Le gouvernement libyen emprisonne arbitrairement des femmes et des jeunes filles pour une durée indéfinie dans des centres de « réhabilitation sociale ». Officiellement présentés comme des centres d’accueil destinés aux femmes et jeunes filles « vulnérables et compromises par leur conduite immorale », ces lieux sont en fait de véritables prisons.

Le rapport de 40 pages, intitulé « A Threat to Society? Arbitrary Detention of Women and Girls for ‘Social Rehabilitation” » (Une menace pour la société ? La détention arbitraire de femmes et de jeunes filles en vue de leur « réhabilitation sociale »), décrit les graves et nombreux cas de violations des droits de l’homme dont sont victimes les femmes et les jeunes filles détenues dans ces lieux. Ces cas relèvent de violations du droit à la liberté, du droit à la liberté de mouvement, du droit au respect de la dignité de la personne humaine, du droit au respect de la vie privée et du droit d’accès à la justice.

Les autorités libyennes y retiennent nombre de femmes et de jeunes filles n’ayant commis aucun délit ou ayant déjà purgé leur peine. Certaines sont là car, ayant subi un viol, elles ont été bannies de leur famille dont elles « entachent » l’honneur. La majorité des femmes et des filles transférées dans ces centres le sont contre leur gré, tandis que celles qui y viennent volontairement le font car il n’existe pas en Libye de véritables refuges pour les victimes de violences.

« Ces centres sont bien plus là pour punir que pour protéger » a déclaré Farida Deif, chercheur sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord pour la division droits des femmes de Human Rights Watch et auteur de ce rapport. « Comment peut-on les appeler des refuges alors que la plupart des femmes et des jeunes filles interrogées nous ont dit que si elles le pouvaient elles s’échapperaient immédiatement? »

Les centres de « réhabilitation sociale » s’apparentent en effet plus à des prisons. Les femmes et les jeunes filles y dorment dans des quartiers fermés et ne sont pas autorisées à quitter les lieux. Parfois, les gardiens les astreignent à de longues périodes d’isolement, éventuellement avec le port de menottes, pour d’aussi simples raisons que celle de « leur avoir répondu ». A leur arrivée, on leur fait subir des tests de dépistage de maladies contagieuses et la plupart d’entre elles subissent des examens de virginité intrusifs. Certaines n’ont que 16 ans mais les autorités ne leur apportent aucune formation en dehors du cours d’instruction religieuse hebdomadaire.

Ces femmes et ces jeunes filles n’ont pas la possibilité de contester leur emprisonnement devant une juridiction et n’ont aucune représentation juridique. Les conditions de sortie de ces centres de « réhabilitation sociale » sont, par essence, arbitraires et coercitives. Il leur est impossible d’en sortir sans qu’un parent de sexe masculin ne se porte garant ou qu’elles n’acceptent de se marier, souvent à un inconnu venu y chercher une épouse.

A l’occasion de réunions avec Human Rights Watch fin janvier, le gouvernement libyen a promis d’étudier les abus présentés dans le rapport. Aicha Al Khadafi, fille du chef libyen Mouammar Al Kadhafi, a également promis d’enquêter en la matière. Elle préside le Wa’tassima, un organisme caritatif chargé par le gouvernement de superviser les centres de « réhabilitation sociale » de Tripoli. Fin février, le directeur exécutif de cet organisme informait Human Rights Watch que le gouvernement venait d’établir un conseil spécialisé pour étudier les conditions régnant dans les centres du pays entier, y compris sur le bien-être physique et psychologique des détenues.

Human Rights Watch se réjouit de la création de ce nouveau conseil et lui demande d’étudier de première main les conditions dans ces centres et de documenter objectivement toutes les violations de la loi libyenne dans un premier lieu. Finalement, le gouvernement libyen devrait libérer toutes les femmes et jeunes filles qui ne purgent pas de peine criminelle mais qui sont néanmoins détenues dans ces centres et aussi établir des centres d’accueil bénévoles pour les femmes et jeunes filles qui pourraient être victime de violences.

« La Libye ne peut pas enfermer ces femmes sous le prétexte de les protéger », a affirmé Deif. « Les femmes et les jeunes filles qui ont besoin d’être protégées des violences méritent de vrais centres d’hébergement, pas de centres carcéraux punitifs ».

Voici quelques témoignages de libyennes retenues dans les « centres de réhabilitation » mentionnés dans ce rapport:

On est considérées comme des criminelles et pourtant on n’a rien fait de mal.
— Un femme retenue dans un centre d’accueil pour femme à Tajoura, Tripoli, le 4 mai.

J’ai été violée par un homme dans la rue le 8 août 2004... Je suis allée directement au centre de Tarhouna, parce que mon frère m’aurait tuée s’il avait su. Je suis allée directement du centre au centre d’accueil. Le procureur a appelé mes parents. Il leur a raconté ce qui m’était arrivé. Ils viennent me voir mais je ne suis pas la bienvenue chez eux.
— Un femme retenue dans un centre d’accueil pour femme à Tajoura, Tripoli, le 4 mai.

Ma mère est morte dans un accident de voiture quand j’avais deux ans. Mon père s’est remarié avec une marocaine. On ne se comprenait pas. Nous avions beaucoup de problèmes. Elle me battait et m’insultait. Finalement mon père m’a mise dehors. Il m’a donné un billet pour aller voir ma famille. J’ai travaillé dans un restaurant. J’ai gagné mon argent honnêtement. Je n’ai ni fumé ni pris de drogue. Un an plus tard, mon père est venu me chercher parce que les gens disaient des choses sur moi. Le procureur m’a dit que je pouvais soit aller au centre soit retourner chez mon père.
— Un femme retenue dans un centre d’accueil pour femme à Tajoura, Tripoli, le 4 mai.