Des policiers marocains encerclent des manifestants participant à un sit-in à Rabat, le 8 juillet 2017.

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(Tunis) – Les forces de sécurité marocaines ont usé de la force pour disperser une manifestation pacifique qui s’est déroulée le 8 juillet 2017 à Rabat, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Selon des victimes et des témoins, la police a fait plusieurs blessés légers, parmi lesquels un avocat des droits humains et un photographe, ce qu’atteste également une vidéo de l’incident. 
 
Les manifestants étaient assis à proximité du parlement pour protester contre la détention de Salima « Silya » Ziani, une chanteuse âgée de 23 ans connue pour son activisme au sein de Hirak, le mouvement de réforme sociale et économique ancré dans la région du Rif, située dans le nord du pays.
 
« Au mépris d’une constitution qui garantit aux citoyens le droit de se rassembler, les forces de police marocaines ont bousculé, frappé et malmené un petit groupe de manifestants pacifiques », a déclaré Sarah Leah Whitson, directrice exécutive de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Au Maroc, trop souvent, le droit de se réunir est tributaire de l’appréciation que les autorités ont de votre discours. »
 
Vers 19 heures, à l’aide de matraques, la police a commencé à disperser plusieurs dizaines de manifestants qui s’étaient rassemblés sur une esplanade située en face du parlement. Une vidéo mise en ligne par le site al3omq.com montre la police en train de chasser hommes et femmes, de les bousculer et de leur donner des coups de pied et des coups de poing. Cette dispersion par la force semble constituer une atteinte au droit de réunion pacifique, et l’usage de la force s’avérer être excessif, en particulier en l’absence de preuve de violence de la part des manifestants en dehors de bousculades, a déclaré Human Rights Watch.
 
« La police est censée donner trois coups de semonce ordonnant aux manifestants de se disperser avant une évacuation par la force. Or cette fois, elle a simplement commencé par bousculer les gens et les couvrir d’injures », a déclaré Khadidja Ryadi, l’une des organisatrices du sit-in. Ryadi est membre du comité exécutif de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), à l’initiative de nombreux sit-ins devant le parlement. La constitution marocaine de 2011 consacre les droits à la liberté d’expression et de réunion. Sa loi sur les rassemblements publics exige des organisateurs de manifestations dans les lieux publics le dépôt d’un préavis – à ne pas confondre avec la demande d’une autorisation préalable – auprès des autorités locales, qui peuvent alors interdire la manifestation si elles considèrent que celle-ci pose un risque pour la « sécurité publique ».
 
L’AMDH assure que les sit-ins ne nécessitent aucune notification préalable dans la mesure où ils ne constituent pas une « manifestation » en vertu de la loi sur les rassemblements publics. Elle n’a donc pas informé les autorités de la tenue de celle du 8 juillet dernier. Lors d’une affaire notoire en date de 2001, une cour d’appel a acquitté 36 Marocains pour leur participation à une « manifestation non autorisée » coorganisée par l’AMDH au même endroit, après un premier jugement les condamnant à trois mois de prison.
 

L'avocat marocain Abdelaziz Nouaydi, après avoir été frappé au visage par un policier lors de la dispersion violente d’un sit-in à Rabat.

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Abdelaziz Nouaydi, un avocat qui a pris part à la manifestation, a confié à Human Rights Watch avoir entendu le chef de la police ordonner à ses officiers de disperser les manifestants. Nouaydi a commencé à lui dire qu’en vertu de la loi sur les rassemblements publics, les manifestants devaient être avertis de cette décision. Mais avant que Nouaydi ne puisse terminer sa phrase, a-t-il affirmé, le chef de la police a foncé sur lui et l’a frappé au visage, brisant les montures de ses lunettes et le coupant. Nouaydi est membre du Comité consultatif de Human Rights Watch pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.
 
Alors qu’il était accroupi, les bras levés pour signaler ses intentions pacifiques, l’historien et activiste Maâti Monjib a été tabassé à coups de pied dans le dos par un officier de police, a déclaré la victime à Human Rights Watch. La police a également encerclé et roué de coups de pied Ahmed Rachid, un photographe du site Internet lakome2.com, lui confisquant son appareil après l’avoir vu prendre en photo un policier en train de frapper une manifestante à l’estomac. Selon le rédacteur en chef de ce site, Ali Anouzla, 12 manifestants blessés se trouvaient à l’hôpital principal de Rabat lorsqu’il s’y est rendu pour venir en aide à Rachid.
 
Dans un rapport en date du 23 avril 2013 transmis au Conseil des droits de l’homme de l’ONU, Maina Kiai, le rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit de réunion pacifique et d’association, a écrit :
 

[...] dans une société libre et démocratique, aucune autorisation ne devrait être nécessaire pour se réunir pacifiquement... L’exercice du droit de réunion pacifique devrait être régi au maximum par un régime de notification préalable dont la justification est de permettre aux autorités de l’État de faciliter l’exercice de ce droit et de prendre des mesures en vue de garantir l’ordre public et les droits et libertés d’autrui... À supposer que les organisateurs ne parviennent pas à notifier les autorités, le rassemblement ne devrait pas être automatiquement dispersé…

Mouvement de protestation ancré dans la région du Rif, situé dans le nord du Maroc, le Hirak est né à la suite d’un incident au cours duquel un marchand de poissons local a été tué en octobre 2016, alors qu’il tentait de récupérer une cargaison que les autorités venaient de saisir. Le mouvement a organisé de vastes manifestations pour mettre fin à ce qu’il considère comme une discrimination de la part du gouvernement à l’encontre du développement économique de la région.

Les autorités ont procédé à l’arrestation d’au moins 185 personnes en rapport avec ces manifestations, condamnant 46 d’entre elles sous divers chefs d’inculpation, y compris ceux de rébellion armée et d’usage de la violence contre les forces de l’ordre, parfois jusqu’à 18 mois de prison, selon un de leurs avocats. D’après ce dernier, de nombreux détenus ont confié à leurs avocats avoir été tabassés par la police et contraints de signer des déclarations sans les avoir lues. « Silya », dont l’arrestation a provoqué le sit-in du 8 juillet, est l’un des nombreux leaders de Hirak à avoir été arrêtés depuis la fin mai 2017.