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Les escadrons de la mort aux Philippines : une plaie mortelle

Par Kenneth Roth, directeur exécutif de Human Rights Watch

Traduction d'une tribune parue sur le site de Far Eastern Economic Review (mai 2009)

A quel moment le fait de fermer les yeux sur des massacres devient-il une forme d'encouragement ? La question est d'actualité aux Philippines. Avec sa démocratie électorale caractérisée par l'existence d'une presse dynamique et de différents partis sur la scène politique, le pays s'est maintenant départi de la plupart des pratiques utilisées à l'époque de la dictature de Ferdinand Marcos. Cependant, il a gardé au moins un legs des moments sombres de son histoire : les exécutions clandestines, des pratiques dangereuses de gouvernance.

Jusqu'à récemment, la plupart des victimes étaient des membres et des activistes des partis de gauche ainsi que des journalistes et des ecclésiastiques sympathisants. La condamnation par la communauté internationale a poussé le gouvernement à mettre un terme aux exécutions extrajudiciaires. L'inexistence de poursuites contre les auteurs de ces crimes reste toutefois une source d'inquiétude. Aujourd'hui, de nouvelles catégories de victimes composées en grande partie de pauvres, de marginaux dont des présumés petits délinquants, trafiquants de drogue, membres de gangs et enfants de la rue, retiennent toute l'attention.

Située au sud de l'île Mindana et troisième grande ville du pays, Davao est le quartier général d'un escadron de la mort notoire. Rodrigo Duterte, maire de cette ville depuis des années, est devenu célèbre grâce à sa politique de répression sévère de la criminalité. Malgré sa méthode pragmatique de gouvernance, il affirme ne pas être au courant de ce prétendu escadron de la mort allant même jusqu'à nier son existence.

Les démentis de M. Duterte ont toutefois été battus en brèche dans une enquête récemment menée par Human Rights Watch où neuf personnes bien informées ont décrit cette machine de la mort. En effet, des policiers actuellement en service ou d'autres qui ne sont plus dans le corps de même que des autorités locales choisissent leurs cibles et fournissent des armes de poing ou des armes blanches à des voyous sur place. Enfourchant leur moto sans plaque d'immatriculation, les membres de l'escadron de la mort s'en prennent à leurs victimes en plein jour souvent dans des marchés animés. Sans cacher leur identité, ils tuent froidement leur victime avant de repartir le plus naturellement du monde tout en sachant que la police informée au préalable de l'assassinat ne serait pas présente sur les lieux, qu'elle prendra  tout son temps pour s'y rendre et se limitera, au meilleur des cas, à une enquête pour la forme. Les témoins sont trop effrayés pour identifier les membres de l'escadron de la mort par crainte d'être leurs prochaines victimes.

Plus de 800 résidents de la ville de Davao ont été tués par l'escadron de la mort de cette ville au cours des dix dernières années. Le nombre de victimes ne cesse d'augmenter. Rien qu'en janvier dernier, 33 personnes ont été tuées. Par ailleurs, des escadrons de la mort ont désormais surgi dans la ville de Mindanao et même au-delà.

La réponse du maire Rodrigo Duterte à cette vague d'assassinats dans son fief était équivoque. Tout en niant les liens entre ces assassinats et les escadrons de la mort, il a annoncé en février dernier que « tous les criminels sont des cibles d'assassinat légitimes ». Nul besoin d'être devin pour saisir le sens de cette déclaration. La présidente Gloria Macapagal-Arroyo, qui avait nommé Rodrigo Duterte comme conseiller pour la paix et l'ordre, n'a commencé à affronter la triste réalité de l'existence des escadrons de la mort que tout dernièrement.

Les démentis de M. Duterte auraient été considérés différemment si on doutait de l'existence de l'Escadron de la mort de Davao. L'absence de preuves pour son rôle de commanditaire de ces assassinats n'est pas un sujet d'actualité non plus. La question qui se pose, c'est plutôt les signaux incontestables aux membres des escadrons de la mort et à leurs commanditaires qu'il refuse d'admettre et cette volonté de couvrir leurs activités criminelles qu'il affiche. Les membres de l'escadron de la mort ne sont pas dupes et ils peuvent lire entre les lignes. Fermer les yeux, est apparemment sa philosophie face à cette réalité.

Malheureusement, face à un système judicaire inadéquat, nombreux sont les Philippins qui semblent accepter cette forme de brutalité pour faire face au problème de la criminalité dans leur pays. Les exécutions sommaires sont à la fois des actes abominables et extrêmement dangereux.

Contrairement aux attentes, l'Escadron de la mort de Davao n'a pas permis de réduire le taux de criminalité. Dix ans après le début de ses activités, il a augmenté dix fois plus que la population à Davao. Cette recrudescence n'est pas surprenante puisque le non-respect de la loi entraîne l'anarchie.

En outre, la police continue d'usurper le rôle de Dieu et d'être tentée de faire d'autres victimes parmi la population. Les prétendus voyous  d'aujourd'hui sont les ennemis politiques ou personnels de demain. Comme l'a montré l'Amérique latine des années 80, les activités liées aux escadrons de la mort peuvent non seulement ravager un pays, mais aussi instaurer un climat d'insécurité.

Il est donc temps que le gouvernement philippin arrête ses démentis peu convaincants. La présidente  Gloria Arroyo a fait un premier pas, ce mois-ci, en ordonnant de faire la lumière sur les [assassinats perpétrés par des milices], suivie de son influent secrétaire exécutif, Eduardo Ermita, qui a déclaré que la « criminalité est un malaise social qui ne pourra jamais être réglé par des exécutions de ce genre », exécutions qu'il a qualifiées d'« illégales » et d'« immorales ». La question qui se pose maintenant est celle de savoir si le gouvernement philippin donnera suite à ces déclarations fermes, ouvrira des enquêtes rigoureuses et poursuivra les instigateurs de ces crimes.

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