(Washington, 4 octobre 2026) – Vingt-cinq ans après le déclenchement de la guerre menée en Afghanistan par les États-Unis et les pays de la coalition, le 7 octobre 2001, une véritable justice n’a toujours pas été rendue pour les crimes de guerre et autres graves abus, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch ; ces pays ont aussi failli à octroyer des réparations. Human Rights Watch a publié une chronologie de ses recherches au sujet de ce conflit.
Après les attentats du 11 septembre 2001 perpétrés par Al-Qaïda contre les États-Unis, le gouvernement américain a autorisé le recours à des méthodes d’interrogatoire, à l’encontre de combattants présumés de ce groupe, qui s’apparentaient à des actes de torture. Human Rights Watch et d’autres organisations ont documenté des actes de torture et d’autres mauvais traitements infligés par les forces américaines en Afghanistan, notamment des coups, des humiliations, le « waterboarding » (simulacre de noyade), la privation de sommeil durant de longues périodes, et des simulacres d’exécution. De nombreux détenus civils n’ont été libérés qu’après des mois, voire des années, sans jamais avoir été inculpés d’aucun crime. Le gouvernement américain n’a jamais rendu pleinement compte de ces abus, ni versé d’indemnisation.
« Vingt-cinq ans plus tard, des Afghans qui ont été torturés alors qu’ils étaient détenus par les États-Unis, tout comme les familles de personnes tuées à tort, n’ont toujours pas de voie claire pour déposer une plainte ou obtenir des réparations de la part du gouvernement américain », a déclaré Patricia Gossman, directrice adjointe senior pour l’Asie à Human Rights Watch. « Les administrations américaines successives ont passé sous silence ces graves abus, laissant les personnes les plus touchées sans indemnisation ni justice. »
Le conflit américain en Afghanistan, qui a duré 20 ans, s’est achevé avec la reprise de Kaboul par les talibans en août 2021. Le droit applicable au conflit était d’une part la Convention de Genève de 1949, et d’autre part le droit international humanitaire coutumier, qui interdit les exécutions sommaires, la torture et autres mauvais traitements, ainsi que les attaques délibérées ou indiscriminées contre des civils. Le conflit était aussi soumis au droit international des droits humains, notamment la Convention des Nations Unies contre la torture..
Un agriculteur afghan a déclaré à Human Rights Watch que les forces américaines l’avaient placé en détention à Ghazni en 2019, alors qu’il se remettait d’une opération des yeux. Il a affirmé avoir perdu définitivement la vue après avoir été battu par des soldats américains pendant son interrogatoire, sans qu’aucun soin médical ne lui soit prodigué. « Chaque fois que l’un d’entre eux n’aimait pas mes réponses, l’autre Américain me frappait avec la crosse de son fusil », a-t-il déclaré. « Ils m’ont dit que je mentais et m’ont frappé à coups de poing, de pied et avec la crosse de leur fusil. » Il n’a jamais été inculpé, et n’a été libéré qu’en août 2021.
Les États-Unis ont poursuivi certains soldats américains pour homicides illégaux. Le sergent Robert Bales a été condamné pour avoir tué 16 civils afghans à Kandahar en 2012. En 2011, à l’issue du procès portant sur le meurtre de 15 civils afghans à Kandahar par un groupe de soldats surnommé « Kill Team », le sergent-chef Calvin Gibbs a été reconnu coupable de meurtre et condamné à la prison à perpétuité ; le soldat de première classe Jeremy Morlock a été condamné à 24 ans de prison, et deux autres membres de l’unité ont été condamnés respectivement à 7 ans et à 3 ans de prison, pour ne pas avoir empêché ces meurtres.
Toutefois, de nombreux autres incidents marquants, dont le massacre d’au moins 18 civils afghans dans le district de Nerkh (province de Wardak) en 2014, n’ont jamais donné lieu à des poursuites, Le président américain Donald Trump a gracié plusieurs soldats américains reconnus coupables d’homicides illégaux ; parmi eux figurait le lieutenant Clint Lorance, condamné pour meurtre sur la base de témoignages d’autres soldats, puis gracié après avoir purgé 6 ans d’une peine de 19 ans. L’armée américaine a abandonné les poursuites contre le major Mathew Golsteyn, qui avait admis avoir tué un Afghan puis avoir dissimulé les faits, après que Donald Trump l’eut gracié en 2019.
D’autres forces de la coalition n’ont pas non plus pris de mesures significatives pour remédier aux graves abus commis par leur personnel militaire. L’Australie et le Royaume-Uni ont mené des enquêtes sur des allégations d’exécutions sommaires et de mauvais traitements infligés à des civils afghans par leurs forces, mais elles n’ont avancé que lentement. En Australie, le rapport issu de l’Enquête indépendante sur l’Afghanistan (« rapport Brereton »), au sujet des crimes de guerre présumés commis par les forces spéciales australiennes en Afghanistan entre 2005 et 2016, a été publié en 2020 ; mais six ans plus tard, seules deux arrestations ont eu lieu, les procès n’ont pas encore commencé, et aucune famille des victimes afghanes n’aurait reçu d’indemnisation.
Après que les médias britanniques ont révélé des preuves d’exécutions sommaires et d’autres crimes de guerre commis par des membres des forces spéciales du Royaume-Uni en Afghanistan, les gouvernements britanniques successifs ont annulé des enquêtes pénales et entravé l’engagement de poursuites judiciaires. Une enquête indépendante sur les allégations concernant l’Afghanistan a finalement été mise en place au Royaume-Uni en décembre 2022, mais son champ d’application a été limité à trois années, de 2010 à 2013.
En Afghanistan, des « hommes forts » (« strongmen ») au sein du gouvernement et soutenus par les États-Unis ont été responsables de graves abus, notamment des attaques contre des civils, des actes de torture infligés aux détenus, des viols, ainsi que des disparitions forcées. Des milices locales financées et entraînées par les forces américaines, ainsi que des forces d’intervention afghanes soutenues par la CIA, ont procédé à des exécutions sommaires et à des disparitions forcées.
Les talibans et d’autres insurgés ont pris pour cible des civils et causé des milliers de morts et de blessés parmi la population civile pendant le conflit. Les forces talibanes ont assassiné des femmes occupant des fonctions officielles et des journalistes, et ont attaqué des ambassades, des hôtels, des bureaux de vote et des organisations humanitaires. L’utilisation par les talibans d’engins explosifs improvisés lancés sans discernement sur les voies publiques et dans les zones peuplées a été l’une des principales causes de décès et de blessures parmi les civils afghans. Les dirigeants talibans ont laissé leurs combattants commettre ces exactions en toute impunité. D’autres groupes armés, notamment une branche de l’État islamique, ont perpétré des attentats-suicides visant les Hazaras et d’autres communautés minoritaires.
En 2020, la Cour pénale internationale (CPI) a ouvert une enquête sur d’éventuels crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis en Afghanistan depuis le 1er mai 2003 par toutes les parties belligérantes, y compris les talibans, l’État islamique, les forces gouvernementales afghanes, ainsi que l’armée américaine et la CIA. L’administration Trump a dénoncé toute tentative d’enquêter sur les crimes présumés commis par du personnel américain et a imposé des sanctions aux juges et aux procureurs de la Cour. En 2021, Karim Khan, alors procureur de la CPI, a donné la priorité uniquement aux crimes qui auraient été commis par les talibans et l’État islamique. Les enquêtes sur les crimes commis par d’autres parties n’ont pas progressé de manière visible.
En octobre 2025, le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies a pris la décision cruciale de mettre en place un mécanisme d’enquête indépendant concernant l’Afghanistan, chargé de recueillir, de regrouper, de conserver et d’analyser les preuves des crimes internationaux passés et en cours commis par toutes les parties, ainsi que de constituer des dossiers afin de faciliter de futures poursuites. Les dirigeants des Nations Unies devraient veiller à ce que ce mécanisme dispose de ressources suffisantes et entame ses enquêtes sans délai. Les autorités judiciaires étrangères devraient collaborer avec ce mécanisme afin de garantir que son travail inclue des consultations avec les survivant.e.s afghan.e.s d’exactions, notamment les femmes et les filles, et qu’il soutienne les poursuites à l’encontre des personnes impliquées dans des crimes internationaux graves.
« Les États-Unis et les autres pays qui ont pris part à la guerre en Afghanistan devraient mener des enquêtes en bonne et due forme et poursuivre en justice les auteurs présumés de crimes de guerre commis par leurs forces, et offrir une réparation appropriée aux victimes d’exactions et à leurs familles », a conclu Patricia Gossman. « L’indifférence des gouvernements et le temps qui passe ne devraient pas priver les victimes afghanes de la justice, de l’indemnisation et de la reconnaissance qui leur sont dues. »
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