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Soudan : Le plan de l’ONU et de l’UA pour le Darfour présente des lacunes

Les communautés vulnérables ont toujours besoin d’être protégées

Des membres de la Mission conjointe des Nations Unies et de l'Union africaine au Darfour (MINUAD, ou UNAMID en anglais) montent la garde dans le village de Shagra, dans la région du Darfour située dans l’ouest du Soudan, en octobre 2012. © 2012 Reuters

(New York, le 16 mars 2020) – La proposition des Nations Unies et de l’Union africaine (UA) de limiter le rôle protecteur de l’ONU au Soudan menace la sécurité des civils au Darfour, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Dans un nouveau rapport qui doit faire l’objet de discussions au Conseil de sécurité le 17 mars 2020, le Secrétaire général de l’ONU et le président de la Commission de l’UA proposent d’exclure la « protection physique » des civils du mandat d’une nouvelle mission politique et de consolidation de la paix au Soudan.

S’il décide d’autoriser le déploiement d’une nouvelle mission de l’ONU pour la totalité du Soudan, le Conseil de sécurité devrait y inclure des unités de police armées qui auraient la capacité de protéger les civils, des militaires de maintien de la paix capables de réagir rapidement à des menaces lorsqu’elles se présenteraient, ainsi que des équipes mobiles de surveillance des droits humains basés au Darfour, a affirmé Human Rights Watch.

« Le Darfour n’est pas comme les autres régions du Soudan », a déclaré Kenneth Roth, directeur exécutif de Human Rights Watch. « Le Conseil de sécurité de l’ONU devrait reconnaître que le Darfour nécessite un retrait beaucoup plus graduel et maintenir une présence sécuritaire sur le terrain afin de protéger les civils de manière active. Les violences passées dans cette région, et celles qui s’y produisent encore, font que les civils ne peuvent faire confiance aux seules forces de sécurité soudanaises et ont encore besoin de militaires de maintien de la paix pour leur protection. »

L’actuelle mission conjointe de maintien de la paix de l’ONU et de l’UA au Darfour, la MINUAD, doit se retirer du Soudan d’ici à octobre 2020, au bout de plusieurs années de diminution de ses effectifs sous la pression du précédent gouvernement soudanais et des gouvernements occidentaux désireux de réduire leurs coûts. D’ici au 31 octobre, la mission fermera ses 14 dernières bases et retirera la totalité de ses 4 040 personnels militaires et 2 500 policiers restants.

Après la destitution du président Omar el-Béchir en avril 2019, le nouveau gouvernement du Soudan a demandé à l’ONU de retarder le retrait de la MINUAD. Au début de 2020, le gouvernement a envoyé deux lettres au Conseil de sécurité dans lesquelles il lui demandait d'autoriser le déploiement d’une nouvelle mission « de suivi », à caractère politique et chargée de consolider la paix, dans tout le Soudan. Quoique ces lettres suggéraient que la nouvelle mission soit autorisée selon les dispositions du Chapitre VI de la Charte de l’ONU, elles demandaient aussi que la mission puisse « soutenir les opérations de rapatriement et de réintégration des personnes déplacées à l’intérieur des frontières et des réfugiés » et d’assurer « la protection des civils » et « la surveillance de la situation en matière de droits humains et le développement des capacités des institutions nationales. »

Néanmoins, la proposition avancée dans le rapport du Secrétaire-général ne prévoit aucun personnel en uniforme pour protéger les civils au Darfour, où les risques de violence demeurent élevés. Le rapport n’envisage que quelques conseillers de police pour former et appuyer individuellement les autorités soudanaises, déclarant que « la protection des civils relève de la responsabilité des Soudanais, mais un mécanisme post-MINUAD peut apporter un appui en matière de conseil et de renforcement des capacités aux autorités qui seraient chargées d’assurer cette protection. » Le rapport suggère que ces conseillers devraient coopérer avec « les forces de police soudanaises, les volontaires de la police de proximité, les Réseaux de protection des femmes, ainsi que d’autres partenaires. »

Human Rights Watch a appris, de sources onusiennes dignes de foi, qu’une version initiale du rapport du Secrétaire-général reflétait mieux les menaces pesant sur les civils. Les passages qui auraient été supprimés reconnaissaient explicitement que les points chauds au Darfour bénéficieraient encore de la prolongation de la présence d’« unités de police constituées » – forces de police armées qui sont autorisées à répondre à des menaces imminentes pour les civils – et de « forces de réaction rapide » – une force légère de protection composée de militaires de maintien de la paix. Les experts ont proposé ces éléments comme étant le moyen le plus approprié de protéger les points chauds, même au sein d’une mission plus globale chargée de soutenir la transition politique.

À travers le Darfour, où des attaques de grande envergure ont débuté à l’instigation du gouvernement en 2003, les menaces contre les civils persistent. Les forces gouvernementales et rebelles ont continué de s’affronter dans la zone du djebel Marra, où la MINUAD a concentré ses activités de protection depuis 2018. Le Groupe d’experts de l’ONU sur le Soudan a affirmé que les personnes déplacées dans cette région avaient été à plusieurs reprises contraintes de fuir leurs habitations pour chercher refuge et protection contre les combats, notant que ces « multiples déplacements » augmentaient les risques d’agression sexuelle et de violence.

Les militaires de maintien de la paix de la base temporaire d’opération de la MINUAD à Golo, établie en 2018, ont fourni des abris aux personnes déplacées par les combats et aux civils vivant dans la région du djebel Marra. Depuis novembre 2019, ils ont effectué des milliers de patrouilles pour escorter les agences humanitaires et fournir une plus grande sécurité, notamment aux camps de personnes déplacées, aux points d’eau, aux zones agricoles et aux routes migratoires.

Quoique le rapport du Secrétaire-général reconnaisse que « de nouveaux déplacements continuent de se produire dans la zone de Golo », il ne fait aucune recommandation pour apporter une réponse effective à ces besoins après le départ de la MINUAD.

Les violences inter-communautaires, souvent exacerbées par l’intervention des forces gouvernementales, ont causé la mort de dizaines de personnes ces derniers mois. Le 8 mars, des nomades arabes armés ont attaqué un village peuplé de membres de l’ethnie zaghawa dans la région de Hijir Tonjur et en ont incendié la majeure partie, forçant des milliers de personnes à prendre la fuite, selon des témoins. De nombreux blessés n’ont pas pu obtenir de soins médicaux adéquats et, selon la MINUAD, au moins une douzaine de personnes sont mortes.

À El Geneina, au Darfour-Occidental, des affrontements ont éclaté entre membres des communautés arabe et masalit en décembre 2019, six mois après que les forces de la MINUAD eurent évacué leur base dans ce secteur. Des groupes armés arabes, dont des membres des Forces d’appui rapide, un groupe paramilitaire soudanais, ont attaqué un camp de personnes déplacées et tué des dizaines d’habitants, dont des enfants, violé des femmes et des filles, détruit des écoles et incendié des maisons, mettant en fuite des dizaines de milliers de personnes. En mars 2020, des personnes déplacées étaient toujours abritées dans des écoles à El Geneina. Des habitants du Darfour ouest ont exprimé à Human Rights Watch leur conviction qu’une présence à cet endroit de militaires de maintien de la paix aurait pu empêcher ces violences.

La proposition de l’ONU et de l’UA note que ces « affrontements au Darfour ouest ont illustré les préoccupations au sujet de la persistance de défis sécuritaires dans les zones d’où la MINUAD s’est retirée. Les éléments des forces de sécurité soudanaises sont soit impliqués dans ces incidents violents, soit n’ont pas la capacité d’y répondre. »

Le commandant de la Force d’appui rapide, Hemedti, est devenu le numéro deux du Conseil souverain actuellement au pouvoir au Soudan, ce qui pourrait encourager ses forces à s’attaquer aux civils, a déclaré Human Rights Watch. Des membres des forces de Hemedti ont été impliquées dans le massacre du 3 juin 2019 à Khartoum et dans de nombreuses attaques particulièrement brutales contre les populations civiles du Darfour au cours des cinq dernières années, notamment dans une série de viols massifs commis dans la ville de Golo, dans le djebel Marra, en 2015. Les responsables de ces crimes n’ont pas été inquiétés par la justice.

Les civils vivant dans les camps de personnes déplacées éparpillés dans la région ou à la périphérie des installations existantes de la MINUAD, comme à Sortony, sont particulièrement vulnérables aux attaques de groupes armés sans la présence dissuadante des forces internationales, a déclaré Human Rights Watch.

En novembre 2019, un millier de personnes déplacées vivant à Sortony ont manifesté pour exprimer leurs craintes au sujet d’un éventuel retour vers leurs lieux d’origine. Le Groupe d’experts sur le Soudan a affirmé qu’« à plusieurs reprises, des personnes déplacées à l’intérieur des frontières, revendiquant la propriété légitime de leurs terres et tentant de les récupérer, ont été victimes de harcèlement, menacées, chassées et agressées, et parfois tuées. Des femmes et des filles ont été agressées sexuellement et violées. »

Dans le camp de Kalma au Darfour sud, les éléments de police de la MINUAD ont été la seule force capable de patrouiller la zone. En avril 2019, ils se sont interposés entre des factions armées rivales au sein du camp et ont aidé à calmer des tensions qui s’étaient précédemment soldées par 16 morts et 17 blessés.

Dans son dernier communiqué, le Conseil de paix et de sécurité de l’UA a « réitéré ses appels à la plus grande prudence avec laquelle il convient de poursuivre le retrait de la MINUAD, afin de préserver les acquis et d’éviter la rechute et le vide sécuritaire. »

« Il n’est pas nécessaire que le Conseil de sécurité de l’ONU accepte les options limitées qui lui sont présentées », a affirmé Kenneth Roth. « Le Conseil de sécurité devrait plutôt créer une mission de suivi qui serait chargée de soutenir la transition nationale vers un gouvernement civil respectueux des droits et la consolidation de la paix, mais qui reconnaisse également la nécessité de continuer à protéger les civils au Darfour. »

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