Le gouvernement du Mali devrait de toute urgence mener des enquêtes crédibles sur les abus commis contre des suspects détenus par son armée lors d’une opération militaire de grande envergure menée contre des groupes islamistes armés, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Le haut commandement militaire devrait suspendre les agents impliqués dans les abus en attendant les enquêtes et veiller à ce que tous les détenus soient traités avec humanité et remis rapidement aux gendarmes du gouvernement.

Les enquêtes devraient inclure les décès en détention de 27 hommes et les tortures sévères à l’encontre de deux autres détenus en février, mars et avril 2018 lors de l’opération Dambe, une offensive majeure qui s’est intensifiée début 2018 dans la région de Mopti, au centre du Mali. L’armée a indiqué qu’elle enquêtait sur deux des cas signalés. Étant donné que l’armée a omis de traduire en justice des militaires impliqués dans des abus antérieurs, une enquête indépendante du ministère de la Justice sur la série actuelle d’abus est cruciale, selon Human Rights Watch.

« Les multiples récits d’arrestations massives suivis de la découverte de fosses communes indiquent que certains éléments de l’armée sont devenus incontrôlables dans le centre du Mali », a déclaré Corinne Dufka, directrice adjointe de la division Afrique à Human Rights Watch. « Une action gouvernementale urgente est nécessaire pour arrêter les abus et traduire les responsables en justice. »

Le 5 avril, Human Rights Watch a interrogé 14 hommes, qui avaient été arrêtés dans la région de Mopti lors d’opérations militaires les 8 et 12 mars. Cinq des détenus ont affirmé avoir été maltraités pendant leur détention par l’armée, dont deux gravement. De nombreuses entailles profondes et des cicatrices couvrant le dos, l’abdomen et les jambes étaient clairement visibles lors des entretiens, dont l’un se déroulait dans une clinique où le détenu le plus grièvement blessé recevait encore des soins médicaux.

Un berger de 57 ans a décrit avoir été torturé par les soldats. Il a indiqué que le 12 mars vers 8 heures du matin, six militaires l’ont arrêté, ainsi que son fils et un neveu, chez eux. Les militaires leur ont ordonné de se rendre à l’extérieur du village, où ils lui ont bandé les yeux, et attaché les mains et les pieds. Il a été sévèrement battu pendant environ 40 minutes. « Un des militaires me maintenait la tête pendant qu’un autre me tenait les pieds. Le troisième a commencé à me frapper avec une machette sur le dos encore et encore jusqu’à ce que je perde conscience. »

Un autre homme, âgé de 42 ans, détenu au cours de la même opération, a été frappé à coups de crosse de fusil et de machette, et menacé de mort : « Ils m’interrogeaient en me frappant et l’un d’eux a menacé de me trancher la gorge si je ne parlais pas. »

Les ministères de la Défense et de la Justice devraient également donner suite aux promesses d’enquêter sur deux fosses communes dans les villes de Sokolo et de Dogo, contenant les restes de 13 hommes qui auraient été exécutés quelques jours après leur arrestation par des militaires.

À Sokolo, des parents ont déclaré que l’armée avait arrêté sept hommes peuls qui célébraient un baptême le 21 février. Parmi eux figuraient le chef du village et plusieurs membres de sa famille. Les proches ont déclaré avoir appris par des sources informelles que les membres de leur famille détenus auraient été tués en détention. Le 27 février, le gouvernement malien a annoncé qu’il avait enquêté et déterminé que les sept hommes avaient été tués lors des combats dans la région.

Le 25 mars, des habitants de Dogo ont expliqué à Human Rights Watch qu’ils avaient identifié les corps de six hommes, dont un père et un fils, qui avaient été arrêtés par les forces de sécurité trois jours plus tôt. L’un d’eux a déclaré : « La dernière fois que nous les avons vus vivants, ils étaient sous la garde des militaires. La prochaine fois que nous les avons vus, ils étaient dans une fosse commune. » Dans une déclaration aux médias, le maire de Dogo, Omar Dicko, a signalé que les hommes, appartenant tous à l’ethnie peule, étaient bien connus dans le village en tant que marchands et n’avaient aucune implication connue dans les groupes armés. Le ministre de la Défense a déclaré qu’il n’avait pas été pleinement informé de la découverte de la fosse commune, mais qu’il chercherait à ouvrir une enquête sur l’incident.

Le 5 avril, des villageois de la région de Dioura ont déclaré à Human Rights Watch que l’armée avait détenu 14 hommes près des villages de Nelbal et de Dekounna. Le lendemain, l’armée a publié une déclaration disant que 14 hommes étaient morts en essayant de s’échapper. Un témoin a expliqué : « Les militaires ont trouvé une arme dans le village et ont procédé à l’arrestation de tous les hommes – les militaires leur ont bandé les yeux et les ont emmenés. C’est par les médias sociaux que nous avons été informés de leur sort. »

Dans un communiqué de presse de septembre 2017, Human Rights Watch a documenté l’existence de trois autres fosses communes – dans ou près des villages d’Yirima, Issèye et Mougnoukana – qui d’après les témoins contiendraient les restes d’au moins 14 hommes tués après avoir été arrêtés par les services de sécurité maliens entre fin décembre 2016 et mai 2017. En octobre, le ministère de la Défense s’est engagé à enquêter sur les allégations.

« La liste croissante d’incidents graves dans la région de Mopti suggère que l’armée connaît de sérieux problèmes de commandement et de contrôle dans cette région qui doivent être résolus d’urgence », a conclu Corinne Dufka. « C’est une raison de plus pour qu’une enquête indépendante crédible soit menée par les autorités civiles. »

----------------