(Beyrouth, le 28 septembre 2016) – Les autorités d’une prison de haute sécurité au Caire, en Égypte, où sont incarcérés de nombreux prisonniers politiques, soumettent régulièrement les détenus à des mauvais traitements qui pourraient avoir contribué à certains décès, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui.

Selon le rapport de 80 pages, intitulé « ‘We Are in Tombs’: Abuses in Egypt’s Scorpion Prison » (« ‘Nous sommes dans des tombes’ : Exactions à la prison Scorpion en Égypte »), le personnel de la prison surnommée « Scorpion » passe violemment à tabac les détenus, les place en isolement dans des cellules « disciplinaires » exiguës, interdit les visites des familles et des avocats, et interfère avec les traitements médicaux. Le rapport décrit les traitements cruels et inhumains infligés par les agents du Ministère égyptien de l’Intérieur, qui sont probablement dans certains cas constitutifs de tortures et violent les normes internationales élémentaires relatives au traitement des prisonniers.
 

Image satellite de la prison « Scorpion » au Caire, en Egypte, enregistrée en septembre 2016. Les détenus de cette prison sous fréquemment soumis à des abus, avec peu de possibilités de contact avec le monde extérieur.

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Les violences commises dans la prison Scorpion, où les détenus sont enfermés dans des cellules sans lits et sans articles d’hygiène essentiels, persistent sous le couvert du secret mis en place par le Ministère de l’Intérieur, pratiquement sans aucune supervision du ministère public et autres organes de surveillance.

« La prison Scorpion se trouve au fond du système répressif étatique en Égypte, visant à faire taire les opposants politiques et à leur ôter tout espoir », a expliqué Joe Stork, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Son L’objectif de cette prison semble être simplement d’être un lieu où les détracteurs du gouvernement peuvent être détenus et oubliés du monde extérieur. »

Human Rights Watch a interrogé 20 proches de détenus incarcérés dans la prison Scorpion, deux avocats ainsi qu’un ancien prisonnier, et a examiné des dossiers médicaux et des photos de prisonniers malades ou décédés.

Depuis juillet 2013, lorsque l’armée égyptienne dirigée par Abdel Fattah al-Sissi, alors ministre de la Défense, a renversé Mohamed Morsi, premier dirigeant du pays démocratiquement élu et membre haut placé des Frères musulmans, les autorités égyptiennes se sont engagées dans l’une des plus vastes campagnes d’arrestation de l’histoire moderne du pays, prenant pour cible un large spectre d’opposants politiques.
 

Égypte : Halte aux abus dans la prison « Scorpion »

(Sous-titres via cc) - Des centaines de prisonniers politiques sont incarcérés dans des conditions abjectes dans la prison « Scorpion » au Caire, comme l’explique Sarah Leah Whitson à l’occasion de la publication d’un nouveau rapport de HRW qui documente les abus et appelle au respect des normes internationales relatives au traitement des détenus.

Des proches ont confié que les conditions dans la prison Scorpion s’étaient gravement détériorées en mars 2015, lorsqu’al-Sissi, élu président en 2014, avait nommé Magdy Abd al-Ghaffar au poste de ministre de l’Intérieur. Entre mars et août 2015, les responsables du Ministère de l’Intérieur ont interdit toute visite des familles et des avocats, coupant pour ainsi dire la prison du monde extérieur.

Cette interdiction a empêché les familles de livrer des aliments et des médicaments essentiels non disponibles à la prison – qui ne compte ni hôpital ni visites régulières d’un médecin – s’apparentant à ce que les proches ont qualifié de politique de la « famine », avec pour résultat des détenus malades et décharnés.

Entre mai et octobre 2015, au moins six personnes incarcérées dans la prison Scorpion sont mortes en détention. Trois membres de leurs familles ont accepté de s’entretenir avec Human Rights Watch. Un cancer avait été diagnostiqué chez deux de ces détenus et le diabète chez un autre. Leurs proches ont signalé que les autorités avaient empêché ces hommes de bénéficier d’un traitement en temps opportun ou de recevoir des médicaments, qu’elles avaient refusé d’envisager leur libération conditionnelle pour des raisons de santé et s’étaient abstenues d’ouvrir une enquête sur leur décès.

Dans l’un des cas, celui d’Essam Derbala, un membre haut placé de l’organisation al-Gamaa al-Islamiyya (« Groupe islamique »), les responsables du Ministère de l’Intérieur ont, selon le frère et l’avocat de la victime, refusé de lui fournir le médicament qui lui avait été prescrit pour le diabète, en dépit des ordonnances émanant d’un juge et d’un procureur. Les autorités ont persisté dans leur refus même après la comparution au tribunal en août 2015 de Derbala, tremblant, à demi-conscient et incapable de contrôler sa miction. Derbala est décédé quelques heures après l’audience.

Un autre détenu, Farid Ismail, ancien parlementaire pour le Parti Liberté et Justice des Frères musulmans, a contracté une hépatite C et est décédé en mai 2015, après être tombé dans un coma hépatique à l’intérieur de la prison.

Aisha al-Shater, la fille du guide suprême adjoint des Frères musulmans, Khairat al-Shater, a expliqué que lorsqu’Ismail n’avait pas répondu à l’appel organisé quotidiennement selon le système mis au point par son père et d’autres détenus au cours d’une période de confinement dans leurs cellules, ils avaient prévenu les gardiens, lesquels avaient répondu que ce n’étaient « pas leurs affaires ». Le lendemain, les gardiens avaient découvert Ismail inconscient dans sa cellule. Il est décédé dans un hôpital extérieur environ une semaine plus tard.

« Par la suite, même s’appeler entre eux a été interdit », a déploré Aisha al-Shater. « C’est ainsi que maintenant ils disent : ‘Nous sommes dans des tombes. Nous sommes vivants mais nous sommes dans des tombes.’ »
 

Depuis l’interdiction des visites qui a duré des mois en 2015, les autorités de la prison Scorpion continuent d’interdire arbitrairement aux détenus de rencontrer leurs familles ou leurs avocats pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois d’affilée. Ils n’autorisent à aucun moment les détenus à s’entretenir en privé avec leurs avocats. Des agents pénitentiaires, y compris certains hauts responsables du Ministère de l’Intérieur, ont passé à tabac ou menacé des détenus qui avaient entamé une grève de la faim pour protester contre leurs conditions, et ils ont humilié et maltraité certains prisonniers de premier plan lors de fouilles dans les cellules.

Entre juillet 2013 – date du renversement de Morsi – et mai 2014, les autorités égyptiennes ont arrêté ou inculpé au moins 41 000 personnes selon une étude, et des avocats et des chercheurs en droits humains estiment que 26 000 autres pourraient avoir été arrêtées depuis le début de l’année 2015. Le gouvernement a admis avoir procédé à près de 34 000 arrestations.

Bien que des personnes détenues dans d’autres prisons égyptiennes aient dénoncé de graves exactions, la prison Scorpion est devenue, comme à d’autres reprises dans le passé, le lieu central de détention de ceux qui sont considérés comme les ennemis les plus dangereux de l’État.

Construite en 1993 et officiellement connue sous le nom de « Prison de haute sécurité de Tora », la prison surnommée « Scorpion » a été conçue, selon le décret qui l’a instaurée, pour incarcérer « les prisonniers en détention préventive impliqués dans des affaires liées à la sécurité de l’État ».

« Cette prison a été conçue pour que ceux qui y rentrent n’en sortent qu’une fois qu’ils sont morts », a révélé le général de division Ibrahim Abd al-Ghaffar, ancien gardien du Scorpion, lors d’un entretien télévisé en 2012. « Elle a été conçue pour les prisonniers politiques. »

L’Agence de sécurité nationale du Ministère de l’Intérieur, alors connue sous le nom de Service d’enquêtes de la Sûreté de l’État, a en fait administré le Scorpion avec un pouvoir extrajudiciaire, ignorant les dizaines d’ordonnances des tribunaux l’enjoignant de lever les interdictions arbitraires de visites.

Aujourd’hui, peu semble avoir changé dans cette prison qui, selon les estimations des proches, compte un millier de prisonniers. Parmi eux se trouvent la plupart des hauts dirigeants des Frères musulmans, des membres présumés du groupe extrémiste État islamique, ainsi que divers détracteurs du gouvernement al-Sissi, dont des journalistes et des médecins.

Le Ministère égyptien de l’Intérieur devrait immédiatement lever les interdictions arbitraires frappant les visites, garantir un accès régulier à des médecins et à des soins médicaux, et fournir aux prisonniers les conditions d’hygiène et de confort minimales. Le gouvernement égyptien devrait autoriser les observateurs internationaux à se rendre au Scorpion pour y contrôler les conditions de détention et il devrait instaurer un comité national indépendant investi du pouvoir d’effectuer des visites à l’improviste dans les prisons et autres lieux de détention et de porter plainte auprès d’un procureur spécial.

Le ministère public égyptien devrait ouvrir des enquêtes sur les cas de décès en détention et inculper les individus assumant une responsabilité de commandement au Scorpion en lien avec tout acte de torture ou tout traitement cruel et inhumain.

« Les établissements carcéraux égyptiens regorgent de détracteurs du gouvernement », a noté Joe Stork. « Mettre un terme aux exactions perpétrées dans la prison Scorpion constituerait un petit pas sur la voie d’une amélioration des conditions effroyables qui prévalent à travers le pays. »

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Liberte-Algerie.com 04.10.16 – rapports de HRW et du Parlement européen