(Nairobi) – Les autorités kenyanes ont commis des abus à l’encontre de journalistes traitant de sujets sensibles, faisant peser une menace sur la liberté d’expression à l’approche des élections prévues le 8 août 2017, ont déclaré Human Rights Watch et ARTICLE 19 Eastern Africa  dans un rapport publié conjointement aujourd’hui. Des journalistes et des blogueurs ayant abordé des sujets sensibles comme la corruption, l’acquisition contestée de terres, les opérations antiterroristes ou la violence post-électorale de 2007-2008 ont été intimidés, agressés, ou dans certains cas licenciés.



Le rapport de 53 pages, intitulé « ‘Not Worth The Risk’: Threats To Free Expression Ahead of Kenya’s 2017 Elections » (« ‘Ça n’en vaut pas la peine’ : la liberté d’expression en danger à l’approche des élections de 2017 au Kenya »), détaille les abus commis à l’égard des médias par des agents du gouvernement, des policiers, des gouverneurs de comté et d’autres fonctionnaires. Human Rights Watch et ARTICLE 19 y analysent les tentatives du gouvernement de faire obstruction à la critique de certains journalistes et blogueurs par des moyens juridiques, administratifs mais aussi informels, notamment en les soumettant à des menaces, intimidations et harcèlements, à une surveillance Internet et téléphonique, et dans certains cas, à des agressions physiques.

Kenya : Des journalistes menacés et attaqués

(Sous-titres via cc) – Au Kenya, les journalistes et blogueurs qui travaillent sur des sujets sensibles comme la corruption, certaines questions politiques ou des litiges fonciers sont régulièrement menacés, voire agressés et parfois même tués. HRW et Article 19 East Africa ont publié à ce sujet conjointement un rapport, et appellent le gouvernement à s’assurer du respect de la liberté des médias, à l’approche des élections d’août 2017.



« Il faut juguler cette vague de violence et d’impunité qui touche les journalistes au Kenya », a déclaré Henry Maina, directeur régional à ARTICLE 19 Eastern Africa. « Rien de ce que l’on pourra entreprendre pour corriger cette situation ne sera efficace si, à côté des mesures de prévention des agressions et de protection des journalistes, on ne traduit pas en justice, rapidement et rigoureusement, les responsables de tous les crimes commis contre eux. »

Une journaliste kenyane photographiée le 3 décembre 2013, à Nairobi, lors d’une manifestation organisée pour protester contre des projets de lois qui venaient d’être soumis au parlement et qui restreignaient de manière draconienne la liberté des médias au Kenya. 

© 2013 REUTERS/Thomas Mukoya

Bien qu’ils aient reçu des plaintes formelles des journalistes, les policiers n’ont que rarement enquêté sur les attaques ou les menaces. Depuis que le président Uhuru Kenyatta a pris ses fonctions en 2013, il n’y a aucune trace de poursuites contre des policiers ou des agents du gouvernement pour avoir menacé, intimidé ou agressé physiquement un représentant des médias au Kenya.

Human Rights Watch et ARTICLE 19 se sont entretenus avec 92 journalistes, militants des droits humains, blogueurs et des agents du gouvernement dans tout le Kenya. Ils ont détaillé 17 incidents lors desquels 23 journalistes et blogueurs ont été physiquement agressés entre 2013 et 2017 par des agents du gouvernement ou par des individus qui leur sont probablement associés.

Au moins deux personnes sont décédées dans des circonstances qui pourraient être liées à leurs activités professionnelles. Les deux organisations ont également détaillé 16 incidents de menaces de mort directement adressées à des journalistes et blogueurs de tout le pays ces dernières années, ainsi qu’au moins 14 cas où la police a arbitrairement arrêté, détenu, puis libéré sans inculpation, des journalistes et blogueurs.

Par exemple, le 7 septembre 2016, des agresseurs non identifiés ont pénétré dans la maison d’un photojournaliste, Denis Otieno, dans la commune de Kitale, dans la vallée du Rift, et ont exigé de récupérer des photos de son appareil, avant de l’abattre. Quelques jours avant, Otieno avait photographié des policiers qui avaient abattu un conducteur de moto-taxi devant un arrêt de bus. Un de ses proches a déclaré qu’avant son assassinat, Otieno s’était dit très inquiet des menaces de mort qu’il avait reçues. Personne n’a été arrêté dans le cadre de ce meurtre.

Le journaliste kenyan Isaiah Gwengi, du journal Standard, peu après avoir été remis en liberté par une unité de la police d’intervention rapide à Siaya, dans l’ouest du Kenya, le 23 mars 2017. Il a affirmé que les policiers l’ont forcé à se déshabiller avant de lui infliger des coups de pied et de crosse. 

© 2017 Isaiah Gwengi

Un rédacteur-en-chef de Nairobi a témoigné aux organisations : « À chaque fois que nous écrivons des articles qui critiquent les forces de l’ordre ou exposent la corruption du gouvernement, nos reporters sont menacés de mort par des agents des forces de l’ordre ou d’autres services gouvernementaux. En général, il s’ensuit un retrait des publicités publiques ou une retenue des revenus de la publicité. Désormais il nous faut peser avec soin quels sont les reportages qui valent la peine de subir ces pertes. »

Avec les élections générales prévues en août, les services des forces de l’ordre ont intensifié leurs menaces. Apparemment ils utilisent des dispositions légales ambigües afin de mettre en place, sans mandats judiciaires, une surveillance plus étroite des journalistes couvrant les sujets sensibles. Comme nous a confié un reporter, « si vous avez écrit des articles sur les forces de l’ordre ou sur la corruption, il faut que vous sachiez que vous êtes filé ou que votre téléphone est sur écoute. »

« Pour que les élections qui se tiendront en août au Kenya soient crédibles et équitables, les médias doivent être en mesure d’enquêter sur les sujets urgents, d’intérêt national, sans peur de représailles », a déclaré Otsieno Namwaya, chercheur sur l’Afrique auprès de Human Rights Watch. « Le président Kenyatta devrait publiquement souligner l’importance de la liberté d’expression et condamner les menaces et les attaques contre les journalistes et les blogueurs. »

Un membre des forces de l’ordre antiémeutes s’apprête à tirer une grenade lacrymogène alors que des journalistes couvrent une manifestation contre la corruption dans la capitale du Kenya, Nairobi, le 3 novembre 2016. 

© 2016 REUTERS/Thomas Mukoya

Si les journalistes kenyans sont les premiers touchés par les abus du gouvernement, les médias étrangers ont également subi des représailles pour des reportages critiques. En 2015, les autorités kenyanes ont menacé d’expulser deux journalistes d’un média international pour des reportages sur de supposés escadrons de la mort policiers impliqués dans des exécutions extrajudiciaires.

Bien qu’ils aient reçu des plaintes, déposées selon les règles par les journalistes, les policiers n’ont que rarement enquêté sur les attaques ou les menaces, ont constaté Human Rights Watch et ARTICLE 19. En 2015, un attaquant non identifié, probablement un agent des forces de l’ordre, a agressé physiquement une blogueuse impliquée dans la défense des droits humains et la lutte contre la corruption, Florence Wanjeri Nderu, et l’a avertie du risque qu’elle encourrait si elle continuait à écrire sur la corruption. Malgré son rapport détaillé sur l’attaque et le suspect, la police n’a pas enquêté sur l’affaire. « Les policiers n’ont jamais pris la peine de venir voir l’endroit où j’avais été attaquée, ni même pris de mes nouvelles », a-t-elle déclaré. « L’affaire n’est pas allée plus loin que la plainte que j’avais déposée. »

Il est indispensable de lancer des enquêtes et des poursuites judiciaires en lien avec ces attaques et ces menaces, afin de garantir que les médias et les blogueurs puissent couvrir librement les sujets de leur choix à l’approche des élections de 2017, ont déclaré Human Rights Watch et ARTICLE 19.

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