Un groupe de délégués à la Jirga (assemblée) consultative de la Paix qui s'est réunie à Kaboul en  juin 2010, dont la députée afghane Shinkai Karokhail (au centre). Vingt pourcent des délégués à cette Jirga étaient des femmes, dont plusieurs ont déploré que leurs préoccupations soient peu prises en compte.

© 2010 Leslie Knott

(Kaboul, le 13 juillet 2010) - La persistance des attaques menées par les talibans contre les femmes en Afghanistan implique que le droit des femmes devrait constituer une priorité dans le cadre de tout accord politique avec les forces insurgées, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui. Le gouvernement afghan et ses supporters internationaux n'ont pas tenu compte de la nécessité de protéger les femmes dans les programmes de réintégration des combattants insurgés et ont omis de garantir l'inclusion du droit des femmes aux pourparlers potentiels avec les talibans, a déclaré Human Rights Watch.

Le rapport de 65 pages, intitulé « The ‘Ten-Dollar Talib' and Women's Rights: Afghan Women and the Risks of Reintegration and Reconciliation » («Talibans à dix dollars et droits des femmes : Les femmes afghanes et le risque de la réintégration et de la réconciliation »), relève les difficultés potentielles que constituent les futurs accords du gouvernement avec les insurgés pour le droit des femmes. Le rapport décrit la manière dont les femmes, dans les régions contrôlées par les talibans, font souvent l'objet de menaces, d'intimidations et de violences, dont l'éducation des jeunes filles est mise en péril, et dont les femmes politiques et activistes sont attaquées et tuées en toute impunité.

« Les femmes afghanes ne devraient pas avoir à abandonner leurs droits au profit d'un accord négocié par le gouvernement avec les talibans », a déclaré Tom Malinowski, directeur de Human Rights Watch à Washington.

Dans les régions sur lesquelles ils exercent leur contrôle ou leur influence, les talibans ont menacé et attaqué des femmes participant à la vie publique et des femmes ordinaires qui travaillent en dehors de leur domicile. L'une des formes de menace les plus couramment employées est celle de la « lettre nocturne », un message souvent déposé devant une maison ou une école.

Une fonctionnaire du gouvernement a quitté son emploi après avoir reçu cette lettre en février 2010 : « Nous, talibans, t'avertissons que si tu ne t'arrêtes pas de travailler pour le gouvernement, nous te tuerons plus violemment qu'aucune autre femme avant toi. Cela servira de leçon aux femmes comme toi qui travaillent. »

Hossai, 22 ans, employée au sein d'une société de développement américaine, a reçu des menaces similaires par téléphone mais a continué de travailler. En avril, des tireurs non identifiés l'ont tuée alors qu'elle quittait son bureau. Peu après, une autre femme a reçu une lettre nocturne lui affirmant qu'elle serait la suivante : « Comme hier nous avons tué Hossai, dont le nom était sur notre liste, ton nom et les noms d'autres femmes sont également sur notre liste. »

Les talibans et autres insurgés ciblent régulièrement l'éducation des jeunes filles en menaçant et en attaquant, notamment, les enseignantes et les étudiantes. En février, une école de filles d'une province du Nord a reçu la lettre nocturne suivante :

« Nous vous avons déjà dit de fermer l'école et d'arrêter de mystifier de pures et innocentes jeunes filles au nom de ce gouvernement non musulman ; mais vous avez fait la sourde oreille... Il s'agit du dernier avertissement : fermez cette école immédiatement... si vous restez dans la province, souvenez-vous que vous et votre famille serez éliminés. »

Pour l'instant, le gouvernement d'Hamid Karzaï n'a pas réellement fait preuve de réactions appropriées à ces attaques dans ses programmes de réintégration des insurgés ou dans ses propositions d'arrêter de combattre les talibans pour se réconcilier avec leurs principaux chefs, a déclaré Human Rights Watch.

Le gouvernement afghan n'a offert aux femmes que peu d'assurance de son intention de sauvegarder les libertés qu'elles ont recouvrées depuis la chute du gouvernement taliban en 2001. Ces dernières années, Karzaï n'a fait que peu de cas des femmes lorsque cela s'avérait pratique sur un plan politique. En mars 2009, par exemple, il a signé la loi chiite sur le statut personnel (loi discriminatoire qui prive les femmes, notamment, du droit de garde de leurs enfants et de leur liberté de mouvement) et, en 2008, il a gracié deux violeurs collectifs pour des raisons politiques.

Certains partisans internationaux de la réintégration considèrent à présent l'insurrection principalement comme non idéologique et pointent du doigt les « talibans à dix dollars », qui ne combattent que pour l'argent. Les États-Unis et les forces de l'OTAN, ainsi que plusieurs importants bailleurs de fonds, cautionnent largement les programmes de réintégration, qu'ils financeront en grande partie. Leur soutien en faveur de la réconciliation avec les talibans est toutefois plus limité.

Malgré les promesses des soutiens internationaux de l'Afghanistan de promouvoir le droit des femmes, l'organisation Human Rights Watch reste préoccupée par le risque qu'eux aussi le sacrifient sur l'autel d'une stratégie de retrait d'Afghanistan. Par exemple, bien que le gouvernement afghan ait déclaré que les insurgés qui réintègreront ou se réconcilieront avec le gouvernement devront accepter la constitution afghane, qui défend le droit à l'égalité des femmes, aucun contrôle ni aucun mécanisme n'en garantit le respect.

Les interviews réalisées par Human Rights Watch laissent entrevoir une division parmi les acteurs afghans et internationaux quant à la question de savoir s'il sera possible de mettre en œuvre de manière explicite des moyens de préserver le droit des femmes à l'éducation, au travail et à l'engagement politique.

« Les gouvernements donateurs soulignent avec justesse la nécessité de laisser l'Afghanistan gérer ce processus », a déclaré Tom Malinowski. « Mais cela ne signifie pas qu'ils doivent financer des accords qui mettront les femmes en danger. »

Le gouvernement afghan a cherché à coopter des factions de l'opposition en leur offrant l'impunité pour les crimes de guerre et autres violations sérieuses des lois internationales. Mais la justice et la recherche des coupables de crimes graves devraient être au centre de tout processus de réconciliation avec les talibans et autres insurgés, a déclaré Human Rights Watch. Cette exigence requiert que certains fonctionnaires du gouvernement soient jugés pour des crimes graves, et qu'un contrôle plus strict soit appliqué à la sélection des candidats à des élections et à des nominations politiques.

Le rapport décrit les conditions qui devraient être incluses à tout processus de réintégration, de négociation ou de réconciliation afin de garantir le droit des femmes. Le droit des femmes à travailler, à recevoir un enseignement et à s'engager en politique devrait être explicitement protégé, a déclaré Human Rights Watch. Les personnes ayant des antécédents de violences graves à l'encontre des femmes et des filles devraient être exclues du pouvoir. Les femmes politiques devraient être totalement intégrées au processus décisionnel relatif à la réintégration et à la réconciliation, puisqu'elles sont les meilleures garantes de leurs propres droits.

« Le prix payé par les Afghanes dans le cadre de ce conflit est élevé, et personne ne souhaite la paix plus ardemment qu'elles », a conclu Tom Malinowski. « Mais leurs droits n'ont pas à être bradés au nom de quelque accord précipité. La paix n'est pas incompatible avec la justice. »