(Misrata, Libye, le 8 mai 2016) – Le groupe armé extrémiste État Islamique, également appelé EI, a mené au moins 49 exécutions extrajudiciaires dans son bastion de Syrte en Libye depuis février 2015, a révélé Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd’hui. Parmi les personnes exécutées par décapitation ou par balle se trouvaient des soldats capturés, des opposants politiques et des personnes que  l’EI accusait « d’espionnage », de « sorcellerie » et de « blasphème ».

Le rapport de 41 pages, intitulé “‘We Feel We Are Cursed’: Life under ISIS in Sirte, Libya,”  (« ‘Nous nous sentons maudits’  : La vie sous le joug de  l’EI à Syrte, en Libye ») fait aussi état des terribles épreuves subies par la population locale en raison du détournement par l’EI de nourriture, médicaments, carburant, argent ainsi que par la saisie des maisons des résidents en fuite en faveur des soldats et fonctionnaires qu’il a amassées dans la ville portuaire méditerranéenne. En tant que gouvernement de fait de Syrte, l’EI a le devoir de garantir que tous les résidents puissent exercer leurs droits humains élémentaires, dont ceux à la nourriture et à la santé.

Un responsable de l’État islamique lit une proclamation peu avant l'exécution publique de deux hommes accusé de « sorcellerie » à Syrte, en Libye. Image extraite d’une vidéo mise en ligne par le site Jihadology.net suite à la conquête de cette ville par l’EI, en février 2015.

« Comme s’il ne suffisait pas de décapiter et de fusiller ses ennemis présumés, l’EI provoque de terribles souffrances à Syrte, même aux musulmans qui suivent ses règles » a déclaré Letta Tayler, chercheuse principale sur le terrorisme et le contre-terrorisme chez Human Rights Watch. « Alors que le monde a les yeux braqués sur les atrocités commises en Syrie et en Iraq, l’’EI procède de même en Libye. ».

Les 49 exécutions menées par l’EI dans la ville de Syrte et la région avoisinante qu’a documentées Human Rights Watch étaient généralement précédées de procédures en grande partie secrètes, bafouant les normes les plus fondamentales relatives à l’équité des procès. Selon les déclarations de conseillers municipaux exilés de Syrte et de combattants de groupes s’opposant aux djihadistes recueillies par Human Rights Watch, l’EI a aussi kidnappé et fait disparaître des dizaines de miliciens libyens dont beaucoup pourraient être morts.

Le meurtre de civils ou de combattants blessés ou captifs par des membres d’une partie à un conflit armé est un crime de guerre tout comme l’exécution de personnes sans un procès équitable par un tribunal ordinaire. La nature et l’échelle des exécutions extrajudiciaires et autres actes en Libye peuvent aussi constituer des crimes contre l’humanité a affirmé Human Rights Watch.

Discours sur la charia (droit islamique) par un représentant de l’Etat islamique à Syrte, en Libye, en 2016. Image disséminée sur les réseaux sociaux de l’EI.


Human Rights Watch s’est entretenu avec 45 anciens habitants ou habitants actuels de Syrte en mars 2016, à Misrata, ville côtière située à 240 kilomètres à l’ouest de Syrte, ainsi que par téléphone et courriels. Parmi eux se trouvaient des membres des familles de personnes que l’EI avait tuées ou détenues ainsi que des responsables locaux exilés et des membres de groupes armés rivaux. Human Rights Watch a aussi interrogé des responsables du gouvernement de Misrata et des analystes de la sécurité de la Libye basés à l’étranger, entre autres, et recoupé les informations recueillies avec d’autres sources, dont des rapports de médias et des vidéos d’actes commis par l’EI à Syrte.

Les habitants de Syrte ont décrit des scènes d’horreur : des décapitations publiques, des dépouilles en combinaison orange suspendues à des échafaudages comme « crucifiées », selon leur expression, et des combattants cagoulés arrachant des hommes de leur lit pendant la nuit.  Ils ont déclaré que la police des mœurs aidée par des informateurs, patrouillait dans les rues menaçant, imposant des amendes ou fouettant des hommes qui fumaient ou écoutaient de la musique ou dont les épouses ou sœurs ne portaient pas l’abaya (longue robe flottante noire) et accompagnait de force les garçons et les hommes dans les mosquées pour assister à la prière et à des cours de religion.

« Ahlam », 30 ans, contrainte de se rendre à Misrata pour se faire soigner, pleurait en disant qu’elle et sa famille devraient retourner à Syrte :

La vie à Syrte est insupportable. Tout le monde vit dans la peur. Ils tuent des innocents. Il n’y a pas d’épiceries, pas de docteurs ni d’infirmières dans les hôpitaux, pas de médicaments. … Les rues grouillent d’espions. La plupart des gens ont quitté la ville mais nous, nous sommes coincés car nous n’avons pas assez d’argent pour partir.

L’EI pille aussi et détruit les maisons de leurs ennemis présumés, ont affirmé plus d’une douzaine de résidents. Le groupe a aussi fait fermer des magasins spécialisés dans la lingerie ou l’habillement occidental nous ont-ils appris.

 L’EI a commencé à prendre le contrôle de Syrte en février 2015. En août, il contrôlait la ville entière, y compris le port, la base aérienne, la station de radio ainsi que tous les bureaux de l’administration locale et des finances, créant ainsi son bastion le plus important en dehors de l’Iraq et de la Syrie. L’EI a établi au moins trois prisons à Syrte, dont une dans une ancienne école maternelle. Le groupe ne permet les communications avec le monde extérieur que par des centres d’appel sous son contrôle et fermé toutes les banques, sauf une, qui n’est ouverte que pour ses membres, ont déclaré d’anciens habitants.

Pancarte érigée par l’Etat islamique à Syrte, en Libye, énumérant les sept règles régissant les abayas des femmes, y compris l’obligation de s’assurer que ces tenues vestimentaires soient épaisses et recouvrent complètement les corps des femmes. 

Les cours ont été suspendus à l’université de Syrte depuis fin 2015, date à laquelle les enseignants et étudiants ont cessé de la fréquenter suite à l’interdiction par l’EI d’y enseigner l’histoire et le droit et l’obligation de donner des cours séparés aux étudiants et aux étudiantes. L’EI a patrouillé les écoles primaires et secondaires et interrogé les élèves sur la charia, ont déclaré d’anciens habitants.

La lutte depuis 2014 entre factions militantes soutenant deux gouvernements rivaux, l’un à l’est et l’autre à l’ouest, a conduit à l’effondrement quasi-total des institutions gouvernementales. Un troisième gouvernement « d’unité » formé sous l’égide de l’ONU, doit encre asseoir son autorité. Les États-Unis, le Royaume Uni, l’Italie et la France devraient préparer une campagne militaire contre l’EI en Lybie. En mai 2016, les forces armées libyennes rivales ont débuté chacune de leur côté, une mobilisation en vue d’une avancée sur Syrte.

Toutes les parties au conflit libyen doivent prendre la totalité des mesures réalisables pour protéger les civils, conformément au droit de la guerre a déclaré Human Rights Watch. Les autorités libyennes, dans la mesure du possible à l’heure actuelle, et les pays capables d’exercer une compétence pénale, doivent prendre immédiatement des mesures pour arrêter et poursuivre ceux qui sont responsables d’atrocités qu’ils appartiennent à l’EI ou à d’autres parties. Les pays membres doivent augmenter le financement de la Cour pénale internationale pour lui permettre d’enquêter plus largement sur les graves crimes commis par toutes les factions en Libye.

Le Conseil des droits de l’homme devrait se fixer comme priorité, de nommer un expert indépendant ou de créer un autre mécanisme chargé de documenter les graves violations continuellement commises par toutes les parties en Libye ainsi que par la structure de commandement de l’EI, dans un but de dissuasion et de responsabilité. Le Conseil de sécurité de l’ONU devrait imposer des sanctions aux membres de l’EI et à tous les autres responsables de graves crimes commis en Lybie, dont ceux qui financent ou aident intentionnellement ces violations, tout en garantissant une procédure équitable. Les parties internationales n’ont pas tenu leur engagement, et ce, de manière répétée, d’identifier et de punir ceux qui sont responsables de crimes graves en Lybie.

« Au lieu de proférer des menaces en l’air, les acteurs internationaux devraient tenir leurs engagements d’identifier et de punir ceux qui se rendent coupables de graves crimes en Lybie » a déclaré Letta Tayler. « L’inaction conduira à accroître le nombre victimes civiles de crimes atroces commis par des groupes comme l’EI entre autres. »

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