Des civils du camp de réfugiés de Nahr al-Bared ont été tués et blessés au cours de l’escalade des affrontements entre l’armée libanaise et le groupe armé palestinien dissident Fatah al-Islam, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui.

Des témoins oculaires ont dit à Human Rights Watch que l’armée libanaise avait bombardé à plusieurs reprises avec des tanks et des mortiers le camp de réfugiés palestiniens fortement peuplé. Les officiers libanais ont accusé les militants d’utiliser les réfugiés du camp comme bouclier de protection.

L’attaque de l’armée libanaise contre Nahr al-Bared a commencé dimanche, après que des militants du Fatah al-Islam aient tué 27 soldats lors d’embuscades et d’accrochages. Depuis l’intérieur du camp, les militants du Fatah al-Islam ont tiré des grenades avec des lance-roquettes et ont utilisé des mitrailleuses contre des postes militaires aux abords du camp.

« Le bombardement sans discernement d’un camp de réfugiés fortement peuplé peut provoquer un bain de sang », a déclaré Joe Stork, directeur adjoint pour le Moyen-Orient à Human Rights Watch. « Les autorités libanaises doivent rétablir l’ordre de façon à minimiser le nombre de victimes civiles. »

Le nombre de civils tués dans les combats est encore inconnu, car les autorités libanaises limitent l’accès à cause des combats en cours. Le personnel sanitaire qui a pu pénétrer dans le camp s’est concentré sur l’évacuation des blessés. Un responsable de la Croix-Rouge libanaise a dit à Human Rights Watch que cette organisation avait transféré au moins 57 blessés depuis le camp dans des hôpitaux au cours des dernières 48 heures de combat, dont 40 blessés mardi. Selon Reuters, 27 civils au moins ont été tués depuis dimanche, ainsi que 22 militants et 32 soldats.

Des civils blessés ayant été évacués du camp ont raconté à Human Rights Watch que les tirs de l’artillerie et des tanks de l’armée libanaise frappaient aveuglément certains quartiers du camp, tuant et blessant des civils et détruisant des maisons, des réservoirs d’eau, des dispensaires et des mosquées. Plusieurs autres civils ont dit à Human Rights Watch qu’ils avaient été blessés par des balles de tireurs embusqués, provenant souvent de zones situées en dehors du camp.

Selon les principes du droit humanitaire international, les parties en guerre ont l’interdiction de recourir à des moyens et des méthodes d’attaque qui ne peuvent pas faire la distinction entre civils et combattants, comme le bombardement à l’aveugle. Elles ne peuvent pas non plus mener des attaques susceptibles de causer une perte de vies civiles disproportionnée par rapport aux bénéfices militaires attendus.

Marwan Hamadeh, le ministre libanais des Télécommunications, a accusé le Fatah al-Islam de prendre la population du camp en otage. Utiliser des civils pour protéger ses propres forces contre des attaques constitue une grave violation du droit humanitaire international, a rappelé Human Rights Watch. Placer des forces armées ou des armes à proximité de zones fortement peuplées peut aussi entraîner des violations du droit humanitaire international.

« Les militants du Fatah al-Islam ne doivent pas se cacher parmi les civils, et l’armée libanaise doit prendre de meilleures précautions pour empêcher des morts civiles inutiles », a insisté Stork.

Les affrontements ont entraîné dans le camp une crise humanitaire qui s’est rapidement aggravée. D’après des personnes évacuées du camp interrogées par Human Rights Watch, les bombardements de l’armée ont détruit deux des principaux réservoirs d’eau du camp, ainsi que des générateurs électriques et des dispensaires. La nourriture, les médicaments et l’eau commencent à manquer, malgré les efforts entrepris par la Croix-Rouge libanaise, le Croissant-Rouge palestinien, le Comité international de la Croix-Rouge ainsi que par les Nations Unies pour acheminer l’aide.

Mardi après-midi, un convoi transportant de l’aide humanitaire de l’Office de secours et de travaux des Nations Unies (UNRWA) a été bombardé alors qu’il tentait de pénétrer dans le camp au cours d’un cessez-le-feu de courte durée. Un membre du personnel de l’UNRWA qui faisait partie du convoi a dit à Human Rights Watch avoir vu trois tirs de mortiers frapper le convoi de six véhicules, endommageant trois d’entre eux. L’UNRWA a fait état de deux victimes civiles, tandis qu’un témoin oculaire a estimé que ce nombre pourrait être plus élevé.

Mardi soir, l’agence Associated Press a signalé que des milliers de réfugiés avaient commencé à quitter le camp à la suite d’une accalmie dans les combats.

« L’armée libanaise et les combattants du Fatah al-Islam devraient établir un corridor humanitaire permettant aux civils de quitter le camp et d’acheminer de l’aide humanitaire pour les civils toujours à l’intérieur, » a ajouté Stork.

Le droit humanitaire exige aussi que chaque fois que les circonstance le permettent, les parties en guerre doivent sans délai prendre toutes les mesures pour recueillir et évacuer les corps des victimes.

Contexte

Le combat a éclaté aux premières heures du dimanche 20 mai, après que les forces de sécurité libanaises aient fait une descente sur un immeuble dans la ville côtière de Tripoli, pour arrêter des personnes suspectées d’avoir braqué une banque. Des combattants du Fatah al-Islam auraient alors attaqué des postes militaires aux abords du camp de réfugiés de Nahr al-Bared, situé à 15 kilomètres au nord de Tripoli.

Nahr al-Bared est le deuxième camp de réfugiés palestiniens en termes de taille au Liban, avec plus de 30 000 personnes vivant dans des structures fortement peuplées. Le Fatah al-Islam, un groupe islamiste, a fait du camp sa base principale. Le retrait des agents syriens de la sécurité et du renseignement en 2005, à la suite de l’assassinat de l’ancien Premier Ministre libanais Rafiq Hariri, a laissé un vide sécuritaire que le Fatah al-Islam a exploité.

Le Fatah al-Islam, groupe palestinien musulman sunnite, est né en 2006 d’une scission avec le Fatah al-Intifada, groupe palestinien prosyrien ayant fait lui-même sécession du Fatah, l’organisation de Yasser Arafat. Les autorités libanaises ont accusé le groupe d’avoir bombardé deux minibus dans la ville chrétienne de Ain `Alaq en février 2006, tuant trois personnes. Elles ont aussi tenu des membres du Fatah al-Islam pour responsables d’au moins trois braquages de banques, plus récemment le 19 mai dans la ville côtière de Amioun au sud de Tripoli.

Selon un accord conclu en 1969 entre le gouvernement et l’Organisation de Libération de la Palestine grâce à la médiation de la Ligue Arabe, l’armée du Liban ne peut pas pénétrer dans les camps de réfugiés, qui sont censés « s’auto-policer ». A Nahr al-Bared et dans d’autres zones du nord, les forces syriennes militaires et du renseignement ont exercé un pouvoir de contrôle jusqu’à ce qu’elles soient forcées de se retirer à la suite de l’assassinat de Hariri.