(Goma) – L'armée nationale congolaise détient illégalement au moins 29 enfants dans de rudes conditions dans le nord-ouest de la République démocratique du Congo (RD Congo). Les autorités affirment que ces garçons, âgés de 15 à 17 ans, étaient membres d'un groupe rebelle armé et les détiennent dans une prison militaire à Angenga depuis leur capture dans l'est de la RD Congo dans la première moitié de 2015.

La prison militaire d'Angenga, dans le nord-ouest de la République démocratique du Congo, où sont détenus des combattants présumés des FDLR, dont au moins 29 enfants.

© 2016 Human Rights Watch

Human Rights Watch a constaté, lors d'une visite de la prison d'Angenga en décembre 2015, que ni ces garçons ni les hommes adultes qui sont détenus avec eux n'ont été formellement accusés de crimes, et qu'ils n'avaient accès ni à des avocats ni à leurs familles. Les détenus qui n'ont commis aucun crime devraient être remis en liberté sans tarder. Selon le droit international, les pays ont l'obligation de reconnaître la spécificité de la situation des enfants qui ont été recrutés ou utilisés dans un conflit armé. Les anciens enfants soldats devraient être réhabilités et réinsérés dans la société.

« Les autorités congolaises devraient libérer immédiatement les enfants et les adultes détenus à la prison d'Angenga qui n'ont commis aucun crime et inculper les autres de manière équitable », a déclaré Ida Sawyer, chercheuse senior au sein de la division Afrique de Human Rights Watch. « Les enfants qui ont été des combattants rebelles devraient être réhabilités, et non pas jetés en prison et détenus indéfiniment. »

Human Rights Watch a interrogé 52 détenus, dont 29 enfants, et plusieurs responsables de la prison à Angenga, ainsi que plus de 40 responsables militaires et gouvernementaux congolais, des responsables des Nations Unies, des travailleurs du secteur humanitaire et d'autres personnes, entre décembre 2015 et mars 2016.

Les conditions de détention sont déplorables à Angenga, où les prisonniers sont privés d'une nourriture adéquate, d'eau salubre et de soins médicaux. Les enfants et les adultes sont encore ensemble dans l'enceinte de la prison pendant la journée. Les enfants étaient détenus dans les mêmes cellules que les adultes jusque fin février 2016, lorsque les autorités de la prison les ont transférés dans une aile distincte pour dormir.

« Pour obtenir des médicaments, vous devez attendre une réponse de Dieu », a déclaré un prisonnier.

Entre février et juin 2015, les forces de sécurité congolaises ont appréhendé 262 hommes et garçons de nationalité congolaise, rwandaise et burundaise dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, et dans l'ancienne province du Katanga dans l'est de la RD Congo. Ces captifs ont été accusés d'être membres des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR), groupe armé majoritairement composé des rwandais membres de l'ethnie hutue, dont certains dirigeants sont considérés comme ayant participé au génocide de 1994 au Rwanda.

La majorité des combattants des FDLR d'aujourd'hui ne sont guère susceptibles d'avoir joué un rôle dans le génocide car à l'époque ils étaient trop jeunes. Un très grand nombre de combattants des FDLR sont des recrues de nationalité congolaise.

L'armée a emmené ces combattants présumés vers la ville de Goma, puis les a transférés par avion à la prison militaire d'Angenga, dans l'ancienne province de l'Équateur dans le nord-ouest de la RD Congo (actuellement appelée province de Mongala), entre mai et août 2015. Depuis décembre, plus de 60 autres combattants présumés des FDLR ont été transférés à Angenga. Au moins quatre prisonniers sont morts de maladies depuis leur arrivée à Angenga. Deux autres ont été tués par balle le 26 février 2016 en dehors du périmètre de la prison. Les autorités pénitenciaires soutiennent que les deux hommes avaient tenté de s’évader.

La plupart des prisonniers interrogés, dont 17 enfants, ont affirmé être des civils et n'avoir aucun lien avec les FDLR. D'autres ont reconnu avoir appartenu aux FDLR mais ont affirmé avoir été démobilisés il y a des mois, voire des années, et s'être réinsérés dans la vie civile. Plusieurs réfugiés hutus rwandais ont affirmé que les autorités les avaient arrêtés sous prétexte qu'ils auraient dû se faire enregistrer auprès des agences nationales et internationales chargées des réfugiés en RD Congo. Certains ont affirmé s'être entendu dire qu'ils devaient, pour leur propre sécurité, quitter la zone d'opérations militaires où ils se trouvaient, mais que lorsqu'ils sont arrivés avec leurs familles dans un village prétendûment « sûr », ils avaient été arrêtés et accusés d'appartenir aux FDLR. Human Rights Watch n'a pu confirmer la véracité de ces affirmations individuelles.

« Les autorités locales sont venues nous dire que nous devions nous faire enregistrer auprès de la CNR [Commission nationale pour les réfugiés] », a déclaré à Human Rights Watch un garçon hutu rwandais âgé de 16 ans qui vivait à Fizi, dans la province du Sud-Kivu. « Mais en fait, ils nous ont emmenés à leur camp militaire. Le même jour, huit autres personnes sont tombées dans le même piège, croyant qu’elles devaient se faire enregistrer. »

Un autre détenu âgé de 16 ans, qui a été enfant soldat au sein des FDLR, a affirmé qu'il s'était rendu à l'armée congolaise afin de pouvoir retourner à la vie civile grâce au programme de démobilisation du pays. En fait, il a été arrêté et envoyé à Angenga.

Huit autres enfants qui avaient été membres des FDLR ont déclaré qu'ils s'étaient rendus à la mission de maintien de la paix de l'ONU en RD Congo, la MONUSCO, dans les territoires de Rutshuru et Masisi au Nord-Kivu. Ces enfants ont affirmé que les Casques bleus les avaient ensuite remis à l'armée congolaise. La MONUSCO affirme que sept d'entre eux avaient initialement déclaré être des adultes et que le huitième garçon ne s’est pas présenté à la MONUSCO. La MONUSCO a également déclaré que les Casques bleus ont remis deux autres enfants soldats des FDLR - qui ont initialement déclaré être des adultes – à l'armée congolaise, qui les a ensuite envoyés à Angenga. La MONUSCO a ajouté qu’ils ont à tort supposé que l'armée allait envoyer les anciens combattants dans un camp de réintégration et non à la prison.

Les diverses divisions de la MONUSCO, ainsi que des organisations non gouvernementales, l’armée congolaise et des autorités pénitentiaires, ont attribué aux enfants présumés des âges considérablement divergents, ce qui justifie un examen approfondi des politiques existantes, a indiqué Human Rights Watch.

 
Un responsable de haut rang de la MONUSCO a été informé des transferts de détenus, y compris d'enfants, à la prison d'Angenga, au plus tard en octobre 2015 lors d'une réunion d'information tenue par une organisation humanitaire. Dans son rapport publié en octobre, le Groupe d'experts de l'ONU sur la RD Congo a également évoqué les détenus d'Angenga.

Cinq mois après avoir été informée de la possible détention d'enfants, la MONUSCO a envoyé une mission d'enquête. Lors de cette mission conjointe de trois jours en mars 2016, des responsables de la MONUSCO et de l'armée congolaise ont eu ensemble des entretiens sommaires avec 94 enfants présumés, sur la base de listes qu'ils avaient reçues des autorités pénitentiaires et d'une organisation humanitaire. Ces responsables ont conclu que 22 détenus étaient des enfants.

Human Rights Watch estime que le nombre d’enfants est vraisemblablement beaucoup plus élevé et que les conditions dans lesquelles ces entretiens ont été menés et la brièveté du temps passé avec chaque enfant ont compromis l'exhaustivité de l'enquête.

Le 28 mars, un responsable de haut rang de la MONUSCO a déclaré que la mission travaillait avec le gouvernement congolais afin d'extraire les enfants de la prison mais qu'aucune date n'avait encore été fixée pour ce transfert.

Certains des ex-combattants des FDLR détenus à Angenga ont peut-être été impliqués dans des crimes de guerre ou dans d'autres crimes. Mais ces hommes, pas plus que les autres détenus, n'ont été ni inculpés ni amenés à comparaître devant un tribunal. Parmi eux se trouve un officier des FDLR, Séraphin Nzitonda, qui fait l'objet d'un mandat d'arrêt congolais pour son rôle présumé dans un viol massif.

« Les responsables de l'ONU savaient que des enfants étaient détenus à Angenga mais ont attendu des mois avant d'agir sur la base de cette information », a affirmé Ida Sawyer. « Les autorités congolaises devraient travailler étroitement avec la MONUSCO pour extraire les enfants de cette prison. Cette prison n'est pas faite pour des enfants et, étant donné les conditions de vie déplorables qui y règnent, il semble qu'elle n'est faite pour personne. »

Pour prendre connaissance d'informations supplémentaires et de témoignages de prisonniers, veuillez lire ci-dessous.

Les opérations militaires congolaises contre les FDLR
Les forces de sécurité congolaises ont effectué des arrestations dans l'est de la RD Congo dans le cadre d'une opération militaire qui est toujours en cours contre les FDLR, connue sous le nom de « Sokola 2 » (« Nettoyage » en lingala et en swahili). Cette opération a débuté en février 2015 lorsque la plupart des combattants des FDLR se sont abstenus de rendre les armes volontairement au bout d'une période de grâce de six mois accordée au groupe dans la seconde moitié de 2014.

Les Casques bleus des Nations Unies ont été étroitement impliqués dans la préparation de cette campagne militaire et devaient participer aux opérations, mais ils lui ont retiré leur soutien à la suite des nominations de dernière minute du général Bruno Mandevu comme commandant de l'armée pour cette opération et du général Sikabwe Fall comme commandant régional de l'armée pour la province du Nord-Kivu. L'implication présumée des généraux Mandevu et Fall dans des violations passées des droits humains a empêché les militaires de la mission de l'ONU de fournir quelque appui que ce soit à une opération dans laquelle ils étaient pourtant impliqués, du fait de la Politique de diligence voulue en matière de droits de l'homme des Nations Unies (Human Rights Due Diligence Policy, HRDDP), selon les déclarations faites à l'époque par les responsables de la MONUSCO. Le 28 janvier 2016, le gouvernement et la MONUSCO ont signé un accord en vue de la reprise des opérations conjointes, mais celles-ci n'ont pas encore commencé.

Le 23 mars, le ministre congolais des Affaires étrangères, Raymond Tshibanda, a affirmé que les opérations Sokola 2 avaient permis de réduire les effectifs des troupes des FDLR de 1 200 combattants à 108. Il pourrait s'agir d'une importante exagération, étant donné que les détenus d'Angenga sont inclus dans le calcul et que nombre d'entre eux pourraient en fait être des civils.

Les détenus d'Angenga
Début décembre, Human Rights Watch a interrogé 45 des 262 combattants présumés des FDLR alors détenus à Angenga. Vingt-cinq d'entre eux, dont 17 enfants, ont affirmé être des civils sans aucun lien avec les FDLR. Seize autres, dont 10 enfants, se sont présentés comme étant d'anciens combattants des FDLR démobilisés depuis des mois ou des années et réinsérés dans la vie civile. Quatre prisonniers, dont deux enfants, ont reconnu qu'ils étaient des combattants des FDLR en activité au moment de leur arrestation. Human Rights Watch n'a pas été en mesure de vérifier la véracité de ces affirmations individuelles.

Du fait que Human Rights Watch n'a pu interroger qu'une partie des prisonniers d'Angenga considérés comme des combattants des FDLR, il est permis de croire que le nombre d'enfants détenus est très vraisemblablement beaucoup plus élevé.

La MONUSCO a confirmé les conclusions de Human Rights Watch selon lesquelles l’armée congolaise avait emmené au moins neuf combattants des FDLR du site de regroupement pour des anciens combattants des FDLR à Walungu, Sud-Kivu, que la MONUSCO aide à gérer, et avait envoyé un d’eux à Angenga. Les combattants s’étaient rendus à la MONUSCO pendant la période de grâce de six mois accordée aux combattants des FDLR en 2014. Selon la MONUSCO, l’armée congolaise a également emmené des combattants des FDLR hors du site de regroupement de Kanyabayonga, Nord-Kivu.

Des représentants de la MONUSCO impliqués dans la gestion de deux sites ont déclaré à Human Rights Watch qu’ils ne participaient pas aux transferts et ne savaient pas sur base de quels critères l’armée décidait qui transférer. Un responsable de la MONUSCO de haut rang a déclaré à Human Rights Watch le 30 mars 2016 que le processus s’était « mal passé » et que la mission avait plus tard « sensibilisé le gouvernement à ne plus répéter cela ».

En août 2015, 86 combattants présumés des FDLR emprisonnés à Angenga ont affirmé au Groupe d'experts de l'ONU sur la RD Congo qu'ils étaient des civils.

Selon le rapport du Groupe d'experts de l’ONU rendu public en octobre, le colonel Ringo Heshima, commandant du régiment 3303 de l'armée congolaise à l’époque, avait « invité tous les réfugiés rwandais de la région à une réunion à Kilembwe [Sud-Kivu], où il les avait arrêtés et envoyés à Bukavu comme ‘combattants’ des FDLR. » Ces civils ont ensuite été transférés à Angenga. Trois détenus ont affirmé à Human Rights Watch que le colonel Heshima avait pris part à leur arrestation.

Lors d'un entretien avec Human Rights Watch le 17 mars, le colonel Heshima a nié que des enfants et des civils se trouvaient parmi les personnes arrêtées et transférées à Angenga. Il a affirmé qu'il s'agissait uniquement de combattants des FDLR qui avaient été « capturés au front ».

Les réfugiés rwandais en RD Congo
Après le génocide de 1994 au Rwanda, dans lequel plus d'un demi-million de personnes ont été tuées lorsque des extrémistes hutus ont entrepris de détruire la minorité tutsie, des centaines de milliers de Rwandais, en majorité hutus, se sont enfuis en masse devant l'avance des troupes du Front patriotique rwandais (FPR) – le groupe rebelle à dominante tutsie qui a mis fin au génocide et est actuellement le parti au pouvoir au Rwanda.

Parmi ces réfugiés qui ont traversé la frontière de la RD Congo, se trouvaient des personnes qui avaient pris part au génocide. Ces individus ont pris le contrôle de certains camps de réfugiés, où ils se sont préparés à attaquer le Rwanda et ont continué à propager la haine raciale à l'encontre des Tutsis.

En octobre 1996 – dans ce qui allait par la suite être désigné comme la première guerre de la RD Congo – la nouvelle armée rwandaise formée par le FPR a envahi la RD Congo pour détruire les camps de réfugiés, tuant des dizaines de milliers de personnes. Les réfugiés qui ne sont pas retournés au Rwanda, dont de nombreuses personnes qui n'étaient pas impliquées dans le génocide, se sont alors enfuis plus profondément en territoire congolais, dans les forêts.

Aujourd'hui, des dizaines de milliers de réfugiés rwandais vivent dans des conditions précaires dans l’est de la RD Congo, avec un statut juridique incertain. Au fil des années, l’armée congolaise et les groupes armés congolais ont assimilé ces réfugiés aux combattants des FDLR et les ont attaqués, malgré le fait que beaucoup parmi eux ne sont pas associés aux FDLR. En 2012, les combattants de Raïa Mutomboki ont perpétré certaines des attaques récentes les plus meurtrières contre les camps de fortune qui abritaient des réfugiés rwandais hutus et des personnes dépendant de combattants des FDLR. Human Rights Watch a confirmé les meurtres d'au moins 140 personnes dépendant des FDLR ou d'autres réfugiés rwandais hutus, lors de 14 attaques perpétrées dans le territoire de Walikale. La majorité des victimes étaient des femmes et des enfants, dont beaucoup ont été tués à coups de machette ou brûlés vifs dans leurs maisons.

Les normes juridiques internationales et l'ONU
Le droit international applicable en RD Congo interdit aux groupes armés non étatiques comme les FDLR d'avoir dans leurs rangs des enfants de moins de 18 ans. Ceux qui se retrouvent sous la garde des autorités ont droit à des protections spéciales. La Convention relative aux droits de l'enfant, dont la RD Congo est un État partie, exige que les gouvernements prennent « toutes les mesures possibles dans la pratique pour que les enfants qui sont touchés par un conflit armé bénéficient d'une protection et de soins », ainsi que « toutes les mesures appropriées » pour faciliter la réadaptation physique et psychologique et la réinsertion sociale des enfants qui ont été victimes de conflits armés.

Le Protocole facultatif de cette Convention concernant les enfants dans les conflits armés, que la RD Congo a ratifié en 2001, prévoit que les gouvernements « prennent toutes les mesures possibles pour veiller à ce que les personnes relevant de leur compétence qui sont enrôlées ou utilisées dans des hostilités en violation du présent Protocole soient démobilisées ou de quelque autre manière libérées des obligations militaires » et que « si nécessaire, les États Parties accordent à ces personnes toute l'assistance appropriée en vue de leur réadaptation physique et psychologique et de leur réinsertion sociale ».

L'unité de désarmement, démobilisation, rapatriement, réinsertion et réinstallation (DDRRR) de la MONUSCO est chargée de rapatrier les ressortissants étrangers sortis des rangs des FDLR ou d'autres groupes armés étrangers actifs dans l'est de la RD Congo pour effectuer leur reddition, en collaboration avec les autorités congolaises et conformément au droit international. Les membres de la MONUSCO chargés de la protection des enfants passent régulièrement au crible les combattants des groupes armés qui se rendent aux Casques bleus ou au gouvernement congolais, ou qui sont arrêtés par les autorités congolaises, pour s'assurer que les enfants soient séparés des autres et dûment protégés.

Sur la base d’entretiens de Human Rights Watch avec des représentants de la MONUSCO, il semble que le critère internationalement reconnu de la « présomption de minorité » – selon lequel l'affirmation d'un individu qu'il est un enfant est acceptée jusqu'à preuve du contraire – n'était pas pleinement appliqué à Angenga. Un représentant de haut rang a fait remarquer des problèmes potentiels avec le gouvernement congolais s'il était procédé à la libération de personnes qui se révèleraient par la suite être en fait des adultes, et aussi à cause des défis logistiques posés par la séparation et la réunification avec leurs familles de détenus supplémentaires.

Témoignages d'enfants détenus à Angenga
Un garçon de 15 ans a déclaré à Human Rights Watch:

Je suis rwandais. Je suis né à Mwenga [Sud-Kivu, RD Congo]. Je n'ai jamais été avec les FDLR. Un jour, je me rendais au marché pour faire des achats. En chemin, j'ai rencontré des militaires de l'armée congolaise, qui m'ont arrêté. C'était le 7 avril 2015. Ils m'ont transporté à Bukavu, puis à Goma et finalement à Angenga. Je ne sais pas ce qu'ils me veulent. Peut-être veulent-ils pouvoir dire qu'ils ont arrêté des FDLR. Je ne sais pas.

Un garçon congolais hutu, âgé de 16 ans, a déclaré avoir été arrêté à Nyamilima, dans le territoire de Rutshuru, au Nord-Kivu, dans la première moitié de 2015:

Pendant la guerre du M23 [2012-2013], nous nous sommes enfuis vers le camp [de réfugiés] de Nyakivale en Ouganda. Par la suite, je suis revenu avec ma mère. Un jour, alors que nous étions dans des champs, j'ai grimpé à un arbre pour cueillir une mangue. Ma mère a continué à marcher et m'a laissé derrière dans le champ. Quand je suis descendu de l'arbre, des militaires [congolais] m'ont saisi et m'ont accusé d'être avec les FDLR. Après avoir passé une semaine dans la prison de Nyamilima, j'ai été transféré à Goma, puis ici [à Angenga].

Un garçon de 16 ans a déclaré qu'il avait réussi à s'échapper des rangs des FDLR pour se rendre à l'armée congolaise dans le territoire de Masisi, au Nord-Kivu, au début de 2015. Il a ensuite été transféré à la prison d'Angenga:

Les FDLR m'ont enrôlé de force. J'ai réussi à m'échapper deux mois plus tard. Je me suis rendu à l'armée congolaise à Kitchanga pour que les FDLR ne puissent pas me retrouver. Ils m'ont mis en prison et maintenant je suis à Angenga.

Un autre garçon de 16 ans a déclaré qu'il avait quitté les FDLR volontairement pour retourner à la vie civile, avant d'être arrêté par l'armée congolaise dans le territoire de Walikale, au Nord-Kivu, en juillet 2015:

Auparavant j'étais avec les FDLR à Ihula, mais j'ai quitté ce groupe il y a un certain temps déjà. Je suis retourné chez moi, où j'ai eu diverses activités de petit commerce. Un jour que je me trouvais au marché, l'armée congolaise est venue m'arrêter et maintenant je suis ici [à Angenga].

Un garçon de 17 ans a affirmé que les militaires de l'armée congolaise l'avaient arrêté après qu'il les eut aidés à transporter des biens à Burungu, dans le territoire de Masisi, au Nord-Kivu, dans la première moitié de 2015:

L'armée congolaise m'a demandé de l'aider à transporter des biens à Burungu. Et quand nous sommes arrivés là-bas, ils ne m'ont pas laissé partir. Au lieu de cela, ils m'ont emmené à Goma, m'accusant d'être un combattant des FDLR.

Un garçon rwandais, âgé de 17 ans, a déclaré que les autorités l'avaient arrêté après son arrivée à Goma en provenance du Rwanda:

J'habite à Gisenyi [au Rwanda]. Un jour, je suis allé à Goma de l'autre côté de la frontière pour chercher du travail et gagner un peu d'argent comme maçon. Quand j'ai essayé de retourner [à Gisenyi], les agents [congolais] de l'immigration m'ont arrêté à la petite barrière [à Goma]. Je leur ai montré ma carte d'identité et un petit permis d'entrer, mais ils ne m'ont pas remis en liberté.

Un garçon de 16 ans a affirmé que l'armée congolaise lui avait fait croire qu'il devait se faire enregistrer auprès de la commission congolaise des réfugiés dans le territoire de Fizi, au Sud-Kivu, au début de 2015:

J'habitais auparavant dans le village de Kilembwe. Les militaires nous ont dit que nous devions nous faire enregister auprès de la CNR [la commission congolaise chargée des réfugiés]. Mais ce n'est pas là que les soldats nous ont emmenés, en fait ils nous ont amenés dans leur camp militaire.

Témoignages de réfugiés rwandais hutus détenus à Angenga
Un Rwandais hutu, âgé de 54 ans, a déclaré à Human Rights Watch que les autorités lui avaient fait croire qu'il devait aider à l'enregistrement des réfugiés rwandais hutus dans le territoire de Fizi, au Sud-Kivu en juin 2015:

Je suis un civil. Je n'ai jamais été avec les FDLR. C'est vrai que je suis rwandais et je suis venu en RD Congo en 1994. J'étais le représentant officieux des réfugiés rwandais dans ma zone, chargé d'accueillir les réfugiés et de les aider à s'assurer que leurs papiers étaient en règle. J'ai travaillé avec la CNR et le HCR [Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés] pour enregistrer les réfugiés. Je suis bien connu dans le village en tant que réfugié et non pas comme membre des FDLR.

Le 15 juin 2015, des militaires [congolais] sont venus vers moi, affirmant qu'ils étaient là pour faciliter le recensement des réfugiés rwandais. Ils m'ont demandé, ainsi qu'à ma famille, de les suivre et nous l'avons fait. À notre grande surprise, ils nous ont alors mis en prison à Kilembwe. Plus tard, ils nous ont transférés à Baraka, puis à Bukavu. De là, j'ai été transféré à Goma, puis finalement ici à Angenga. Je ne sais pas ce qu'il est advenu de ma femme et de mes enfants. Mais quel crime avons-nous commis? Simplement être rwandais?

Un Hutu âgé de 43 ans originaire du territoire de Fizi, au Sud-Kivu, a décrit ainsi son arrestation:

J'ai été arrêté le 20 février 2015, après que les autorités m'eurent tendu un piège. Les militaires m'ont dit que je devais me faire enregistrer auprès de la CNR. Mais au lieu de m'emmener au bureau de la CNR, ils m'ont amené à leur camp militaire. C'était dans le village de Kitumba près de Minembwe. Le même jour, au moins six autres personnes ont été arrêtées par le même moyen.

Un Hutu originaire d'Uvira, au Sud-Kivu, a déclaré qu'il avait été avec les FDLR mais qu'il avait quitté ce groupe trois ans avant son arrestation:

Je suis rwandais et j'ai été un temps avec les FDLR. Quand j'ai réalisé que cela n'en valait pas la peine, je suis parti et j'ai vécu d'abord à Kilungutwe [dans le territoire de] Mwenga, puis à Kilembwe, où j'ai vécu trois ans avec ma femme et mes enfants.

Les autorités nous ont dit que nous devions aller à Bukavu pour obtenir les papiers d'identité nécessaires auprès de la commission des réfugiés. Elles nous ont assurés que nous reviendrions plus tard au village. Je n'ai rien trouvé d'anormal dans tout cela. Donc j'ai emmené ma femme et mes enfants. Les militaires nous ont emmenés gratuitement à Bukavu, où nous prévoyions de nous faire enregistrer auprès de la CNR et du HCR. Mais quand nous sommes arrivés à Bukavu, ils nous ont amenés au camp militaire Sokola 2 et nous sommes devenus des prisonniers sans avoir compris ce qui se passait. Il y avait beaucoup de monde, y compris d'autres familles qui avaient été piégées comme nous. Quand ils nous ont amenés ici [Angenga], ma famille est restée à Bukavu. Je n'ai pas eu de nouvelles de ma famille depuis lors. Ont-ils été refoulés de force vers le Rwanda? Je n'en ai aucune idée. Je ne sais pas s'ils sont vivants ou morts.

Témoignages d'autres combattants présumés des FDLR détenus à Angenga
Un agriculteur et ancien combattant hutu, qui affirme avoir quitté les FDLR en 2013, a déclaré:

Un jour, des militaires [congolais] m'ont intimidé, m'ordonnant de quitter la région sous prétexte que des opérations militaires étaient en cours. Donc je suis parti et je suis allé à Minembwe [Fizi, Sud-Kivu]. Là-bas, [le commandant de l’armée congolaise], le Colonel Heshima, m’a demandé de venir le voir. J’ai essayé à deux reprises, mais il n’était pas là. La troisième fois, j’ai fini par le rencontrer. Il ne m’a presque rien dit; seulement que je devais monter dans son camion et que nous parlerions plus tard. Je ne lui ai jamais parlé; au lieu de cela, il m’a emmené en prison. Je n’étais pas le seul. Nous étions plusieurs, mais ceux qui avaient de l’argent ont payé pour être libérés. Certains ont donné des chèvres ou une vache, ou ont payé 100 USD. Je ne voyais pas pour quelle raison je devais payer, étant donné que je n’avais rien fait.

Puis le 4 avril, nous avons été emmenés à Fizi où nous avons passé deux nuits. D'autres prisonniers de Kilembwe nous ont rejoints. Nous sommes montés dans un autre véhicule en direction de Bukavu, où nous sommes arrivés le 7 avril. La même nuit, nous avons pris un bateau et sommes arrivés le lendemain matin à Goma. Ils nous ont emmenés au T2 où j'ai passé environ un mois. Le 7 mai, j'ai été emmené à la prison d'Angenga. En vérité, tous ceux qui ont été arrêtés à Fizi ne sont pas avec les FDLR. Les combattants [des FDLR] sont dans la forêt et nous, nous sommes au milieu de la population dans le village. Mes voisins peuvent témoigner que nous avons été pris dans le village parce que nous sommes rwandais et pas parce que nous sommes FDLR.

Un homme de 39 ans a déclaré qu'il s'était rendu à la MONUSCO à Walungu, au Sud-Kivu, en janvier 2015 et qu'il avait été remis aux mains de l'armée congolaise en juin:

J'ai quitté le Rwanda en 1994. C'est vrai que j'ai travaillé un moment pour les FDLR. Mais je me suis rendu, avec mon arme, en janvier 2015 au camp de la MONUSCO à Walungu, au Sud-Kivu. Nous étions 72 ce jour-là à nous rendre avec nos armes. Ils m'ont enregistré au camp.

Le 26 juin, les soldats pakistanais [de la MONUSCO] ont ouvert la grille et laissé les militaires de l'armée congolaise entrer dans le camp. Ils ont parlé pendant un long moment mais nous n'avons pas compris ce qu'ils disaient. Au bout d'un moment, les militaires congolais ont pris neuf d'entre nous. Ils nous ont escortés hors du camp, affirmant que nous devions retourner au Rwanda. Ma femme, mes cinq enfants et ma mère sont restés au camp. Puis ils nous ont emmenés dans une prison militaire à Bukavu, où nous avons passé près d'un mois. Ils nous ont demandé qui d'entre nous voulait retourner au Rwanda. J'ai refusé car je ne pouvais pas laisser ma famille ici. J'ai alors été transféré à Goma, où j'ai passé près de trois semaines. Le 22 août 2015, nous sommes arrivés ici à Angenga.

Un homme de 34 ans a déclaré qu'il avait été arrêté alors qu'il cherchait de la nourriture après la naissance de son bébé dans le nord du territoire de Masisi, au Nord-Kivu:

Je vivais dans le camp de déplacés à Nyange. Je n'ai pas participé à la guerre. Je vivais avec des civils dans un camp. Quand ma femme a donné naissance à notre premier enfant, je suis parti au marché pour chercher de la nourriture. En chemin, un militaire m'a dit que son commandant voulait me poser une question. Je me suis donc dirigé vers son bureau. Quand je suis arrivé, ils m'ont arrêté. Je n'ai pas revu ma femme et mon enfant depuis. Si l'on dit que j'étais dans la forêt [avec les FDLR] ou sur la ligne de front, c'est un pur mensonge. Je suis bien connu au camp de déplacés. Vous pouvez vérifier par vous-mêmes. Je suis en prison mais jusqu'à présent, je ne sais toujours pas ce que j'ai fait de mal.

L'affaire Nzitonda
Des militaires de l'armée congolaise ont arrêté un officier des FDLR, Séraphin Nzitonda (connu sous le surnom de « Lionso »), âgé de 40 ans, à Mweso, dans le territoire de Masisi, le 26 février 2015, et l'ont par la suite transféré à Angenga. Quatre ans plus tôt, le 6 janvier 2011, les autorités congolaises avaient émis un mandat d'arrêt à son encontre pour crimes contre l'humanité, pour son implication prétendue dans le viol en masse d'au moins 387 civils entre le 30 juillet et le 2 août 2010 dans l'est du territoire de Walikale. Plus d'un an après son arrestation, les autorités congolaises non seulement ne l'ont pas encore fait passer en jugement, mais ne l'ont toujours pas officiellement inculpé devant un tribunal, et son arrestation n'était pas connue des responsables de la justice militaire que Human Rights Watch a interrogés.

Les conditions de vie à la prison Angenga
Angenga a été construite au début des années 1950 lors de la période coloniale belge, à l'intention de prisonniers condamnés à de longues peines, et elle a ensuite été utilisée comme prison pour des personnels militaires et des prisonniers politiques pendant la dictature de Mobutu Sésé Seko, de 1965 à 1997. Elle a été fermée en 1997, puis rouverte en mars 2015. En plus des anciens combattants des FDLR et d'autres personnes accusées d'avoir des liens avec les FDLR, plusieurs centaines de prisonniers originaires de toutes les régions du pays y sont incarcérés. Human Rights Watch a interrogé sept prisonniers à Angenga qui ne faisaient pas partie du groupe des combattants présumés des FDLR.

Les quelque 750 prisonniers d'Angenga souffrent d'une grave pénurie d'eau et de nourriture et l'infirmerie de la prison n'a presque aucun médicament ou autre fourniture pour soigner les malades.

« La clinique de la prison ne mérite pas d'être appelée une clinique », a déclaré un responsable de la prison à Human Rights Watch. « Il n'y a pas de médicament. C'est une catastrophe. Nous n'avons pas de paracétamol pour la diarrhée ou le paludisme. Nous devrions évacuer ceux qui sont vraiment malades vers Lisala [la ville la plus proche], mais nous ne pouvons pas financer cela. Les conditions sont inhumaines. »

Un prisonnier a dit:

Pour obtenir des médicaments, vous devez attendre une réponse de Dieu. Certains d'entre nous ont la tuberculose mais on leur donne des médicaments dont la date de péremption est passée. D’autres sont atteints du VIH, mais il n'y a aucun médicament anti-rétroviral. Ne voyez-vous pas que nous sommes voués à mourir ici l'un après l'autre?

Un autre détenu a déclaré:

Quand vous êtes malade, on s'occupe de vous dans une clinique qui n'a aucun médicament approprié. Personnellement, j'ai une grave infection des voies urinaires et je souffre énormément parce que mon transfert à l'hôpital de Lisala est constamment retardé. J'ai connu deux prisonniers qui sont morts parce qu'ils n'ont pas été transportés à temps à l'hôpital.

Un détenu a décrit ainsi les maigres rations d'eau:

Comme vous pouvez le voir, nous vivons dans des conditions inhumaines ici. Le plus gros problème est le manque d'eau. Nous n'en avons pas beaucoup et parfois nous sommes privés de bain pendant une semaine. Quand il pleut, c'est bien car nous avons de l'eau pour laver nos vêtements. Pour boire, ils nous donnent un seau d'eau de 15 litres pour environ 50 personnes. Et cette eau n'a pas été traitée. Quant à la nourriture, nous n'en recevons qu'une petite quantité par jour. On nous donne des haricots, parfois avec du riz, du manioc ou du foufou.

Un autre prisonnier a ainsi décrit les conditions sanitaires et d'hygiène:

Parfois, nous ne nous lavons même pas pendant une semaine. Et en plus de cela, nous n'avons pas de toilettes. Et la puanteur est insupportable. Dans le bloc cellulaire numéro un, par exemple, il y a plus de 300 détenus et seulement six petits trous dans le sol. Imaginez cela!

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