English Français
Le 7 octobre 2001, en riposte aux attentats du 11 septembre perpétrés par Al-Qaïda, les États-Unis ont lancé l’opération militaire « Liberté durable » (« Enduring Freedom ») en Afghanistan, pays utilisé par Al-Qaïda comme base de leurs opérations sous la protection du gouvernement taliban. La campagne aérienne et terrestre américaine a été soutenue par les forces d’une coalition de pays alliés aux États-Unis. En décembre 2001, les États-Unis ont achevé le renversement des talibans, et négocié un accord avec diverses milices afghanes pour mettre en place un gouvernement intérimaire. Les combats se sont toutefois poursuivis épisodiquement jusqu’à la reprise de Kaboul par les talibans le 15 août 2021, provoquant le retrait définitif des forces américaines et d’autres forces internationales.
Ce dossier web résume les recherches de Human Rights Watch sur les violations des droits humains et du droit international humanitaire commises par toutes les parties au conflit, au cours des 25 dernières années. Il est essentiel de poursuivre la quête d’obligation de rendre des comptes, pour ces nombreuses violations.
Communiqué :
Les Afghans attendent toujours la justice, 25 ans après le début de la guerre
Arrestations arbitraires, détention de civils, actes de torture
Après l’invasion menée par les États-Unis, les autorités américaines ont autorisé le recours à des méthodes s’apparentant à de la torture et à des « restitutions extraordinaires » (« extraordinary renditions ») – c’est-à-dire l’enlèvement, le transfert et la détention abusifs et secrets de personnes d’un pays à un autre. Après la chute du gouvernement taliban, les forces américaines en Afghanistan ont arbitrairement détenu des civils, ont fait usage d’une force excessive lors des arrestations et ont détenu des personnes sans leur permettre de consulter un avocat ni de contacter leur famille. Des dizaines de milliers d’hommes ont été détenus, dont beaucoup ont subi des mauvais traitements, notamment le simulacre de noyade (« waterboarding »), des passages à tabac, la privation de sommeil et des simulations d’exécution. Beaucoup ont été libérés après des mois, voire des années, sans jamais avoir été inculpés d’aucun crime.
En savoir plus
« Operation "Enduring Freedom": Abuses by U.S. Forces in Afghanistan », 7 mars 2004 (rapport en anglais)
Des actes de torture commis impunément
Alors que la guerre entrait dans sa cinquième année, les informations faisant état de tortures se multipliaient, notamment concernant l’utilisation par la CIA (agence centrale de renseignement américaine) de « sites noirs » (« black sites »), des centres clandestins où les détenus étaient maintenus au secret. Au moins six détenus sont morts alors qu’ils étaient sous la garde des États-Unis en Afghanistan entre 2002 et 2005, dont cinq cas ont été qualifiés d’homicides. Cependant, aucun membre du personnel américain n’a jamais été poursuivi pour homicide suite à ces décès. Les autorités américaines ont systématiquement failli à leur devoir d’enquêter de manière adéquate sur les incidents de torture signalés, les enquêtes étant souvent classées prématurément ou bloquées sans aboutir à une résolution.
En savoir plus
« Getting Away with Torture? », 23 avril 2005 (en anglais)
« Killing and Torture by U.S. Predate Abu Ghraib », 20 mai 2005 (en anglais)
« Les États-Unis dirigeaient une "prison noire" secrète à Kaboul », 19 décembre 2005
« États-Unis : Plus de 600 personnes impliquées dans des abus contre des détenus »,, 26 avril 2006
Attaques des talibans contre des civils
Une insurrection talibane a débuté vers 2004, et a donné lieu à des attaques non seulement contre des cibles militaires, mais aussi contre des civils afghans et des infrastructures civiles. Les forces talibanes ont assassiné des responsables gouvernementaux civils, notamment des femmes occupant des fonctions officielles de haut rang, tué des travailleurs humanitaires et attaqué des centaines d’écoles de filles entre 2005 et 2010, forçant nombre d’entre elles à fermer. À partir de 2006, le nombre de victimes civiles causées par les forces insurgées a fortement augmenté, les attentats-suicides talibans visant de plus en plus souvent des hôtels, des ambassades, des installations de l’ONU et des zones densément peuplées, y compris des lieux fréquentés par des étrangers à Kaboul et dans d’autres grandes villes. Les talibans ont également pris pour cible des agents électoraux et des électeurs.
En savoir plus
« Lessons in Terror: Attacks on Education in Afghanistan », juillet 2006 (en anglais)
« The Human Cost: The Consequences of Insurgent Attacks in Afghanistan », avril 2007 (en anglais)
« Afghanistan : Les pourparlers devraient tenir compte des mauvais traitements infligés aux femmes par les talibans », 13 juillet 2010
Frappes aériennes et victimes civiles en Afghanistan
Les frappes aériennes américaines ont fait des centaines de morts et de blessés parmi les civils pendant le conflit, souvent parce que des renseignements erronés ont conduit à des attaques visant des habitations et des voitures civiles, ainsi que des mariages et des funérailles. De 2006 à 2007, le nombre de morts parmi les civils a presque triplé. La plupart des décès ont eu lieu lors de frappes aériennes non planifiées menées pour soutenir des « troupes en contact » (« troops in contact ») – c’est-à-dire des troupes au sol qui étaient attaquées ou poursuivaient des forces insurgées – et lors d’attaques aériennes où s’appliquaient les règles d’engagement américaines en matière de « légitime défense anticipée ».
Dans l’un de ces cas, en mai 2009, des avions américains ont frappé un village de la province de Farah, tuant plus de 100 civils, dont plus de 60 enfants. Le 3 octobre 2015, un hélicoptère de combat américain a frappé un hôpital de Médecins Sans Frontières (MSF) à Kunduz, tuant 42 patients, soignants et membres du personnel médical, et en blessant des dizaines d’autres. L’armée américaine a reconnu que les soldats impliqués dans cet incident n’avaient pas respecté le droit de la guerre, mais n’a pas engagé de poursuites pour crimes de guerre au motif qu’il n’y avait pas d’intention criminelle, ce que Human Rights Watch a contesté.
Les enquêtes menées par les États-Unis sur ces incidents ont souvent manqué de transparence, et un système défaillant d’indemnisation des victimes a empêché les survivants de recevoir une indemnisation en temps opportun ou adéquate. Après que le Pentagone eut imposé de nouvelles restrictions en matière de ciblage, le nombre de victimes civiles a diminué, mais il a de nouveau augmenté après l’assouplissement de ces restrictions en 2017.
En savoir plus
« Afghanistan: Les frappes aériennes font des victimes civiles », 8 septembre 2008
« Afghanistan : Des frappes aériennes menées par les Etats-Unis ont touché un hôpital », 3 octobre 2015
« Pentagon hospital attack report falls short », 4 mai 2016 (en anglais)
Les forces gouvernementales afghanes responsables de disparitions forcées et d’assassinats
Des « hommes forts » (« strongmen ») afghans soutenus par les États-Unis, dont le chef de la police de Kandahar et des chefs de milices locales, se sont rendus coupables d’une série d’exactions à l’encontre de civils et de détenus, notamment des exécutions sommaires, des viols et des centaines de disparitions forcées. La corruption a également sapé les efforts visant à mettre en place des institutions judiciaires et de sécurité respectueuses des droits humains.
En savoir plus
« Afghanistan : Les "hommes forts" responsables de violations des droits humains échappent à la justice », 3 mars 2015
Escalade des attaques des talibans et de l’État islamique
Début 2016, des groupes insurgés talibans en Afghanistan ont considérablement intensifié leurs attaques à Kaboul et dans d’autres grandes agglomérations, tuant et blessant des milliers de civils lors d’attentats-suicides et d’attaques à l’engin explosif improvisé. Une branche de l’État islamique, apparue en Afghanistan en 2015, a pris pour cible des dizaines de mosquées chiites ainsi que des écoles et des hôpitaux situés dans des quartiers où vivent des minorités. Après 2019, les attaques menées par ces deux groupes ont de plus en plus visé des journalistes et des responsables judiciaires, notamment des femmes juges.
En savoir plus
« Afghanistan : Les attaques des insurgés contre les civils s'intensifient », 7 mai 2018
« Afghanistan: Targeted Killings of Civilians Escalate », 16 mars 2021 (en anglais)
Des milices soutenues par la CIA ont procédé à des exécutions sommaires et à des disparitions forcées de détenus afghans
L’émergence de milices financées par la CIA et gérées par les services de renseignement afghans a entraîné une augmentation du nombre de morts parmi les civils et d’exécutions extrajudiciaires à partir de 2014 environ. Ces forces, connues sous le nom de « Zero Units », étaient financées par la CIA pour mener des opérations de recherche de présumés insurgés. Elles ont illégalement tué des civils lors de raids nocturnes, fait disparaître de force des détenus et attaqué des établissements de santé soupçonnés de soigner des combattants insurgés. Les « Zero Units » opérant en dehors des chaînes de commandement habituelles, aucune enquête n’a été menée sur les allégations d’abus à leur encontre et aucun responsable n’a été traduit en justice.
En savoir plus
« Afghanistan : Des forces soutenues par la CIA ont commis des atrocités », 30 octobre 2019
Les États-Unis ont sapé les efforts de justice internationale à l’égard de l’Afghanistan
En mars 2020, les juges de la Cour pénale internationale (CPI) ont donné leur feu vert à une enquête menée par le procureur de la Cour sur d’éventuels crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis en Afghanistan depuis le 1er mai 2003, notamment par les talibans, l’État islamique, les anciennes forces gouvernementales afghanes, ainsi que l’armée américaine et la CIA. Sous la première administration Trump, les États-Unis ont imposé des sanctions à la procureure de la CPI de l’époque, Fatou Bensouda, ainsi qu’à d’autres responsables de la Cour. Ces sanctions ont été levées sous l’administration Biden. À la suite du retrait américain d’Afghanistan et de la reprise du pouvoir par les talibans en 2021, le procureur de la CPI de l’époque, Karim Khan, a donné la priorité aux crimes présumés commis par les talibans et l’État islamique. Ces enquêtes ont conduit, en 2025, à la délivrance par la CPI de mandats d’arrêt à l’encontre de deux hauts dirigeants talibans, accusés de persécution fondée sur le genre. Les enquêtes concernant les crimes commis par d’autres parties n’ont pas fait l’objet d’avancées rendues publiques.
En savoir plus
« La CPI autorise l’ouverture d’une enquête en Afghanistan », 5 mars 2020
« CPI : Le travail d’enquête sur l’Afghanistan peut reprendre », 31 octobre 2022
« Afghanistan : La CPI a émis des mandats d'arrêt contre deux hauts dirigeants talibans », 8 juillet 2025
Une prolifération des exactions
Depuis plus de 25 ans, tout dialogue politique constructif a été rendu pratiquement impossible par les exactions généralisées commises par les forces américaines, qui ont contribué à alimenter le recrutement des talibans, ainsi que par les exactions des talibans, en particulier à l’encontre des femmes, de la société civile et des médias. Les administrations américaines successives ont largement considéré les droits humains comme un obstacle à leurs objectifs militaires, plutôt que comme un élément essentiel d’une paix durable et respectueuse des droits en Afghanistan.
En savoir plus
« How US-Funded Abuses Led to Failure in Afghanistan », 6 juillet 2021 (en anglais)
Le projet d’un nouveau mécanisme de l’ONU offre un espoir de justice
En octobre 2025, le plaidoyer mené par plus de 100 organisations afghanes et internationales de défense des droits humains a abouti à l’adoption, par le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, d’une résolution visant à mettre en place un mécanisme de l’ONU chargé d’enquêter sur les crimes passés et en cours commis par toutes les parties Afghanistan. L'appel lancé par ces organisations était clair : toutes les victimes d'abus devraient pouvoir bénéficier d'un accès égal à la justice, quels que soient les responsables. Cette résolution adoptée à l'unanimité a envoyé un message fort, indiquant que les manquements des États-Unis en matière de responsabilité pénale, et leur double standard (une approches « deux poids deux mesures ») en matière de justice se heurtent à une détermination internationale croissante à traduire en justice les responsables de crimes internationaux.
En savoir plus
« ONU : Le Conseil des droits de l’homme crée un mécanisme d’enquête sur l’Afghanistan », 6 octobre 2025