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Tunisie : Les pénuries d'électricité et d'eau menacent les droits

Les autorités ont arrêté des manifestants

Des véhicules circulaient dans une rue plongée dans l'obscurité lors d'une coupure de courant à Ariana, en Tunisie, dans la nuit du 14 juillet 2026. © 2026 Chedly Ben Ibrahim/NurPhoto via AP Photo

(Beyrouth) – Les autorités tunisiennes ont échoué à garantir un approvisionnement adéquat en électricité et en eau durant deux mois de chaleur estivale extrême, compromettant ainsi le droit à la santé et mettant des vies en danger, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui. Le président Kais Saied a attribué ces pénuries à des actes de sabotage. Toutefois, les autorités n'ont fourni aucune information transparente, et ont au contraire réprimé des manifestants. 

Le délestage électrique a privé les stations de pompage d'eau et les hôpitaux d'électricité, et les foyers d'eau courante, interrompant des interventions médicales critiques et contribuant à une pénurie nationale d'eau potable. Des médecins et des organisations de défense des droits humains ont signalé une augmentation des hospitalisations et des décès liés à la canicule, exacerbée par ces coupures, notamment parmi les personnes détenues. 

« Les Tunisiens ont été plongés dans l’obscurité lors de l’un des étés les plus chauds jamais enregistrés et ont été confrontés à des pénuries d’eau, car le gouvernement du président Saied a échoué à garantir un accès adéquat à l’électricité pour des millions de personnes, mettant ainsi des vies en danger », a déclaré Bassam Khawaja, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Au lieu d’invoquer des actes de sabotage, les autorités devraient s’attaquer aux causes profondes de cette défaillance et veiller à ce que chacun, y compris les détenus, ait accès à l’eau, à l’électricité ainsi qu’à d’autres moyens de fraîcheur. » 

En juillet 2026, le deuxième mois de juillet le plus chaud depuis 1950, la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG) aurait imposé des coupures d’électricité tournantes en raison d’une capacité insuffisante. Ces coupures se concentraient entre 13 heures et 17 heures, période où l’utilisation de la climatisation faisait grimper la demande. Selon des données participatives, les coupures ont duré jusqu’à 12 heures dans certains cas extrêmes. Fin août, une seconde vague a entraîné des coupures pouvant aller jusqu’à deux heures consécutives dans toutes les régions.

Les autorités tunisiennes n’ont pas publié d’informations transparentes sur l’impact de ces coupures. Le 22 juillet, l’Organisation tunisienne des jeunes médecins a estimé qu’entre 150 et 200 personnes étaient décédées au cours des jours précédents, soit d’un coup de chaleur, soit d’une panne d’équipement médical chez des patients dépendants d’appareils électriques. Le 28 août, l’organisation a signalé que les services d’urgence avaient connu une hausse « inédite » du nombre des décès et des hospitalisations liés aux coups de chaleur et aux températures élevées, y compris des décès parmi les détenus. Des médias locaux ont fait état de cinq décès survenus après l’arrêt du fonctionnement de respirateurs au domicile des victimes. 

Le 23 juillet, quatre parlementaires ont écrit au ministre de la Santé au sujet des patients sous oxygénothérapie à domicile. Le ministère de la Santé a fait état, le 29 août, de 633 cas médicaux liés à la vague de chaleur dans les hôpitaux publics, mais n'a fait aucune mention de décès liés à cette situation. Le ministère a également nié toute perturbation des services de santé.

Un médecin exerçant dans l'un des plus grands hôpitaux de Tunis a déclaré à Human Rights Watch qu'en raison de la capacité limitée des groupes électrogènes, les coupures de courant privaient d'électricité la majeure partie de l'établissement. Le groupe électrogène de secours ne desservait que les unités de soins intensifs et les blocs opératoires, a précisé le médecin, tandis que le reste du bâtiment, notamment le service des urgences, ne disposait ni d'alimentation de secours ni de plan d’urgence. Comme les admissions hospitalières reposaient sur des dossiers médicaux informatisés, le personnel ne pouvait pas enregistrer les patients arrivant pendant une coupure, même ceux dont le pronostic vital était engagé. 

Lors d'une coupure, des médecins d’une unité néonatale ont ventilé manuellement les nouveau-nés. Les coupures ont également affecté le rétablissement de patients en soins postopératoires, privés de ventilation ou de climatisation, a déclaré le médecin.

Les coupures de courant ont également perturbé l'approvisionnement en eau. En raison des coupures ayant perturbé le fonctionnement des stations de pompage, l'approvisionnement en eau potable est devenu intermittent dans de nombreuses régions de Tunisie. L'Observatoire tunisien de l'eau a recensé 361 interruptions de la distribution d'eau potable au mois d'août, contribuant à une pénurie d'eau en bouteille dans un pays où une grande partie de la population en dépend comme principale source de boisson. Bien que l'Instance nationale de sécurité sanitaire des produits alimentaires ait affirmé que l'eau du robinet était sans danger, la confiance du public reste faible, alimentée par des signalements d'eau trouble ou jaunie ainsi que par des altérations du goût et de l'odeur. 

Les coupures d'eau et d'électricité ont touché les prisons et les centres de détention. Le 28 août, cinq détenus de la prison de Mornaguia seraient décédés en une seule journée. La Ligue tunisienne pour la défense des droits de l'homme a recensé 20 décès dans les prisons et les centres de détention, dans des conditions aggravées par une chaleur extrême et des coupures d'eau et d'électricité.

Le Secrétaire général de la Fédération générale de l'électricité et du gaz a déclaré que la STEG avait alerté son ministère de tutelle, dès 2024, sur les risques de déficit énergétique et sur la nécessité de renforcer les capacités de production. Un rapport de 2026 de l'Observatoire tunisien de l'économie a révélé que les investissements de la STEG dans la production d'électricité avaient chuté de 87 % en l'espace de cinq ans. 

Les autorités tunisiennes n'ont fourni aucune preuve de sabotage. Fin juillet, différents parquets ont ouvert des enquêtes visant des cadres et des employés de la STEG. Le 26 août, le président Saied a déclaré que les coupures survenues dans plusieurs régions n'étaient pas des « pannes ordinaires », mais plutôt des « actes de sabotage délibérément planifiés » visant à attiser les tensions, à propager mensonges et rumeurs et à priver les citoyens de leur droit d'accès aux services. Il n'a toutefois fourni aucune précision supplémentaire. 

La crise de l'électricité était prévisible et les autorités tunisiennes avaient l'obligation de s'y préparer, notamment en veillant à ce que les services essentiels tels que l'approvisionnement en eau et les soins de santé ne soient pas affectés, a déclaré Human Rights Watch. La mauvaise gestion du gouvernement et son absence de mesures préventives ont aggravé la situation. 

Les manifestations liées aux pénuries d'eau et d'électricité se sont multipliées. L'Observatoire social tunisien du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux a recensé 1 101 actions de protestation en juillet et 1 093 en août à travers les 24 gouvernorats du pays. Il s'agit des chiffres les plus élevés enregistrés pour ces mois depuis plusieurs années. 

À la suite d'une manifestation organisée le 13 août à Borj Erras pour dénoncer le manque d'eau, les autorités ont arrêté 12 personnes, dont 9 mineurs, sur des soupçons de complot contre la sûreté de l'État, avant de les relâcher le lendemain. 

Le 20 août, le mouvement citoyen Nafas a organisé une manifestation à Tunis sous le slogan « Ni eau, ni électricité, ni liberté ». Le lendemain, les autorités ont arrêté Seifeddine Arfaoui, activiste politique et membre de Nafas, à son domicile. Le 31 août, un tribunal de Tunis l'a condamné à 18 mois de prison en vertu de l'article 86 du Code des télécommunications, pour une publication Facebook évoquant les slogans scandés lors de la manifestation. 

Human Rights Watch a déjà documenté une répression menée depuis plusieurs années contre toutes les formes de dissidence en Tunisie.

L'accès à l'électricité est essentiel pour garantir d'autres droits, notamment ceux liés à la santé, au logement, à l'eau ainsi qu’à l'éducation, et devrait être reconnu comme un droit humain à part entière, selon Human Rights Watch. 

La Tunisie a l'obligation de garantir l'accès à l'électricité et à l'eau, y compris dans les prisons et les centres de détention. L'article 48 de la Constitution tunisienne impose à l'État de fournir de l'eau potable à chacun sur un pied d'égalité. Le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels garantit le droit à un niveau de vie suffisant et au meilleur état de santé physique et mentale possible. 

La Commission africaine des droits de l'homme et des peuples a établi que le fait pour un gouvernement de ne pas fournir des services de base, notamment l'eau potable et l'électricité, constitue une violation du droit à la santé garanti par la Charte africaine. En tant qu'État partie au Pacte international relatif aux droits civils et politiques ainsi qu'à la Charte africaine, la Tunisie est également tenue de respecter les droits à la liberté d'expression et de réunion pacifique. 

« Les autorités tunisiennes savaient depuis des années que le réseau électrique était inadapté, mais elles n'ont pas su anticiper la hausse de la demande ni les risques liés à un été de chaleur extrême », a conclu Bassam Khawaja. « Au lieu d’engager des poursuites contre les manifestants, le gouvernement devrait rendre des comptes publiquement sur les défaillances du réseau électrique, publier des informations transparentes, notamment le nombre de morts, et présenter un plan clair pour rétablir un approvisionnement adéquat en électricité et en eau. »

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