Le leader de l’opposition camerounaise Maurice Kamto, qui a été arrêté à Douala le 28 janvier 2019, manifestement sur la base de motifs politiques.

© 2018 Pius Utomie Ekpei/AFP/Getty Images

Mise à jour du 1er février 2019 : Dans la soirée du 30 janvier, Human Rights Watch a appris que Kamto est actuellement détenu dans le bâtiment du Groupement spécial d’opérations (GSO) à Yaoundé. Selon son avocat, Kamto pourrait être accusé d’insurrection, d’hostilité contre par la patrie, d’association de malfaiteurs, de troubles à l'ordre public, de rébellion, de rébellion en groupe, et d’incitation à l’insurrection. Human Rights Watch a également reçu des informations selon lesquelles jusqu’à 200 personnes, dont la majorité sont des partisans du MRC, sont actuellement en détention suite aux manifestations du 26 janvier.


(Nairobi) – Depuis le 26 janvier 2019, les autorités camerounaises ont arrêté des opposants politiques et ont violemment dispersé des manifestations pacifiques. Le leader de l’opposition du pays, Maurice Kamto, a été arrêté à Douala le 28 janvier pour des raisons apparemment motivées par des considérations politiques et est toujours en détention.

La répression semble être coordonnée, car des figures de l’opposition alliées à Maurice Kamto – Albert Dzongang, Christian Penda Ekoka, Alain Fogue et Célestin Djamen – ont aussi été arrêtées le 28 janvier. Célestin Djamen a été arrêté alors qu’il se trouvait dans un hôpital où il recevait des soins pour des blessures subies lors d’une manifestation tenue le 26 janvier.

« Le gouvernement camerounais montre, à travers cette répression, qu’il refuse d’accepter tout rôle pour les partis d’opposition, envoyant un message dissuasif à ceux qui oseraient remettre en cause le statu quo », a déclaré Ida Sawyer, directrice adjointe de la division Afrique chez Human Rights Watch. « La dernière répression était cohérente avec les méthodes d’un gouvernement dont les forces de sécurité ont commis de graves abus contre des civils et des voix dissidentes au cours des années passées. »

Le gouvernement devrait libérer toutes les personnes arrêtées ou les mettre en examen, autoriser les manifestations et mener des enquêtes et sanctionner les violences policières, a indiqué Human Rights Watch.

On ne sait actuellement pas où se trouvent Maurice Kamto et ses collègues. Human Rights Watch s’est entretenu avec Emmanuel Simh, avocat de Maurice Kamto et des autres personnes arrêtées, qui a confirmé avoir déposé une demande auprès du Procureur général dans la capitale, Yaoundé, pour obtenir un droit d’accès à ses clients. Cependant, ce droit de visite ne lui a toujours pas été accordé. En vertu de la loi camerounaise, la police doit présenter toute personne accusée d’un crime à un juge dans un délai de 48 heures, qui peut être renouvelé à deux reprises.

Le 7 octobre 2018, le président Paul Biya, a remporté son septième mandat. Paul Biya est au pouvoir depuis 1982. En 2008, la constitution a été modifiée avec la suppression de la limitation du nombre de mandats. Les élections d’octobre ont été marquées par un faible taux de participation, notamment dans les régions anglophones du pays, et par des allégations de fraude. Paul Biya a été déclaré vainqueur avec 71 pour cent des voix, alors que Maurice Kamto, le leader du parti d’opposition Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), a officiellement obtenu 14 pour cent des voix. Le 8 octobre, Maurice Kamto a annoncé qu’il avait remporté les élections et a appelé Paul Biya à une passation de pouvoir pacifique.

Les partisans de Kamto ont organisé des manifestations à petite échelle depuis les élections.

Les arrestations font suite à une répression violente du gouvernement de Paul Biya contre des manifestants soutenant Maurice Kamto qui s’étaient rassemblés à Douala le 26 janvier. Les manifestants demandaient, entre autres, un recomptage des voix. Divers témoignages, ainsi que des dossiers médicaux, des clips vidéo et des photos obtenus par Human Rights Watch montrent la réaction musclée et ciblée des agents de sécurité étatiques camerounais à l’encontre des manifestants.

Lorsque la manifestation a commencé, les agents de police, y compris des éléments des Équipes spéciales d’intervention rapide, une unité de police spéciale, ont utilisé des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc à faible distance pour disperser la foule, blessant au moins sept personnes, y compris des manifestants. Les témoins ont rapporté des scènes chaotiques alors que les manifestants s’enfuyaient.

Parmi les personnes blessées figuraient Michelle Ndoki, une éminente avocate, proche de Maurice Kamto, et Célestin Djamen, tous les deux touchés à la jambe par des balles en caoutchouc à courte portée. D’autres manifestants ont été soignés dans plusieurs hôpitaux de Douala pour des blessures légères après avoir été frappés par la police.

« Je me trouvais près de l’Hôpital général à Douala », a raconté un manifestant à Human Rights Watch. « J’ai vu la police lancer des gaz lacrymogènes et Michelle Ndoki s’enfuir. » Le manifestant a expliqué qu’un agent de police a poursuivi Michelle Ndoki alors qu’elle cherchait refuge dans un restaurant proche. Il a chargé son pistolet et a tiré des balles en caoutchouc sur elle cinq fois, a indiqué le témoin. « La première fois, il l’a manquée, touchant une femme qui se cachait aussi là. Les deuxième, troisième et quatrième fois, il ne l’a pas manquée et toutes les balles l’ont atteinte à la jambe », a-t-il décrit.

D’après le parti de l’opposition MRC, des dizaines de ses partisans ont aussi été arrêtés arbitrairement lors de manifestations dans de nombreuses villes dans le pays le 26 janvier, dont 47 personnes sont toujours en détention à Bafoussam. René Emmanuel Sadi, le ministre de la Communication, a déclaré le 26 janvier que les manifestants avaient tenté de déstabiliser le pays.

Les forces de sécurité camerounaises ont un lourd bilan en matière de conduite abusive. En octobre 2017, elles ont fait usage d’une force excessive lors de manifestations organisées dans les deux régions anglophones du pays, faisant jusqu’à 20 morts.

De nouvelles manifestations pro-MRC sont attendues au Cameroun dans les semaines à venir. La police devrait s’abstenir de tout usage d’une force excessive ou non nécessaire, a déclaré Human Rights Watch. Les autorités devraient aussi mettre en examen immédiatement ou bien relâcher tous les manifestants et opposants politiques arrêtés, et ouvrir une enquête indépendante et transparente sur l’usage de la force le 26 janvier.

Le Cameroun a été élu au Conseil des droits de l’homme des Nations Unies le 12 octobre 2018.

« Le gouvernement camerounais ne peut pas se targuer de respecter les droits humains tout en faisant usage de la stratégie standard des États abusifs pour réprimer l’opposition et restreindre la liberté d’expression et de réunion », a précisé Ida Sawyer. « Les partenaires internationaux du Cameroun devraient condamner la répression flagrante et injustifiée de Paul Biya contre l’opposition politique. »

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