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A member of the Senegalese graffiti collective "RBS CREW" paints informational murals advising how to stop the spread of the new coronavirus, on the wall of a high school in the Parcelles Assainies neighborhood of Dakar, Senegal, March 25, 2020.

La tempête à l’horizon : le coronavirus en Afrique

La pandémie menace en particulier les camps de réfugiés et les zones urbaines densément peuplées

A member of the Senegalese graffiti collective "RBS CREW" paints informational murals advising how to stop the spread of the new coronavirus, on the wall of a high school in the Parcelles Assainies neighborhood of Dakar, Senegal, March 25, 2020.  © 2020 AP Photo/Sylvain Cherkaoui

Bien que le coronavirus semble atteindre l’Afrique plus lentement que d’autres régions du monde, son impact pourrait bientôt s’avérer dévastateur, craint la directrice de la division Afrique de Human Rights Watch, Mausi Segun. Ses préoccupations sont liées d’une part à la faiblesse des systèmes de santé publique et des services de santé à travers le continent, et d’autre part de la difficulté à mettre en œuvre des mesures de confinement ou « distanciation sociale » dans les zones urbaines densément peuplées et les camps de déplacés. Mausi Segun s’entretient avec Amy Braunschweiger au sujet des réponses – bonnes et mauvaises – apportées jusqu’à présent par les gouvernements africains à la pandémie, ainsi que de la manière dont une stratégie fondée sur le respect des droits humains renforcerait la sûreté des populations africaines face à l’ampleur de cette crise sanitaire, en aidant à freiner la propagation du COVID-19.

Quelles sont vos principales préoccupations concernant la propagation du coronavirus en Afrique ?

Dans de nombreux pays où nous travaillons, la santé publique et les infrastructures de santé sont extrêmement faibles. La lenteur de la propagation du virus en Afrique est source d’un peu de réconfort et, espérons-le, donne aux gouvernements un peu de  temps pour renforcer ces infrastructures. Mais malheureusement, nous n’avons pas vu grand-chose à cet egard jusqu’à présent. Les options de dépistage et de traitement restent très insuffisantes, et nous supposons qu’il y a probablement beaucoup plus de cas que ceux qui ont été officiellement signalés à ce jour. En outre, la pandémie vient s’ajouter aux épidémies meurtrières déjà observées sur le continent, comme la rougeole et le choléra, qui pourraient aggraver le potentiel létal du coronavirus. L’accès à l’eau potable et salubre, convenable pour l’hygiène et l’assainissement, est également limitée en Afrique subsaharienne, y compris même dans de nombreux établissements de santé.

En voyant les difficultés qu’ont des pays plus riches pour endiguer la propagation du coronavirus, on peut vraiment craindre qu’il ne se répande à travers l’Afrique à un rythme accru.

Dans quelle mesure les réponses de certains gouvernements portent-elles atteinte aux droits humains ?

Les gouvernements ont pour obligation de sensibiliser les gens aux nouvelles maladies et de s’efforcer de limiter leur transmission. Ils doivent également assurer la prise en charge de tous les malades, veiller à l’absence de discrimination et accorder une attention particulière aux plus vulnérables.

Certains ont été lents à réagir, et d’autres ont dans un premier temps suggéré que la maladie ne touchait que les étrangers. Dans de nombreux pays d’Afrique, le manque d’investissement dans la santé nuit aux capacités nationales de traçabilité des nouveaux cas et nous constatons l’insuffisance du nombre de tests et de traitements disponibles. En outre, il y a trop peu de soignants pour s’occuper de tous les malades.

Jusqu’à ce que le Burundi enregistre ses deux premiers cas le 31 mars, le gouvernement de ce pays avait prétendu qu’il était protégé du virus parce qu’il « plaçait Dieu avant tout », alors que des experts avaient averti que davantage de tests étaient nécessaires et que les sites de quarantaine étaient insalubres et surpeuplés. Le Soudan du Sud n’a aucune infection enregistrée, ce qui ne signifie pas qu’il n’y en a pas.

Nous avons été témoins d’une utilisation excessive de la force pour imposer le confinement ou mettre en quarantaine. C’est le cas de l’Ouganda, où des ressortissants de retour de pays touchés par la pandémie ont été détenus à leur arrivée, et conduits de force dans des hôtels où il leur a été demandé de payer le coût d’un séjour pouvant aller jusqu’à deux semaines, avec des factures qui ont pu atteindre jusqu’à 1 000 dollars. Certaines personnes sont obligées de se « mettre en quarantaine » en dormant dans les halls d’hôtel ou dans des aéroports, ce qui ne fait qu’aggraver les choses, ces endroits regorgeant d’autres voyageurs sous la même contrainte.

Au Kenya, le 30 mars, la police a abattu un adolescent âgé de 13 ans à Nairobi, semble-t-il en vue d’imposer un couvre-feu. La police a également eu recours à une force excessive à Mombasa et ailleurs pour faire respecter des couvre-feux.

Le gouvernement éthiopien a bloqué Internet et les lignes téléphoniques pendant trois mois dans l’ouest de la région d’Oromia, où une opération contre-insurrectionnelle est en cours, privant des millions de personnes d’informations sur la pandémie jusqu’au rétablissement de l’accès le 31 mars. Une décision qui n’a été prise par les autorités que grâce à un plaidoyer soutenu de la part d’organisations qui les ont convaincues de la nécessité de communiquer aux populations des informations vitales sur le coronavirus.

En Afrique du Sud, nous avons vu des policiers tirer des balles en caoutchouc et utiliser des canons à eau pour disperser des sans-abris faisant la queue pour se nourrir, en leur disant de « rentrez chez vous ! ». La récente décision d’entasser des sans-domicile fixe dans des écoles, des églises, des stades et des parkings compromet la possibilité de distanciation sociale. Cela se produit également dans les communautés de migrants où les gens sont placés en quarantaine.

Deux membres du collectif sénégalais RBS CREW, spécialisé dans l’art du graffiti, travaillent sur une peinture murale illustrant le lavage de mains, préconisé pour se protéger contre le coronavirus. Photo prise devant le mur d'un lycée du quartier de Parcelles Assainies à Dakar, le 25 mars 2020. © 2020 AP Photo/Sylvain Cherkaoui

La protection insuffisante des communautés défavorisées met-elle l’ensemble de la population en danger ?

Cette maladie met tout le monde en danger. Cependant, certains sont davantage en mesure de restreindre leurs contacts avec autrui que d’autres. De nombreuses personnes démunies ont des emplois mal rémunérés mais essentiels. Ils récoltent de la nourriture, la vendent sur les marchés ou dans les magasins, conduisent des bus, nettoient les hôpitaux ou travaillent comme domestiques. Nous sommes tous finalement connectés, et si les gouvernements ne trouvent pas un moyen de soutenir et de protéger les droits économiques des communautés pauvres, personne ne pourra s’isoler éternellement de ce virus.

Les gouvernements respectent-ils les droits humains, dans le cadre des mesures déjà prises contre la pandémie ?

Plusieurs gouvernements ont agi rapidement pour freiner la propagation en suspendant l’entrée sur le territoire, comme le Soudan, qui a commencé à filtrer les voyageurs entrant dans le pays fin janvier. Certains États proposent des services de santé ad hoc. Dans l’État de Lagos, au Nigéria, le gouvernement fournit des articles de première nécessité, notamment des vivres et des produits de nettoyage comme du savon, aux communautés et institutions à faible revenu.

Les gouvernements devraient comprendre que les personnes fragilisées économiquement ou les résidents de bidonvilles disposent de ressources limitées, et que ne pas sortir pour gagner sa vie pendant quelques jours peut conduire fatalement à la famine. Ceux d’entre eux qui se mobilisent pour prêter assistance à ces populations adressent un signe d’espoir.

Quelle incidence le coronavirus pourrait-il avoir sur les pays en conflit ?

Dans les pays où sévissent des conflits comme le Soudan du Sud, la République centrafricaine, le Mali, le Burkina Faso et le nord-est du Nigéria, les populations sont particulièrement à risque. Cela est également vrai des pays accueillant de vastes populations de réfugiés dans des camps gigantesques, comme le Soudan, le Soudan du Sud, l’Éthiopie et le Kenya. Ces pays aux infrastructures et aux systèmes de protection sociale déjà affaiblis ne sont pas en mesure de faire face à la propagation du virus. Le nombre élevé de déplacés et les problèmes sécuritaires liés à la fourniture de services de santé à ces populations sont extrêmement préoccupants.

Au Burkina Faso, le nombre de personnes déplacées par les combats a augmenté de près de 1 000% pour atteindre plus de 765 000 au cours de l’année écoulée. À l’heure actuelle, c’est dans ce pays qu’ont été recensés le plus grand nombre de cas en Afrique de l’Ouest. Dans des communautés ou des camps surpeuplés accueillant des déplacés et des réfugiés, il serait particulièrement difficile pour les gouvernements de stopper, ou même de contenir la propagation de l’infection. Ils doivent veiller au respect de la distanciation sociale et mettre en place des dispositifs de quarantaine et d’isolement à l’intention de ces populations.

Les rumeurs et la désinformation, de même qu’une perception erronée selon laquelle le COVID-19 serait un virus étranger, pourraient conduire à des menaces contre les travailleurs humanitaires, tout en limitant leurs capacités à fournir une assistance vitale et à protéger les civils.

Quel segment de la population africaine est le plus à risque face au coronavirus ?

Tout le monde est en danger. Dans d’autres régions du monde, les enfants sont moins susceptibles de contracter le coronavirus et d’en mourir. Mais nous ne savons pas si cela sera également vrai en Afrique, où la malnutrition ou les coinfections, par exemple à partir de vers intestinaux entre autres, pourraient vulnérabiliser davantage les enfants.

Par ailleurs, nous pouvons nous attendre à voir se répéter en Afrique qui a été observé ailleurs. Nous sommes préoccupés de la propagation du virus dans des prisons surpeuplées et la plupart, sinon la totalité des prisons en Afrique, sont surpeuplées. Les gouvernements, comme celui du Soudan du Sud qui a déjà commencé à remettre en liberté des détenus, devraient envisager de réduire la population carcérale en garantissant une libération anticipée et en mettant fin à la détention arbitraire. Un pourcentage élevé de prisonniers en Afrique se trouvent en détention provisoire et n’ont pas été condamnés pour un crime. Le moment est venu de procéder à des libérations anticipées, en particulier pour les individus condamnés pour des infractions non violentes.

Nous sommes également préoccupés par la situation dans les sites de personnes déplacées et les bidonvilles urbains surpeuplés où tant de personnes, notamment les plus âgés et d’autres souffrant de maladies préexistantes, vivent dans des logements exigus avec leurs familles, rendant pratiquement impossible la pratique de la distanciation sociale ou de l’isolement. Nous sommes également préoccupés du sort des personnes handicapées, en particulier ceux et celles qui sont enchaînés ou internés. Les personnels soignants – dont la plupart sont des femmes – ainsi que les personnes âgées, les femmes en général et les travailleurs migrants, dont beaucoup sont sans papiers, peuvent être exclus des soins de santé dont ils ont besoin. Les écoles sont fermées, et des périodes prolongées de confinement à domicile dans des circonstances difficiles peuvent exposer les filles au viol et au mariage d’enfants. De plus, contrairement aux pays riches, les cours en ligne ou même l’enseignement à distance peuvent ne pas être disponibles pour les enfants africains. Mais l’amélioration des services, notamment l’électricité et l’Internet à domicile, ainsi que d’autres moyens de communication, peut aider à garantir aux familles des alternatives à la scolarisation pendant que les enfants restent à la maison pour une période indéterminée.

Enfin, en raison des restrictions de voyage, les riches et les hauts fonctionnaires africains ne peuvent plus se rendre à l’étranger pour y obtenir des soins médicaux, ce qui exercera peut-être une pression supplémentaire pour améliorer les infrastructures de santé nationales.

Cet entretien a été condensé et légèrement révisé.

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