Une femme rohingya grièvement blessée par une mine terrestre posée en Birmanie, près de la frontière, est transportée vers un hôpital de Kutupalong, au Bangladesh, le 4 septembre 2017.

© 2017 Bernat Armangue/AP Photo

(New York, le 23 septembre 2017) – Les forces de sécurité birmanes ont posé des mines antipersonnel lors d’attaques de villages et le long de la frontière avec le Bangladesh, menaçant gravement les musulmans rohingyas fuyant les atrocités, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Le gouvernement birman devrait immédiatement cesser d’employer des mines antipersonnel et ratifier le traité de 1997 interdisant leur utilisation.

« Les dangers auxquels doivent faire face les milliers de Rohingyas fuyant les atrocités en Birmanie sont déjà assez graves pour ne pas ajouter au problème les mines antipersonnel », a dit Meenakshi Ganguly, directrice de recherches sur l’Asie du Sud à Human Rights Watch. « L’armée birmane doit cesser d’utiliser ces armes prohibées, qui tuent et mutilent sans distinction. »

Selon des témoignages, des rapports indépendants, des photos et des enregistrements vidéo, les militaires birmans ont placé des mines antipersonnel à des points de passage stratégiques le long de la frontière avec le Bangladesh. Des témoins ont également indiqué à Human Rights Watch que l’armée birmane avait posé des mines sur des routes situées au nord de l’État Rakhine (Arakan), avant d’attaquer des villages à majorité rohingya. Le gouvernement birman a accusé l’Armée du salut rohingya de l’Arakan (Arakan Rohingya Salvation Army – ARSA) d’employer des engins explosifs improvisés (EEI) sur des infrastructures et contre les forces de sécurité nationales.

(VIDÉO) – Des centaines de milliers de Rohingyas ont récemment fui la Birmanie et cherché refuge au Bangladesh, afin d’échapper à une répression brutale qui s’apparente à une tentative de nettoyage ethnique dénoncée par HRW.

Deux réfugiés rohingyas venant de régions internes de l’État Rakhine, le premier de Buthidaung et le second de Rathedaung, ont confié à Human Rights Watch qu’ils avaient aperçu des militaires birmans posant des mines antipersonnel sur des routes avant que l’armée n’arrive et n’attaque les villageois. “Mohammad”, 39 ans, a vu le fils de son voisin marcher sur l’une de ces mines. Celle-ci a emporté sa jambe droite.

Le 4 septembre 2017, une mine a explosé sur un chemin emprunté par de nombreux réfugiés à proximité du village de Taung Pyo Let Yar, à environ 200 mètres de la frontière bangladaise. Human Rights Watch a observé de la fumée s’échappant du village, et en a déduit que l’armée avait incendié des maisons, poussant les habitants à fuir. Le lendemain, trois Rohingyas ont été blessés dans trois explosions distinctes de mines, à proximité du même point de passage frontalier.

Deux réfugiés rohingyas ont déclaré à Human Rights Watch avoir aperçu des hommes en uniforme de l’armée birmane s’adonnant dans le nord de Taung Pyo Let Yar à des activités sur le sol, avant les explosions du 4 septembre. L’un d’eux explique avoir vu une patrouille militaire birmane sur la route proche de la frontière le 4 septembre au matin. D’un point de vue, il a observé plusieurs soldats de la patrouille s’arrêter au moins deux fois, s’agenouiller, creuser le sol avec un couteau et placer un objet noir dans la terre.

Depuis la fin août, à la suite d’une attaque coordonnée menée par des combattants de l’ARSA, les forces de sécurité birmanes ont lancé une campagne de nettoyage ethnique allant de pair avec des incendies volontaires à grande échelle, des massacres et d’autres exactions à l’encontre des Rohingyas, qui ont provoqué la fuite de plus de 420 000 personnes vers le Bangladesh voisin.

Human Rights Watch a appelé les membres du Conseil de sécurité des Nations Unies à tenir une réunion publique ainsi qu’à adopter une résolution condamnant le nettoyage ethnique mené par l’armée birmane, et menaçant d’imposer d’autres mesures, telles que des sanctions ciblées à l’encontre des dirigeants militaires et un embargo sur les armes.

En avril 2017, les médias ont rapporté que les gouvernements birman et bangladais étaient parvenus à un accord pour éliminer les mines antipersonnel et les EEI de la région frontalière. Le 6 septembre, les autorités bangladaises ont protesté contre l’utilisation récente de mines le long de la frontière par les forces de sécurité birmanes. Dans sa déclaration à l’Assemblée générale des Nations Unies, le 21 septembre, la Première ministre bangladaise Sheikh Hasina a accusé la Birmanie de poser des mines dans la zone frontalière afin d’empêcher les Rohingyas de fuir les violences. Selon des garde-frontières bangladais, au moins cinq personnes ont été tuées et 12 autres blessées dans des explosions de mines.

D’après l’Observatoire des mines (The Landmine Monitor), les forces de sécurité birmanes ont depuis 1999 régulièrement employé des mines antipersonnel à de nombreux endroits situés le long de la frontière entre le Bangladesh et la Birmanie, mais l’utilisation de ces engins explosifs a reculé ces dernières années. En septembre 2016, le major général Myint New, vice-ministre de la Défense, a informé le Parlement que l’armée continuait à recourir à des mines antipersonnel pour lutter contre des groupes armés liés à des minorités ethniques.

L’utilisation de mines antipersonnel est prohibée par la Convention de 1997 sur l’interdiction des mines. Le Bangladesh a ratifié ce traité et, conformément aux obligations qui en découlent, a détruit ses stocks de mines antipersonnel. Même si la Birmanie n’est pas partie au texte, ces armes sont illégales car elles n’établissent pas de distinction entre les civils et les combattants, et tuent et mutilent même longtemps après avoir été placées. Le gouvernement birman n’a pas vraiment répondu sur le fond aux allégations mentionnées plus haut, mais le porte‑parole d’Aung San Suu Kyi, dirigeante de facto du pays, a suggéré que les combattants rohingyas pouvaient être responsables de ces actes. Le colonel Phone Tint, ministre de la Sécurité de l’État Rakhine et des Affaires frontalières, a nié que les forces de sécurité gouvernementales posaient des mines antipersonnel, et a accusé l’ARSA : « L’armée ne pose pas de mines dans la région. Ce sont les terroristes qui les ont mises. L’armée ne ferait jamais cela. »

Dans une déclaration de février 2011 sur l’interdiction des mines antipersonnel dans le cadre de la Campagne internationale pour interdire les mines, Aung San Suu Kyi a dit :

« À mon avis, tout le monde sait que les mines antipersonnel ne devraient pas être utilisées au Myanmar, au vu des graves conséquences qu’elles peuvent entraîner non seulement sur les troupes au combat, mais aussi sur les civils –mères, pères et enfants ‑, déjà occupés à survivre au quotidien. Pour éviter celles-ci, les Tatmadaw [forces armées birmanes] et les combattants – c’est-à-dire toutes les parties engagées dans le conflit armé – doivent décider de barrer la voie aux mines. »

« Placer des mines sur le passage de réfugiés en fuite et sur des routes que des familles sont susceptibles d’emprunter est extrêmement cruel, a déclaré Meenakshi Ganguly. Le gouvernement birman devrait immédiatement mettre un terme à sa campagne de nettoyage ethnique à l’encontre de la population rohingya, notamment en éliminant sur-le-champ les mines antipersonnel dans le nord de l’État Rakhine. »

Human Rights Watch est cofondateur et membre du conseil de gouvernance de la Campagne internationale pour interdire les mines, qui a reçu en 1997 le prix Nobel de la paix pour ses efforts en faveur de la ratification de la Convention sur l’interdiction des mines, et ses contributions à une nouvelle diplomatie internationale reposant sur des impératifs humanitaires.

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Complément d’informations

Cas récents d’utilisation de mines dans l’État Rakhine

Sabikam Nahor, 45 ans environ, a perdu les deux parties inférieures de ses jambes après avoir marché sur une mine antipersonnel enfouie dans le sol birman, à proximité de la frontière du Bangladesh. Elle a expliqué à Human Rights Watch que l’incident s’est produit l’après-midi du 4 septembre 2017, après que l’armée birmane a attaqué son village, situé dans le nord de Taung Pyo Let Yar. Sabikam se trouvait dehors, dans une latrine, lorsqu’elle a entendu les tirs et a couru en direction de la frontière située non loin de là. Elle a dit avoir emprunté ce chemin à de nombreuses reprises auparavant pour se rendre à des marchés le long de la frontière. Sabikam était en train de courir lorsqu’une explosion due au contact de son pied sur le sol a retenti. Elle est tombée par terre et, de là, a vu l’une de ses jambes détachée de son corps. Plusieurs Rohingyas ont soulevée Sabikam et l’ont amenée de l’autre côté de la frontière, d’où elle a été transportée vers un hôpital.

Subir Ahmed, 55 ans, a raconté que, le 28 août, son fils de 15 ans, Azizul Huq, a marché sur une mine antipersonnel et a été tué à moins de 60 mètres de la frontière bangladaise. Le garçon et le frère de Subir ont été séparés de la famille le 25 août, après que 30 soldats birmans sont arrivés dans leur maison de Taung Pyo Let Yar et ont ouvert le feu sur les villageois qui venaient de finir leur prière du matin. Alors qu’il attendait son fils à Thang Khali, à la frontière du Bangladesh, Subir a entendu une forte détonation, puis a aperçu Azizul Huq gisant au sol à côté de son frère. Il s’est précipité à terre et a soulevé son fils, laissant les restes de ses jambes disloquées derrière eux. Subir a souligné qu’au moins une fois par an, il était passé par ce chemin pour transporter du poisson vers des marchés bangladais.

“Mohammad” a indiqué que le fils de son voisin, Noor Islam, a été victime de mines antipersonnel le 29 août vers midi dans le village de Buthidaung. Ces hommes ne savaient pas qu’il y avait des mines dans la région. « Il n’avait plus de jambe droite, a déclaré Mohammad. J’ai vu de mes propres yeux les mines exploser sur la route. ». Il a ajouté qu’il avait emprunté la même route la veille du début des combats, et qu’elle était alors sûre.

Des mines posées par l’armée

Le réfugié qui a aperçu des soldats creusant le sol dans le nord de Taung Pyo Let Yar, à la frontière avec le Bangladesh, a continué à surveiller les activités de la patrouille militaire. À plusieurs endroits, il a observé des activités similaires. Du 4 au 10 septembre, il a déterré plusieurs mines antipersonnel et en a fait exploser trois autres à l’aide de pierres.

Les officiers supérieurs des garde-frontières bangladais ont dit avoir vu pendant plusieurs jours des soldats birmans s’adonnant au même type d’activités avant le 4 septembre. Ils estiment que les fonctionnaires birmans n’ont pas respecté les accords et protocoles frontaliers en ne signalant pas à l’avance à leurs homologues bangladais qu’ils allaient pénétrer dans la zone frontalière.

Des réfugiés ont aussi raconté avoir aperçu des mines sur d’autres chemins du no-man’s land. Human Rights Watch s’est procuré des images de mines antipersonnel à effet de souffle de type PMN-1, situées le long de la clôture de séparation, du côté birman. L’ONG n’est pas parvenue à déterminer l’origine de ces mines à partir de ces seules images ; elle n’a en particulier pas pu établir s’il s’agissait de copies d’engins soviétiques produits par la Chine (type 58) ou par la Birmanie (MM-2).

En plus de ces témoignages, Human Rights Watch a recueilli les récits crédibles de deux Rohingyas qui ont assisté à l’utilisation de mines antipersonnel sur des routes de Buthidaung après le 25 août, juste avant que l’armée ne commence à attaquer les villages. L’objectif était d’empêcher les habitants de fuir.

“Rohim”, 52 ans, a vu des militaires arriver à pied et en camion à Chut Pyin (Rathedaung), à l’aube du 25 août. Il a expliqué qu’ils travaillaient en équipe et qu’ils plaçaient des mines antipersonnel sur la route passant à côté de sa grande maison en terre glaise. « Lorsqu’ils sont arrivés, il y avait des équipes de quatre hommes et des équipes de 10 ; certains, assis, creusaient et plaçaient des mines sur les routes », a déclaré Rohim. Il a précisé que les militaires posaient simplement les mines sur les routes afin de bloquer le passage des villageois qui tentaient d’échapper aux tirs et à d’autres attaques de l’armée.

D’après Mohammad, en plus d’avoir attaqué son village avec des armes à feu et d’autres engins explosifs la nuit du 26 août, l’armée a placé des mines antipersonnel sur la route de Taung Bazar, à Buthidaung, ainsi qu’à proximité de l’hôpital.