Tadjikistan : Répression accrue contre les opposants

(Sous-titres via "cc') - Témoignages d’opposants tadjiks ayant dû fuir le pays en raison de menaces répétées, dans un climat de forte répression contre toute personne exprimant de manière pacifique une opinion critique à l’égard du gouvernement dirigé depuis 1992 par le président Rahmon.

(Varsovie, le 21 septembre 2016) – Les gouvernements comme les organisations intergouvernementales devraient dénoncer la crise des droits humains qui s’amplifie au Tadjikistan, ont déclaré aujourd’hui Human Rights Watch et le Comité Helsinki de Norvège dans une vidéo à l’occasion de la réunion annuelle de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE)sur la mise en œuvre de la dimension humaine. Les États-Unis, l’Union européenne et ses États membres, de même que les Nations Unies et l’OSCE, devraient insister pour que soient appliquées des sanctions ciblées en l’absence de changements immédiats.

Le Tadjikistan vit une crise des droits humains sans précédent depuis 20 ans, ont déclaré les deux organisations. Lors des deux dernières années, les autorités ont arrêté, emprisonné et torturé des opposants politiques et interdit, en le qualifiant de terroriste, le premier parti d’opposition du pays. Les autorités ont aussi arrêté de nombreux avocatset journalistes, ainsi que tous ceux qui ont publié des critiques envers le gouvernement sur les réseaux sociaux. Alors que des centaines de militants ont fui le pays, le gouvernement a pris pour cible, à l’étranger, ceux qu’il perçoit comme opposants, cherchant à les faire arrêter et extrader vers le Tadjikistan. Certains opposants enlevés à l’étranger sont réapparus en détention au Tadjikistan.

« Le Tadjikistan connaît actuellement sa pire vague de répression depuis la guerre civile d’il y a vingt ans, les autorités emprisonnant des centaines de personnes pour leur activité politique pacifique », a déclaré Steve Swerdlow, chercheur sur l’Asie centrale pour Human Rights Watch. « Cette crise des droits humains empire chaque jour : et pourtant la réaction de Washington, de Bruxelles et des autres partenaires internationaux n’a vraiment pas été à la hauteur de la situation. »

Quatre activistes tadjiks qui ont été traqués par le gouvernement du Tajdijistan. Rangée du haut : Sobir Valiev, Shabnam Khudoydodova. Rangée du bas : Umarali Kuvvatov, Ehson Odinaev.

© 2016 Privé

Dans la vidéo, quatre victimes de la répression décrivent comment les autorités tadjikes les ont persécutées pour avoir exercé pacifiquement leur liberté d’expression.

Shabnam Khudoydodova, une activiste politique originaire du Tadjikistan qui vivait en Russie, avait critiqué le régime autoritaire du président Emomali Rahmon. Les autorités tadjikes l’ont accusée d’« extrémisme ». Elles ont émis un mandat d’arrêt international via Interpol, trompant ainsi l’organisation policière internationale – une pratique que le gouvernement a d’ailleurs utilisée dans le cas de plusieurs autres militants. En juin 2015, craignant d’être arrêtée, elle a quitté la Russie pour se réfugier en Pologne.

« Quand je suis arrivée dans la République de Pologne, le pays a refusé de m’accueillir », a déclaré Shabnam Khudoydodova. « Ils voulaient m’extrader [vers le Tadjikistan]. Pour stopper le processus d’extradition, j’ai demandé l’asile politique à la Biélorussie. Quand j’ai été envoyée au centre de rétention temporaire, des représentants des autorités tadjikes sont venus me voir. Ils m’ont interrogée, ont tenté de connaître mes intentions. Ils m’ont demandé pourquoi je m’impliquais en politique. Ils m’ont traitée de terroriste, d’extrémiste. » Shabnam Khudoydodova a été détenue pendant près de neuf mois en Biélorussie à cause d’une demande d’extradition basée sur de fausses accusations, avant d’être finalement libérée.

Vaisiddin Odinaev raconte l’histoire de son frère, Ehson Odinaev, 25 ans, un blogueur et opposant impliqué dans le mouvement d’opposition pacifique dit « Groupe 24 », qui a disparu à Saint-Pétersbourg en mai 2015. Cette disparition d’Ehson Odinaev est survenue environ deux mois après qu’Umarali Kuvvatov, leader du Groupe 24, avait été abattu à Istanbul dans des circonstances laissant penser à une implication des services de sécurité tadjiks.

« Une semaine avant qu’Ehson ne disparaisse, il m’a envoyé une capture d’écran montrant qu’il était sur la liste des personnes recherchées par Interpol », a déclaré Vaisiddin Odinaev. « Ensuite, le 19 mai à 18h53, il a quitté son immeuble, s’est dirigé vers la rue Kurskaya, puis a disparu sans laisser de traces. Personne n’a pu nous dire ce qui lui était arrivé. »

Les efforts de la famille pour porter l’affaire devant les autorités policières russes et tadjikes n’ont rencontré qu’inaction de leur part. Lors d’une rencontre à Moscou avec les autorités russes et tadjikes, « on nous a laissé entendre qu’il existait un groupe à part, un groupe spécial qui n’était ni du GKNB [les services de renseignements], ni du ministère de l’Intérieur. Ce groupe spécial aurait été constitué dans le but… non pas exactement de liquider, mais de résoudre le problème que représente l’opposition. » Vaisiddin Odinaev et sa mère soupçonnent une implication des services de sécurité tadjiks et lancent un appel, dans la vidéo, à tous les témoignages qui pourraient les informer de ce qui est advenu à Ehson Odinaev.

Sobir Valiev, également membre du Groupe 24, a fui la Turquie après l’assassinat de Kuvvatov, craignant d’être lui-même arrêté ou de subir un pire sort. Les autorités tadjikes sont parvenues à le retrouver en Moldavie, expédiant une demande d’arrestation et d’extradition basée sur de fausses accusations d’extrémisme. « J’ai décidé de m’enfuir de Moldavie », a déclaré Valiev. « Quand la durée de mon séjour en Moldavie a expiré, j’ai voulu partir… et j’ai été arrêté à l’aéroport le 11 août 2015. Ensuite j’ai appris que les autorités tadjikes me poursuivaient en vertu de l’article 307, sections 1 et 2 – elles m’accusaient d’extrémisme. » Valiev n’a été libéré, et son extradition annulée, qu’après l’intervention d’organisations de défense des droits humains.

Au Tadjikistan même, le gouvernement a intensifié une campagne lancée il a déjà plusieurs années avec l’objectif de démanteler le premier parti d’opposition du pays, le Parti de la Renaissance islamique du Tadjikistan. À partir de juin 2015, les services de sécurité tadjiks ont fait pression sur les représentants du parti dans plusieurs régions du pays pour qu’ils dénoncent le parti dans des vidéos et annoncent qu’ils en démissionnent. Parmi ceux que les services de sécurité ont détenus figurait Ilhomjon Yakubov, représentant du parti pour la région de Sughd dans le nord du pays.

« Sous la menace et la torture, ils [les services de sécurité] voulaient me forcer à démissionner du parti, ils voulaient que je condamne notre parti devant leurs caméras, que je dénonce le leader, et ils voulaient que je dise tout cela devant une caméra de télévision », a déclaré Yakubov. « Les agents du comité de sécurité nationale de notre région de Sughd m’ont forcé à manger littéralement tous les documents que j’avais publiés. Pendant plus de six heures, ils se sont efforcés de me faire avaler tout ce papier. »

Yakubov a réussi à fuir le Tadjikistan, mais des centaines d’autres membres du parti ont été détenus à partir de septembre 2015, lorsque les autorités ont accusé les leaders du parti d’avoir tenté d’organiser un coup d’État, et ont déclaré que ce groupe était une organisation terroriste.

Les États-Unis et l’Union européenne devraient fixer une échéance au gouvernement tadjik pour qu’il entreprenne des mesures concrètes en vue d’améliorer la situation des droits humains, et lui indiquer clairement, au cas où il ne le ferait pas, quelles seraient les retombées en termes de politique étrangère, ont déclaré Human Rights Watch et le Comité Helsinki de Norvège. Ils pourraient notamment prendre des mesures contraignantes ciblées, comme le refus des visas ou le gel des avoirs des représentants du gouvernement et des autres entités responsables de graves violations des droits humains, telles que la torture et les détentions arbitraires.

L’OSCE et les membres du Comité des droits de l’homme des Nations Unies devraient aussi exprimer leur inquiétude concernant la crise touchant les droits humains au Tadjikistan.

« Les partenaires internationaux du Tadjikistan devraient condamner publiquement et unanimement la vague de répression qui est en train de violer les droits humains au Tadjikistan », a déclaré Marius Fossum, représentant du Comité Helsinki de Norvège pour l’Asie centrale. « Alors que la situation est en train de déraper du point de vue des droits humains, le moment est venu pour Washington, Bruxelles et les autres membres de l’OSCE d’examiner l’éventualité de prendre des sanctions ciblées dans le cas où aucune amélioration immédiate n’était constatée du point de vue des droits humains. »

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