(Dakar, le 24 avril 2007) – Dans leur riposte à des manifestations qui se sont déroulées dans tout le pays, les forces de sécurité guinéennes ont tué, agressé et volé les citoyens qu’elles sont chargées de protéger, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui. Le nouveau gouvernement doit prendre des mesures concrètes pour exiger des comptes aux responsables.

La répression par les forces de sécurité des manifestations de janvier et février s’est soldée par au moins 129 morts et plus de 1700 blessés, dont des centaines par balle. A la mi-janvier, les syndicats guinéens ont appelé à la grève pour protester contre la corruption, la mauvaise gouvernance et la détérioration des conditions économiques. La grève a paralysé tous les principaux secteurs économiques, y compris les exploitations minières qui fournissent une large partie des recettes de l’Etat. C’était la troisième grève générale de ce type en moins d’un an.

Le rapport de 64 pages, intitulé « Mourir pour le changement : Les forces de sécurité guinéennes répondent par la brutalité et la répression à une grève générale », présente en détail la façon dont les forces de sécurité guinéennes ont brutalement réprimé des manifestations à travers tout le pays. Il expose la façon dont les forces de sécurité ont maltraité, intimidé et arrêté arbitrairement des journalistes et des membres de la société civile. Le rapport montre aussi comment les forces de sécurité se sont rendues responsables d’un usage excessif de la force, ainsi que de tirs imprudents et incontrôlés.

« Les forces de sécurité guinéennes ont répondu à la grève générale en attaquant les citoyens au lieu de les protéger », a déclaré Peter Takirambudde, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch. « Traduire en justice les responsables de ces très graves exactions constituera un test décisif pour le nouveau gouvernement. »

Human Rights Watch a appelé le gouvernement guinéen à créer immédiatement un organe indépendant ayant pleine autorité pour enquêter sur les exactions qui ont été commises, et pour inculper, poursuivre et punir les responsables. Cet organe devrait s’appuyer sur l’expertise de la communauté internationale grâce à la participation de membres de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, ainsi que du Bureau du Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme.

Le nouveau gouvernement guinéen, dirigé par le Premier Ministre Lansana Kouyaté, est entré en fonction à la fin du mois de mars aux termes d’un accord visant à mettre un terme à la grève générale.

Human Rights Watch a interrogé 115 victimes et témoins des violences qui ont eu lieu pendant les manifestations à travers le pays en janvier et février, et a rassemblé des comptes-rendus détaillés des exactions perpétrées par les forces de sécurité. Des témoins oculaires de dizaines de meurtres ont affirmé à Human Rights Watch que les forces de sécurité avaient tiré directement sur des foules de manifestants désarmés, fréquemment avant d’avoir épuisé les techniques non mortelles pour contrôler la foule, et ont aussi tirés sur des manifestants qui cherchaient à fuir vers un lieu sûr.

« J’ai vu les [soldats] tirer directement dans la foule et plusieurs personnes tomber par terre », a raconté un manifestant qui a été témoin de plusieurs morts au cours d’une marche pacifique dans la capitale Conakry le 22 janvier. « Nous avons paniqué et tenté de nous enfuir. Alors que mon ami essayait d’escalader un mur d’un cimetière voisin pour s’échapper, quelqu’un a tiré et l’a touché à l’épaule. Il est tombé et a essayé d’escalader à nouveau, et ils lui ont encore tiré dessus, dans le bas du dos. »

Dans ce qui semble avoir été des opérations bien organisées, les forces de sécurité guinéennes ont battu, volé, menacé et arrêté arbitrairement des dirigeants syndicaux et d’autres leaders de la société civile, ainsi que des journalistes. Les forces de sécurité ont saccagé les bureaux de l’un des syndicats organisateurs de la grève, ainsi que l’une des stations de radio privées de Guinée.

Durant la crise qui duré six semaines, un grand nombre de Guinéens, dont plusieurs n’étaient que de simples spectateurs des manifestations, ont été sévèrement battus et volés sous la menace des armes par les forces de sécurité, souvent dans leurs propres maisons. Un grand nombre d’autres Guinéens, y compris des enfants, ont été tués ou blessés par des tirs incontrôlés et imprudents. Ceci s’est produit lorsque les forces de sécurité ont tiré en l’air et même directement dans les quartiers dans une tentative apparente pour effrayer les manifestants afin qu’ils rentrent ou qu’ils restent chez eux.

Les manifestations au cours des premiers jours ont été en grande partie pacifiques, bien que parfois indisciplinées. Cependant, au fur et à mesure de la poursuite de la grève, l’intensité des confrontations entre manifestants et forces de sécurité s’est accrue et le nombre de morts a augmenté de façon dramatique. Le 22 janvier, pendant une manifestation au cours de laquelle des dizaines de milliers de Guinéens ont tenté de marcher jusqu’à l’Assemblée nationale à Conakry, les forces de sécurité ont tiré sur des vingtaines de manifestants désarmés afin de disperser la foule.

Au début février, la nomination par le Président d’un membre de son cercle d’intimes, Eugène Camara, au poste de Premier Ministre a déclenché la colère populaire et conduit à de nombreuses et violentes émeutes ainsi qu’à l’instauration ultérieure de la loi martiale. Sous la loi martiale, l’armée a commis de nombreuses exactions – dont des meurtres, des viols et des vols – lors de perquisitions effectuées maison par maison, à la recherche d’armes dont un petit groupe de manifestants violents s’étaient emparés auparavant. Les six semaines de crise se sont terminées à la fin février quand le Président Conté a remplacé Camara par Kouyaté, un premier ministre de consensus.

Le gouvernement guinéen a des obligations légales selon les traités internationaux et régionaux des droits humains, comme le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. Ces traités exigent que le gouvernement respecte le droit à la vie, le droit à l’intégrité physique, le droit à la liberté et la sécurité de la personne, ainsi que la liberté d’expression, d’association et d’assemblée. Mais ces obligations ont été largement violées par les forces de sécurité guinéennes dans leur riposte à la grève de janvier et février.

« L’usage excessif et mortel de la force contre les manifestants est un problème récurrent en Guinée », a affirmé Takirambudde. « Ces exactions continuent pour la simple raison que le gouvernement n'enquête presque jamais, et ne punit presque jamais les responsables. »

Human Rights Watch a exhorté les bailleurs de fonds internationaux comme l’Union européenne et les États-Unis, ainsi que les organismes internationaux comme l’Union africaine et les Nations Unies, à faire fortement pression sur le gouvernement guinéen pour qu’une enquête soit menée rapidement par un organe indépendant.