preuve de leur soutien au travail de la CPI en arrêtant les personnes recherchées par la cour ou en les empêchant d'entrer sur leur territoire. Les autres États parties devraient clairement exprimer leur désapprobation quand des mandats d'arrêts de la CPI ne sont pas exécutés.

« La France, dont la présence et l'influence à Djibouti sont considérables, aurait dû appeler les autorités djiboutiennes à respecter leur engagement auprès de la CPI ; elle aurait dû s'opposer publiquement à la venue de Béchir et appeler les autorités de Djibouti à arrêter le président soudanais sur leur territoire ou à lui demander de se faire représenter par quelqu'un d'autre », souligne Jean-Marie Fardeau, directeur du bureau de Paris de Human Rights Watch. « Une fois que la présence de Béchir était confirmé, la France aurait dû s'abstenir de participer à cette cérémonie d'investiture. »

En octobre 2010, lors les cérémonies d'indépendance en République centrafricaine auxquelles Béchir avait été également été convié, la diplomatie française aurait, selon certains sources, usé de son influence pour décourager la venue de Béchir.

Les récents événements en Côte d'Ivoire et en Libye, dans lesquels la France a choisi d'occuper une position centrale, ont rappelé le rôle de la justice internationale pour prévenir les atrocités en période de conflits.

La présence d'un ministre français aux côtés de Béchir lors de l'inauguration présidentielle à Djibouti jette un discrédit quant à l'engagement de la France en matière de justice pour les crimes les plus graves.

Il est essentiel que la France conserve une attitude cohérente à l'égard de la CPI et fasse tout ce qui est en son pouvoir - notamment par des condamnations publiques - pour appeler les autres Etats à soutenir le travail de la Cour sous peine de sacrifier les efforts conduits pour que justice soit faite pour les centaines de milliers de victimes tuées au Darfour.

Selon Jean-Marie Fardeau : « Au lieu de se faire représenter par l'un de ses ministres à Djibouti, la France aurait dû condamner l'invitation d'Omar el-Béchir par les autorités djiboutiennes. Il est inadmissible que la France se fasse représenter par son ministre de la coopération internationale dans de telles circonstances. »