(New York) – La situation des droits humains est toujours en crise en Égypte sous le règne du président Abdel Fattah al-Sissi, plus de deux ans après que l'armée ait destitué l'ancien président, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui dans son Rapport mondial 2016 (version abrégée en français).

En réponse à une menace croissante des extrémistes armés basés dans la péninsule du Sinaï et d'autres groupes anti-gouvernementaux, les autorités ont eu recours à la torture, ont fait disparaitre des dizaines de citoyens, ont interdit de voyager à un grand nombre d’autres personnes et peut-être commis des exécutions extrajudiciaires.

« La menace pour la sécurité de l'Égypte est réelle, mais les deux dernières années montrent que la réaction brutale des autorités n'a conduit qu'à davantage de division », a déclaré Nadim Houry, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord. « Le gouvernement de l'Égypte devrait tirer les leçons de l’expérience égyptienne longue de plusieurs décennies que les persécutions peuvent semer les graines de bouleversements futurs. »

Dans son Rapport mondial 2016, dont la version anglaise de cette 26e édition comprend 659 pages, Human Rights Watch passe en revue les pratiques en matière de droits humains dans plus de 90 pays. Dans son essai introductif, le directeur exécutif Kenneth Roth explique que la propagation des attaques terroristes au-delà du Moyen-Orient ainsi que les flux massifs de réfugiés cherchant à fuir la répression et les conflits ont conduit de nombreux gouvernements à restreindre les droits humains dans un effort peu judicieux visant à protéger la sécurité de leurs pays. Dans le même temps, des gouvernements autoritaires partout dans le monde, craignant la contestation pacifique dont l’effet est souvent amplifié par les médias sociaux, ont entamé à l’encontre d’organisations indépendantes la plus intense vague de répression de ces dernières années.

Dans un effort pour contrer un groupe affilié au groupe extrémiste armé État islamique, également connu sous le nom de Daech, les forces armées égyptiennes ont expulsé de force plus de 3 000 familles d'une ville à la frontière avec la bande de Gaza, en violation du droit international. Le groupe lié à Daech, appelé Province du Sinaï, a mené des attaques durant toute l'année et a revendiqué la responsabilité pour le bombardement d'un avion de ligne russe, tuant 224 personnes.

Entre la destitution par l'armée de l'ancien président Mohamed Morsi en juillet 2013 et l'élection du nouveau parlement de l'Égypte en décembre 2015, Abdel Fattah al-Sissi ainsi que son prédécesseur intérimaire, l’ancien président Adly Mansour, ont gouverné par décret, sans opposition. Mohamed Morsi a été condamné à mort, bien que le verdict demeure en appel.

En août, après l'assassinat du procureur général Hisham Barakat dans une voiture piégée, Abdel Fattah al-Sissi a promulgué une loi antiterroriste avec une définition du terrorisme si large qu'elle pourrait englober la désobéissance civile.

Le gouvernement doit encore mettre en œuvre la nouvelle loi à grande échelle. Au lieu de cela, le ministère de l'Intérieur – en particulier l’Agence de Sécurité nationale semi-autonome de ce ministère, anciennement connue sous le nom de Sécurité de l'État – est revenu à des pratiques qui étaient courantes avant le soulèvement de 2011, fonctionnant de fait entièrement en dehors des lois de l'Égypte.

Des membres de la Sécurité nationale se sont rendus coupables d’un grand nombre de disparitions forcées, prenant souvent pour cible des militants politiques. Les agents de la Sécurité nationale ainsi que d'autres membres de la police font également régulièrement usage de la torture dans leurs enquêtes.

En décembre 2015, les autorités ont pris des mesures contre une dizaine de policiers soupçonnés d'implication dans de multiples cas de torture. Dans un jugement préliminaire, les tribunaux ont condamné trois d'entre eux à cinq ans de prison.

En juillet, une force spéciale de la police a abattu neuf membres des Frères musulmans dans un appartement d’une banlieue du Caire. Human Rights Watch a constaté que les meurtres ont peut-être constitué des exécutions extrajudiciaires.

En octobre, le ministère de l'Intérieur a annoncé qu'il avait arrêté près de 12 000 personnes sur des accusations de terrorisme en 2015, venant s’ajouter aux prisons ainsi qu’aux postes de police déjà dangereusement surpeuplés. Des organisations locales affirment que sous l'administration d’Abdel Fattah al-Sissi plus de 250 personnes sont mortes en détention, des suites de négligence médicale pour la plupart.

L’Agence de sécurité nationale a interdit de voyager à de très nombreux Égyptiens — notamment des activistes, des politiciens et des universitaires —  et elle a saisi leurs passeports, violant le droit international fondamental à la liberté de mouvement.

Une interdiction de manifester de novembre 2013 a étouffé les manifestations publiques. Des enquêteurs ont rendu visite à des organisations non gouvernementales, à la recherche de documents financiers et d'enregistrement dans le cadre d'une enquête sur le financement étranger de ces organisations. En novembre 2015, les services de renseignement militaires ont détenu le journaliste et militant des droits humains Hossam Bahgat pendant deux jours pour enquêter sur un article publié par Hossam Bahgat sur une tentative déjouée de coup d'État militaire.

« L'administration d’Abdel Fattah al-Sissi a clairement fait savoir que les opinions dissidentes seront écrasées, que ce soit par la menace ou par la force », a déclaré Nadim Houry. « Le nouveau parlement de l'Égypte devrait exercer son mandat démocratique afin de contrôler ces excès d'oppression. »