Des réfugiés traversent le lac Tchad à bord de canots au large de Ngouboua (Tchad), le 19 janvier 2015. Le nombre de personnes qui ont été forcées de quitter leurs habitations dans le nord du Nigeria par la rébellion de la secte islamiste Boko Haram, qui dure depuis cinq ans, pourrait être supérieur à un million, selon les Nations Unies.

(Abuja, le 26 mars 2015) – Les attaques commises par le groupe islamiste armé Boko Haram ont fait plus de 1 000 morts parmi les civils en 2015, selon des témoignages et une analyse des informations recueillies par les médias, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch. Les combattants de Boko Haram ont délibérément pris pour cible des villages et perpétré des meurtres de masse et des enlèvements à mesure que leurs attaques se sont étendues, depuis février dernier, du nord-est du Nigeria vers le Cameroun, le Tchad et le Niger.

Les entretiens menés fin janvier par Human Rights Watch avec des personnes ayant fui les États de Yobe, Adamawa et Borno, situés dans le nord-est du Nigeria, ont révélé des niveaux de brutalité épouvantables. Depuis la mi-2014, les combattants de Boko Haram y ont pris le contrôle de dizaines de localités couvrant 17 zones gouvernementales locales, dont certaines ont été reprises par les forces nigérianes et tchadiennes en mars 2015.

« Chaque semaine, nous apprenons que des violations toujours plus brutales sont commises par Boko Haram contre des civils », a déclaré Mausi Segun, chercheuse sur le Nigeria à Human Rights Watch. « Le gouvernement nigérian doit faire de la protection des civils une priorité dans ses opérations militaires contre Boko Haram. »

Les résultats de l’enquête menée par Human Rights Watch mettent en lumière le coût humain du conflit qui oppose Boko Haram aux forces du Nigeria, du Cameroun, du Tchad et du Niger. Selon l’agence nigériane chargée de la gestion des situations d’urgence (National Emergency Management Agency), près d’un million de personnes ont été contraintes de fuir depuis le début du violent soulèvement du groupe rebelle en juillet 2009. Human Rights Watch estime qu’en 2014, au moins 3 750 civils ont été tués dans des attaques lancées par Boko Haram dans ces zones. Au cours du premier trimestre 2015, une hausse des attaques a été constatée par rapport à la même période l’an dernier, dont sept attentats suicides qui auraient été commis au moyen de femmes et d’enfants.

Le groupe armé a également enlevé des centaines de femmes et de filles, dont beaucoup ont été converties et mariées de force, violées ou ont subi d’autres abus. Des dizaines de jeunes hommes et garçons ont été contraints de rejoindre les rangs de Boko Haram sous peine d’être exécutés, selon les investigations de Human Rights Watch. Des centaines de milliers d’habitants ont été contraints de fuir la région, sur les ordres des combattants de Boko Haram ou parce qu’ils craignaient pour leur vie.

Des personnes déplacées ont déclaré à Human Rights Watch avoir fui avec seulement leurs vêtements sur le dos après avoir assisté à des meurtres et à l’incendie de leurs foyers et de leurs communautés par Boko Haram et, dans un cas, par les forces de sécurité nigérianes.

« Alors que les bombes lancées par Boko Haram ont commencé d’exploser autour de nous dans les collines, j’ai vu des corps déchiquetés projetés dans toutes les directions », a indiqué un témoin des attaques menées fin janvier dans les collines de Gwoza, dans l’État de Borno. « La fumée causée par les explosions faisait tousser de manière incessante ceux qui étaient déjà affaiblis par la faim et la soif, jusqu’à ce qu’ils s’évanouissent... Je me suis échappé pendant la nuit. »

Les personnes déplacées ont également fait état d’écoles incendiées par Boko Haram, ainsi que de quelques cas où les forces gouvernementales ont pris le contrôle d’écoles. Les attaques délibérées contre les écoles et autres structures civiles qui ne sont pas utilisées à des fins militaires constituent des crimes de guerre. Les attaques de Boko Haram contre des écoles, le déplacement provoqué par des attaques contre des villages, et l’utilisation d’écoles par des soldats de l’armée nigériane causent non seulement d’importants dégâts, mais compromettent l’accès à l’éducation de milliers d’enfants dans le nord-est du pays.

Les investigations de Human Rights Watch révèlent que les forces de sécurité nigérianes n’ont pas pris toutes les précautions nécessaires pour protéger la population civile dans le cadre de leurs opérations militaires contre Boko Haram.

Selon des témoins interrogés par Human Rights Watch, les forces de sécurité nigérianes ont attaqué et incendié en décembre le village de Mundu, situé dans l’État de Bauchi près d’une base de Boko Haram. Cette attaque a causé la mort de cinq civils et détruit les foyers de 70 familles. Les villageois ont indiqué à Human Rights Watch que Boko Haram n’était pas présent dans le village au moment de l’assaut.

« Les soldats hurlaient dans ce qui semblait être de l’anglais, que la plupart d’entre nous ne comprenions pas », a expliqué le chef du village. « Nous avons tous commencé à fuir quand les soldats ont ouvert le feu et incendié nos maisons et d’autres bâtiments. Lorsque nous sommes revenus deux jours plus tard, nous avons trouvé cinq corps. » Parmi les victimes figuraient un homme aveugle âgé de 80 ans brûlé dans sa maison, une femme sans-abri atteinte de troubles mentaux, deux visiteurs présents pour un mariage et un jeune homme de 20 ans. Tous avaient été abattus.

Les autorités militaires à Abuja ont assuré n’être pas au courant de cet incident lorsque Human Rights Watch leur a présenté les résultats de son enquête le 11 mars, et ont ajouté qu’elles avaient ordonné à la police militaire de mener sa propre enquête sur ces allégations.

Selon les médias, entre septembre 2014 et mars 2015, les autorités militaires nigérianes ont jugé 307 soldats ayant pris part aux opérations dans le Nord, accusés de « lâcheté » et de « mutinerie », entre autres chefs d’inculpation militaires, et condamnant à mort 70 d’entre eux. Human Rights Watch s’oppose à la peine de mort en toutes circonstances, en raison de sa cruauté inhérente. Aucun militaire n’a été poursuivi pour violations des droits humains contre des civils dans le nord-est du Nigeria.

« Les civils dans le nord-est du pays ont désespérément besoin d’être protégés des attaques de Boko Haram et ne devraient jamais être pris pour cible par les soldats mêmes qui sont censés les défendre », a souligné Mausi Segun. « La décision de l’armée d’enquêter sur les allégations de violations à Mundu est une première étape importante vers l’établissement des responsabilités et l’indemnisation des victimes. »

En janvier dernier, l’Union africaine (UA) a approuvé une Force spéciale mixte multinationale regroupant des troupes du Nigeria, du Tchad, du Cameroun et du Niger en vue de lutter contre Boko Haram, après la multiplication d’attaques transfrontalières menées par les insurgés au Cameroun, au Niger et au Tchad. Cette décision a aussi fait suite à d’autres attaques contre de nombreuses localités du nord-est du Nigeria.

L’UA souhaite l’adoption d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies pour soutenir la Force spéciale. Depuis début mars, les forces de sécurité nigérianes, soutenues par celles du Cameroun, du Tchad et du Niger, ont délogé Boko Haram de certaines zones du nord-est du Nigeria.

La situation au Nigeria fait actuellement l’objet d’une évaluation préliminaire par la Procureure de la Cour pénale internationale (CPI). Ce processus pourrait éventuellement déboucher sur l’ouverture d’une enquête par la CPI. Le 2 février 2015, la Procureure a prévenu que les personnes incitant ou se livrant à des actes de violence au Nigeria qui relèvent de la compétence de la Cour sont passibles de poursuites devant les tribunaux nigérians ou la CPI. La CPI est une juridiction de dernier recours, qui n’intervient que lorsque les tribunaux nationaux ne sont pas en mesure d’enquêter sur des crimes graves violant le droit international ou de lancer des poursuites, ou refusent de le faire.

Les autorités nigérianes devraient veiller à ce qu’une enquête sur l’attaque du 6 décembre contre Mundu soit menée et que tous les militaires, y compris les officiers, responsables de violations des droits humains et de crimes de guerre répondent de leurs actes. Selon Human Rights Watch, les crimes de guerre commis par Boko Haram devraient faire l’objet d’enquêtes rigoureuses, et les personnes suspectées de ces crimes devraient être traduits en justice dans le cadre de procès équitables.

« L’intensification des efforts militaires n’a pas rendu moins désespérée la situation des civils du nord-est du Nigeria », a souligné Mausi Segun. « Sans un effort plus vigoureux pour protéger les civils et l’établissement des responsabilités pour les abus déjà commis, la situation ne fera qu’empirer. »

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Contexte

À la fin janvier 2015, à Bauchi, Jos et Karu, dans le nord et le centre-nord du Nigeria, Human Rights Watch a interrogé 26 personnes déplacées internes âgées de 14 à 58 ans, ainsi que 13 autres personnes, notamment des journalistes, des travailleurs humanitaires et des représentants du gouvernement nigérian.

Selon un rapport rendu public en mars dernier par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 92 pour cent des personnes déplacées par le conflit ont été recueillies par des membres de leur famille ou par des familles d’accueil au sein de communautés où leur accès à l’aide humanitaire est limité, pesant d’autant plus sur les capacités déjà faibles de leurs hôtes. Les représentants d’organisations non gouvernementales internationales ont déclaré à Human Rights Watch que le manque d’accès aux déplacés internes et l’insuffisance de fonds entravent leurs efforts pour prêter secours et protection à ces groupes.

Des incidents spécifiques ainsi que les formes récurrentes prises par les violations sont détaillés ci-dessous.

Attaque commise par l’armée nigériane à Mundu, dans l’État de Bauchi
Le 6 décembre 2015, des soldats de l’armée nigériane ont attaqué le village de Mundu, situé dans l’État de Bauchi, faisant au moins cinq morts parmi les civils et incendiant la plus grande partie du village, selon des témoins interrogés séparément par Human Rights Watch. Six mois plus tôt, le chef du village avait affirmé à l'armée que des « gens étranges », qu'il pensait être des membres de Boko Haram, avaient établi un campement dans la forêt, à deux kilomètres de là. Les soldats se sont rendus dans le village aux mois de juin et août 2014 pour en savoir davantage sur l'emplacement dudit camp. Redoutant d’aller dans la forêt, les habitants n’ont pas pu leur fournir les renseignements demandés.

Les habitants de Mundu interrogés par Human Rights Watch ont assuré qu’aucun membre de Boko Haram ne vivait dans le village et que le groupe n’y avait pas stationné de combattants, y compris au moment de l’attaque. Selon les témoins, des éléments de Boko Haram venaient occasionnellement se réapprovisionner au marché du village, insistant auprès des résidents pour qu’ils taisent leur présence aux forces de sécurité, avant de retourner dans la forêt limitrophe.

Un autre chef communautaire du village a indiqué qu’un hélicoptère volait à basse altitude au-dessus du village au moment où l’assaut a été donné. Puis des centaines de soldats y sont entrés à bord de sept véhicules blindés et de 30 camions militaires, avant d’ouvrir le feu.

L’analyse par Human Rights Watch d’images satellite enregistrées les 14 et 24 décembre derniers révèle de manière probante des traces d’incendie à travers tout le village, et la destruction probable par le feu d’au moins 490 des 550 structures locales. Les signes distinctifs de zones carbonisées autour des logements du village, qui contrastent avec une végétation saine et une couche arable intacte, accréditent la thèse d’un incendie criminel, a conclu Human Rights Watch.

Lorsque ces conclusions leur ont été présentées en réunion le 11 mars à Abuja, les autorités militaires ont nié avoir eu connaissance de l’incident. Le chef de la police militaire a assuré que le chef de l’état-major nigérian, le lieutenant-général Kenneth Minimah, avait ordonné « le déploiement immédiat de la police militaire pour enquêter sur ces allégations ».

Les attaques délibérées contre des civils et des biens, ainsi que les attaques qui ne font aucune distinction entre civils et combattants, sont prohibées par le droit international humanitaire, que toutes les parties à un conflit sont tenues de respecter. Les exécutions sommaires constituent une violation à la fois du droit de la guerre et du droit international des droits de l’homme.

Attaques commises par Boko Haram dans la région de Gwoza, dans l’État de Borno
Le 6 août 2014, des combattants de Boko Haram ont attaqué et pris le contrôle de la région de Gwoza, dans l’État de Borno, jusque-là administrée par le gouvernement local. Des témoins ont déclaré à Human Rights Watch que les hommes de la ville et des villages aux alentours ont été nombreux à se réfugier dans les collines de Gwoza où, depuis un promontoire rocheux, ils ont vu les insurgés hisser leur drapeau noir en lieu et place de celui du gouvernement local et emmener de force, à bord de véhicules, 300 femmes et enfants dans la forêt de Sambisa, où Boko Haram a établi un campement.

Les insurgés ont également arrêté des centaines d’hommes et de garçons âgés de plus de 10 ans. Ceux qui ont refusé de rejoindre les rangs de Boko Haram ont été abattus ou massacrés à coups de machette, ont déclaré des témoins.

« J’ai vu deux de mes neveux de 13 et 18 ans s’effondrer sous les balles et les coups de machette que leur infligeaient les insurgés », a témoigné un homme âgé de 45 ans.

Après cinq mois pendant lesquels d’autres habitants sont restés piégés dans les collines, réfugiés dans des grottes et affaiblis par la faim, Boko Haram les a attaqués, tuant nombre d’entre eux et poussant les autres à passer la frontière pour se réfugier au Cameroun.

Originaire de Gwoza, un homme de 55 ans handicapé par la polio depuis l’enfance a expliqué avoir fui dans les collines avec sa famille après l’attaque du 6 août, par crainte d’être exécuté par les forces de Boko Haram, qu’il désigne sous le terme d’« insurgés » :
 

Pendant environ une semaine après notre fuite, nous sommes revenus discrètement chez nous pour prendre des repas préparés par les femmes restées sur place. La deuxième semaine, les insurgés, qui avaient désormais pris entièrement le contrôle de la ville, ont tué sept jeunes hommes d’un groupe de neuf qui étaient de retour en ville pour tenter de s’alimenter. Pendant les sept semaines suivantes, nous avons survécu avec le peu de nourriture que des enfants parvenaient à nous ramener dans la colline. La faim était un problème constant. Les femmes qui ont essayé de nous aider, notamment ma belle-mère et sa belle-sœur, ont été enlevées et emprisonnées par les insurgés.

En août, alors que les insurgés ont commencé de se rendre dans les collines pour y tuer le plus de gens possible, nous avons fui au Cameroun avec environ 70 autres personnes jusqu’à ce que les transporteurs affrétés par le gouvernement de l’État de Borno nous ramènent à Yola. C’est de là que je suis arrivé jusqu’à Jos.

Attaque commise par Boko Haram à Michika, dans l’État d’Adamawa
Selon les médias, à Michika, une ville commerciale située près de la frontière avec le Cameroun, dans le nord de l’État d’Adamawa, au moins 30 personnes ont été tuées lors de l’assaut lancé par Boko Haram en septembre 2104.

Une femme de 46 ans ayant assisté à l’attaque a assuré à Human Rights Watch que les combattants de Boko Haram avaient tué beaucoup d’hommes, n’épargnant que les personnes handicapées et les personnes âgées et emmenant les jeunes femmes et les filles dans une forêt voisine. « Quand je suis rentrée chez moi le lendemain, aucune trace de mon mari disparu et de nos quatre enfants », a-t-elle ajouté. « Des chefs musulmans ont aidé à enterrer les corps de 10 membres de ma famille. »

Une femme de Michika âgée de 35 ans, de confession chrétienne, a déclaré que le jour de l’attaque, un dimanche, elle assistait à une messe à l’église lorsqu’un de ses voisins, un musulman membre d’une milice locale, s’est mis à circuler en moto à travers la ville pour enjoindre aux gens de prendre la fuite :
 

Il nous a déconseillé de nous réfugier dans une zone boisée à proximité, parce que les insurgés y avaient tendu une embuscade. Nous avons commencé à entendre des coups de feu et une panique s’est ensuivie. Mon mari a insisté pour que je m’enfuie avec nos trois enfants pendant qu’il se précipitait à la maison pour y prendre de la nourriture et de l’argent. Nous nous sommes retrouvés dans un autre village, avant de passer d’un endroit à l’autre pendant plus d’un mois pour finalement prendre un bus à destination de Yola. Nous avons quitté Yola pour Jos après la chute de Mubi et par crainte d’une attaque imminente contre Yola.

Mon père et mon beau-père étaient trop âgés pour s’enfuir avec nous, ils sont donc restés à Michika. Des voisins ayant réussi à s’échapper m’ont dit que mon père avait été tué par Boko Haram alors qu’il fuyait pour Kwapala. Nous ne savons toujours pas où se trouve mon beau-père de 85 ans.

Attaque perpétrée par Boko Haram à Yelwa, dans l’État de Bauchi
Les habitants de Yelwa, dans le secteur de Darazo, administré par le gouvernement local, ont fui en juillet 2014, après qu’une centaine d’éléments armés ont encerclé la mosquée où les hommes du village priaient pendant le mois sacré de Ramadan, selon des témoins interrogés par Human Rights Watch. Ils ont dit aux fidèles être membres de Boko Haram et qu’au cours des neuf prochains mois, leur groupe occuperait la zone boisée voisine du nom de Kukabiu. Une femme âgée de 29 ans a affirmé qu’à leur arrivée en juin, les hommes armés ont interdit aux villageois d’envoyer leurs enfants à l’école:
 

Ils nous ont prévenus que personne ne pouvait enseigner mais, parce que j’ai reçu une éducation et que je possède un diplôme juridique, je veux que mes enfants aillent aussi à l’école. Les étrangers sont revenus à plusieurs reprises pour frapper et harceler les membres d’un groupe d’autodéfense [qui tentaient de protéger le village]. Puis, un jour, ils ont brûlé toutes les écoles de la communauté. Après l’échec, à deux reprises, de dizaines de soldats et de miliciens pour repousser les insurgés hors de la forêt de Kukabiu, nous avons compris que nous n’étions plus en sécurité. Tout le monde a fui le village par crainte de représailles pour avoir signalé la présence des insurgés à l’armée. Moi-même et treize membres de ma famille vivons maintenant dans une seule et même pièce. J’ai les qualifications pour travailler, mais il n’y a pas de travail pour nous ici.

Recrutement forcé par Boko Haram
Âgée de 30 ans, une femme originaire de Potiskum, dans l’État de Yobe, a déclaré à Human Rights Watch que sa famille de huit personnes et elle-même avaient été contraintes de s’enfuir à Bauchi en juillet 2014 après les tueries de Boko Haram dans la région, ainsi que l’enrôlement forcé de garçons et d’hommes dans leurs rangs et l’enlèvement de femmes :
 

Nous avons quitté Potiskum en juillet 2014, après avoir réalisé qu’il n’y avait aucune protection contre Boko Haram. Quand ils attaquent, tout le monde prend la fuite, y compris les soldats et les membres de groupes d’autodéfense. Ceux qui ne l’ont pas fait ont été forcés de rejoindre le groupe. Les nouvelles recrues reviennent plus tard s’emparer des femmes et de leurs enfants et les conduire de force jusqu’au camp Boko Haram. Personne ne les a jamais revus. J’ai eu peur parce que ma fille était fiancée à un jeune homme. Que faire s’il rejoint la secte Boko Haram et l’emmène avec lui? Nous avons donc fui avec elle à Bauchi. Nous ne savons pas ce qu’est devenu son fiancé.

Un jeune homme de 24 ans du village de Damaturu, dans l’État de Yobe, a déclaré:
 

J’ai commencé à remarquer des changements chez certains des amis avec qui j’ai grandi à Damaturu. Initialement, nous avons entendu des prêches invitant au djihad, mais ceux qui s’y livraient dissimulaient leur appartenance à Boko Haram. Ils s’adressaient aux hommes et aux garçons âgés de 16 à 30 ans. J’ai paniqué quand j’ai constaté que des amis ayant cédé sous la pression ne s’installaient pas seulement dans le camp des insurgés tout proche, mais prenaient aussi femmes et enfants avec eux.

J’étais perturbé et j’avais peur, mais je ne voulais pas me joindre à eux à cause des choses terribles qu’ils faisaient. Je ne pense pas qu’ils craignent vraiment Dieu. Les nouvelles recrues ont été contraintes d’extorquer, de voler, d’enlever et de violer des femmes et des filles. Quand ils ont menacé de me tuer si je n’acceptais pas de me joindre à eux, ma mère m’a donné de l’argent pour que je puisse m’enfuir, avec trois de mes jeunes frères, également l’objet de pressions de la part des insurgés. Cette nuit-là, nous avons quitté Damaturu pour rester avec notre oncle dans un autre État et nous ne sommes pas rentrés chez nous.

Un adolescent âgé de 14 ans et originaire de Yelwa, dans l’État de Bauchi, a décrit ce qui s’est passé lorsque Boko Haram est arrivé dans son village en juin 2014:
 

J’avais peur quand Boko Haram est venu à la mosquée de mon village prêcher pendant la période de jeûne. Parmi ses membres, il y avait des enfants de mon âge et des plus jeunes encore, qui portaient des armes. Les jeunes combattants se sont joints à eux pour brûler l’école primaire où j’étais élève. Quand ils ont commencé de harceler l’émir du village pour qu’il désigne 10 jeunes hommes comme recrues, nous avons tous pris la fuite. Personne n’est resté, pas même l’émir. Nous nous sommes dispersés, mais la plupart d’entre nous sont à Bauchi. Je veux retourner à l’école, mais je n’ai pas encore eu la possibilité de le faire.

Attaques commises par Boko Haram contre des écoles
Boko Haram, dont le nom signifie « l’éducation occidentale est un péché », s’en prend aux écoles et kidnappe étudiants et enseignants depuis le début de l’année 2012.

Des personnes déplacées ont déclaré à Human Rights Watch avoir vu des enfants-soldats lors d’attaques de Boko Haram contre leurs communautés dans l’État de Borno, où des établissements scolaires ont été incendiés par les insurgés. Suite à ces attaques et aux meurtres d’élèves et d’enseignants, les autorités de Borno ont fermé les écoles en mars 2014, sans proposer d’alternatives. L’armée a ensuite investi un certain nombre d’entre elles pour en faire des bases militaires, déclenchant de nouvelles attaques de Boko Haram.

De nombreuses personnes déplacées s’inquiètent que leurs enfants ne puissent pas aller à l’école dans les camps de personnes déplacées et les communautés d’accueil. Les attaques contre les écoles et les possibilités éducatives limitées pour les personnes déplacées compliquent encore davantage l’accès à l’éducation pour les enfants défavorisés en âge d’être scolarisés dans le nord-est. Selon la plus récente enquête nationale sur l’éducation, les enfants de cette région représentaient déjà en 2010 plus de 60 pour cent des quelque 10,5 millions d’enfants du Nigeria qui ne sont pas scolarisés.

Âgé de 36 ans, un enseignant ayant fui le village de Waga Mongoro, près de Madagali, dans l’État d’Adamawa, a raconté que Boko Haram a attaqué son village le 12 mai 2014, incendiant l’école :
 

Ils sont venus de Limankara, dans l’État de Borno, où ils ont tué beaucoup de gens, et enlevé la femme enceinte et deux des enfants d’un ami pasteur. Dès que nous avons su que les insurgés avaient fait sauter le pont reliant Adawama avec l’État de Borno, les hommes de Waga se sont enfuis dans les collines. Nous sommes revenus dans le village pendant la journée pour travailler et manger. Lorsqu’au mois d’août, Boko Haram a de nouveau attaqué Limankara, saccageant l’Académie mobile de police, la peur a commencé à s’installer en nous.

L’armée a tenté d’empêcher les insurgés de pénétrer dans l’État d’Adamawa, mais nous avons été choqués de voir ces derniers revenir à bord de véhicules blindés deux jours plus tard, paradant à toute vitesse et tirant des coups de feu en l’air. Pour nous, ce fut le signal du départ, et nous nous sommes réfugiés dans une école primaire de Tur, près de la frontière avec le Cameroun. Mais les combattants de Boko Haram ont ensuite attaqué Tur et mis le feu à l’école, alors nous sommes partis pour Ville.

Malheureusement, les insurgés semblaient être sur nos traces lorsqu’ils ont lancé l’assaut contre Ville, incendiant des écoles et d’autres bâtiments. Ma famille a été dispersée dans plusieurs directions différentes... Au début janvier, ma femme et trois enfants qui étaient bloqués ailleurs ont réussi à me rejoindre. Nous sommes ici depuis environ un mois maintenant et mes enfants sont en train de passer à côté de leur éducation. Je suis préoccupé en tant que père et enseignant et incapable de les aider. Je ne peux qu’espérer que leur avenir ne soit pas gâché.

Utilisation d’écoles par l’armée nigériane
Neuf témoins interrogés par Human Rights Watch ont déclaré que des soldats avaient pris possession d’écoles fermées à Chinene, Ngoshe, Ashigashiya, Wuje, Pulka et Gwoza, entre autres communautés de l’État de Borno.

Dans certaines de ces localités, notamment Gwoza, l’utilisation de bâtiments scolaires à des fins militaires semble avoir déclenché des attaques de Boko Haram.

Un déplacé de 42 ans, originaire du village de Khalawa, situé dans l’agglomération de Gwoza, a déclaré :
 

Les soldats ont investi l’école primaire de Chinene, celle de Wuje à la jonction de Pulka pendant environ trois mois, ainsi que l’école secondaire de Ngoshe, toutes situées à Gwoza, et y ont établi des positions. Ils sont restés stationnés à Chinene pendant près de deux mois, entre avril et juin 2014. J’ai vu des soldats arrêter cinq hommes de Barawa et Dogode au motif qu’ils étaient membres de Boko Haram et les embarquer à l’école primaire de Chinene. Ils les ont détenus sur place pendant quelques jours avant de les évacuer à bord d’un véhicule militaire.

Les soldats ont ensuite été contraints d’évacuer les écoles et l’ensemble de la zone lorsque des avions de chasse de l’armée de l’air nigériane l’ont bombardée. De nombreux bâtiments, y compris les écoles, ont été détruits dans les raids aériens. Les combattants de Boko Haram ont brûlé les écoles de Chinene et Ngoshe lorsqu’ils ont pris le contrôle de ces localités en juin.

En vertu du droit international humanitaire, les écoles sont généralement considérées comme des structures civiles à l’abri des attaques. Toutefois, la présence de troupes et d’armes dans une école peut en faire une cible légitime. Même dans les écoles qui ne sont pas visées, une activité militaire peut provoquer des dégâts ou la destruction d’infrastructures et la perte de matériels éducatifs.

Le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté en mars 2014 la résolution 2143, qui appelle tous les États membres à « envisager de prendre des mesures concrètes pour dissuader les forces armées et les groupes armés non étatiques d’utiliser les écoles en violation du droit international applicable ». Les enfants ont droit à une éducation en vertu du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, auquel le Nigeria est un État partie.

Les Lignes directrices régissant la protection des écoles et des universités contre l’utilisation militaire durant les conflits armés font des recommandations aux parties à des conflits pour qu’elles s’abstiennent d’utiliser des établissements scolaires à des fins militaires et atténuent l’impact qu’une telle pratique peut avoir sur la sécurité et l’éducation des élèves.

Le gouvernement du Nigeria devrait inscrire ces directives dans sa législation nationale, ou dans sa doctrine et sa politique militaires, en vue d’aider à protéger les élèves se trouvant dans une situation de conflit armé. Le gouvernement devrait également prendre des mesures concertées en vue d’améliorer l’accès à l’éducation des enfants du pays, y compris des enfants déplacés par le conflit qui sévit dans le nord-est.