Ghana : Halte à la pratique de l'enchaînement

(VIDÉO, sous-titres via cc) – Au Ghana, de nombreuses personnes qui présentent un handicap psychosocial sont placées dans des camps de prière où elles sont enchaînées. Le gouvernement devrait renforcer ses mesures visant à mettre fin à cette pratique, selon HRW.

(Londres, le 10 octobre 2018) – Malgré certaines avancées, des centaines de personnes affectées par des problèmes de santé mentale, réels ou supposés demeurent enchaînées ou confinées dans des camps de prière au Ghana, un an après la promesse du gouvernement de faire respecter l’interdiction de la pratique de l’enchaînement, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui, à l’occasion de la Journée mondiale de la Santé mentale. 

Le gouvernement du Ghana devrait prendre des mesures immédiates pour mettre fin à la pratique de l’enchaînement, en établissant un système de suivi pour assurer que l’interdiction soit appliquée et en continuant à développer les services de santé mentale communautaires. En tant que participant du Sommet mondial inaugural de la santé mentale, organisé du 9 au 10 octobre par le Royaume-Uni, le Ghana devrait réaffirmer son engagement envers une approche de la santé mentale basée sur les droits ainsi qu’envers une véritable consultation des personnes en situation de handicap psychosocial (lié à des conditions de santé mentale).

Des hommes qui présentent un handicap psychosocial – réel ou perçu – photographiés dans une pièce du Camp de prière du Mont Horeb (« Mount Horeb Prayer Camp ») à Mamfe, dans l’est du Ghana. Plus de 60 hommes dont certains sont enchaînés, sont parfois rassemblés dans cette pièce. 

© 2018 Human Rights Watch

Le directeur de l’Autorité de la santé mentale du Ghana, Dr. Akwasi Osei, avait annoncé lors de la Journée mondiale de la Santé mentale 2017 que le gouvernement appliquerait la disposition de la loi de 2012 sur la santé mentale, qui prévoit que les personnes ayant un handicap psychosocial « ne seront pas soumises à la torture, à la cruauté, au travail forcé et à tout autre traitement inhumain », y compris l’enchaînement. Il avait déclaré qu’il était « illégal d’enchaîner qui que ce soit ».

Pourtant, lors d'une visite au Camp de prière de Mont Horeb (« Mount Horeb Prayer Camp ») à Mamfe, effectuée conjointement avec l’Autorité de la santé mentale, Human Rights Watch a constaté que des dizaines de personnes en situation de handicap psychosocial étaient encore enchaînées et détenues dans des conditions de surpopulation et d’engorgement.

Lors de cette visite, Human Rights Watch a trouvé plus de 140 personnes atteintes de maladies mentales réelles ou supposées, détenues dans des pièces insalubres et sombres, peu ventilées, avec très peu d’occasions de sortir. La forte odeur d’urine était accablante. Dans une pièce vivaient 60 hommes, dont certains étaient là depuis plus de cinq ans. À la date du 10 octobre, 42 hommes demeurent confinés dans cette pièce. Le portail est fermé à clé. 113 personnes présentant des problèmes de santé mentale, réels ou supposés vivent actuellement dans le camp.

Un homme de 63 ans qui se trouve là depuis 2012 a déclaré : « Quand je vais dehors, je me sens bien. Mais nous ne pouvons pas sortir. »

Ce sont les familles qui amènent les personnes atteintes de maladies mentales réelles ou supposées dans des camps de prière comme celui-ci, en raison de la croyance généralisée selon laquelle ces handicaps sont causés par un sortilège ou des esprits malins.

Dr. Osei a exprimé son inquiétude au sujet de la pratique d’enchaînement et de la surpopulation en cours dans le camp de Mount Horeb : « Vous et moi, nous pourrions être à leur place. Et la question, cest, si jétais à leur place... est-ce que jaimerais quon me traite de cette façon ? La réponse est : non» Et de poursuivre : « Les gens qui ont des maladies mentales sont des êtres humains comme nous et nous devrions pleinement respecter leurs droits humains. » Sous la pression de l’Autorité de la santé mentale, la direction du camp a promis d’éliminer la pratique de l’enchaînement.

Le pied enchaîné d’un homme photographié au Camp de prière du Mont Horeb (« Mount Horeb Prayer Camp ») à Mamfe, dans l’est du Ghana. Des dizaines d’hommes qui présentent un handicap psychosocial – réel ou présumé – sont enchaînés ainsi dans ce centre. Conformément à la demande de l'Autorité de santé mentale du Ghana, la direction du camp s'est engagée à mettre fin à la pratique de l’enchaînement.

© 2018 Human Rights Watch

En juin 2017, dans un effort pour appliquer la loi, l’Autorité de la santé mentale a fait libérer 16 personnes, dont deux filles, au camp de prière de Nyankumasi, au centre du Ghana. Les personnes libérées, dont certaines présentaient des problèmes de santé mentale ont été emmenées à l’hôpital psychiatrique d’Ankaful, non loin de là. Depuis, ce camp n’a plus connu de personnes enchaînées.

 

Lors d’une visite du camp en septembre, Human Rights Watch s’est entretenue avec Felix, un homme instruit de 46 ans qui faisait partie des personnes libérées de ce camp. Après avoir été enchaîné à un arbre pendant cinq ans, il continue à vivre là-bas, sans entraves, dans une chambre individuelle.  Il a déclaré : « Quand jétais sous larbre, cétait très dur, là-bas, très très dur, et... nous ne pouvions rien y faire. » Lorsqu’on lui a demandé ce qu’il avait ressenti lorsque les chaînes lui avaient été ôtées, il a simplement dit : « Nous étions très très heureux. »

Il existe toujours de graves lacunes dans l’effort national d’élimination des chaînes, en partie parce que le système de suivi instauré par la loi de 2012 sur la santé mentale n’a toujours pas été mis en place. Il a été retardé par le manque de volonté politique aux plus hauts niveaux, ont déclaré à Human Rights Watch des responsables du gouvernement et des partenaires de groupes non gouvernementaux. L’ancien expert des Nations Unies sur la torture, Juan Mendez, a réclamé qu’un tel système de suivi soit instauré, et correctement financé, suite à ses visites au Ghana en 2013 et en 2015.

Il n’existe pas de chiffres clairs montrant combien il existe de camps de prière au Ghana, combien d’entre eux enchaînent les personnes psychosocialement handicapées ni combien de personnes subissent ce sort. Sans système de suivi, les camps fonctionnent quasiment sans aucune supervision de l’État.

Le gouvernement du Ghana devrait immédiatement mettre en place le système de suivi, désigné dans la loi sous le nom de « comités de visite », a déclaré Human Rights Watch. Il devrait fournir des ressources adéquates pour mener des enquêtes pour vérifier que les personnes ayant un handicap psychosocial ne sont pas soumises à des traitements inhumains ou dégradants ou à d’autres abus.

En parallèle, le gouvernement devrait développer les services communautaires de santé mentale basés sur les principes des droits humains que sont le consentement éclairé, la dignité et l’absence de torture, afin de permettre aux personnes présentant un handicap psychosocial de vivre au sein de la communauté. Le gouvernement devrait également lancer des campagnes de sensibilisation du public afin de transformer les attitudes discriminatoires vis-à-vis des personnes ayant un handicap psychosocial.

« Trop de stigmatisations et de malentendus entourent la santé mentale, ce qui conduit à des abus contre les personnes ayant un handicap psychosocial, et tout cela sans qu’aucun organe dÉtat ne surveille », a conclu Shantha Rau Barriga. « Le contrôle est plus important que jamais pour veiller à ce que les personnes qui ont été libérées de leurs chaînes voient leurs droits et leur dignité restaurés. »

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Dans les médias

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