Un panneau souhaitant la bienvenue aux visiteurs de Murwi, une commune située dans la province de Cibitoke, dans le nord-ouest du Burundi. Entre le 30 décembre 2014 et le 3 janvier 2015, dans les communes de Murwi et de Bukinanyana, des militaires et policiers burundais ont exécuté sommairement au moins 47 membres d’un groupe armé qui s’étaient rendus.

(Nairobi, le 12 février 2015) – La Force de défense nationale du Burundi et la police de ce pays ont commis au moins 47 exécutions extrajudiciaires entre le 30 décembre 2014 et le 3 janvier 2015 à la suite d’un affrontement avec un groupe armé dans la province de Cibitoke, dans le nord-ouest du pays, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Des membres armés de la ligue des jeunes du parti au pouvoir ont également participé aux exécutions.

« Les forces de sécurité burundaises ont la responsabilité de défendre les citoyens contre la violence, mais cela ne leur donne pas le droit de tuer les personnes appréhendées », a déclaré Daniel Bekele, directeur de la division Afrique de Human Rights Watch. « Il semble toutefois que les militaires et les policiers n’ont pas cherché à arrêter la plupart des hommes qui se sont rendus, préférant les abattre. »

Les meurtres commis à Cibitoke s’inscrivent dans une longue série d'exécutions extrajudiciaires commises depuis plusieurs années par les forces de sécurité burundaises et par des membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir. Parmi les victimes figurent de nombreux civils, ainsi que des membres de groupes armés et d’autres opposants présumés. Les exécutions perpétrées à Cibitoke présentent l’un des bilans les plus lourds enregistrés ces dernières années lors d’incidents de ce genre.

Les informations limitées disponibles sur le groupe armé semblent indiquer que ses membres sont entrés au Burundi fin décembre en traversant la frontière de la République démocratique du Congo. Des témoins et des autorités militaires ont décrit les hommes comme étant bien armés. Certains membres du groupe qui ont été arrêtés ont signalé à Human Rights Watch que leur objectif était d’établir une base dans la forêt de la Kibira, à l’est de Cibitoke, à partir de laquelle ils pourraient « mener la guerre » contre le gouvernement burundais.

Le 30 décembre au matin, un affrontement a opposé l’armée et la police burundaises à ce groupe armé dans la ville de Rwesero. Les membres du groupe armé se sont dispersés dans les communes de Murwi et de Bukinanyana, où les combats se sont poursuivis pendant quatre ou cinq jours. Début janvier, plusieurs dizaines de membres du groupe armé ont fini par capituler et se sont livrés à des militaires et à des policiers, ou à des habitants qui les ont ensuite remis aux autorités locales.

Des militaires et des policiers, aidés par des membres de la ligue des jeunes du parti au pouvoir – connus sous le nom d’Imbonerakure – ont exécuté la plupart des hommes qui se sont rendus. En janvier, un chercheur de Human Rights Watch s’est rendu à six reprises à Cibitoke en l’espace de 17 jours et s’est entretenu avec plus de 50 personnes, dont 32 témoins des exécutions, des membres du groupe armé en détention, ainsi que des autorités locales. Human Rights Watch a recueilli des informations sur les meurtres d’au moins 47 membres du groupe armé commis par des militaires, des policiers et des Imbonerakure entre le 30 décembre 2014 et le 3 janvier 2015.

Le 5 janvier, le porte-parole de la Force de défense nationale a déclaré à des journalistes que 95 membres du groupe armé, ainsi que deux militaires et deux habitants, avaient été tués au cours des affrontements, et que neuf membres du groupe armé avaient été capturés et arrêtés. D’autres membres du groupe ont été arrêtés plus tard. 14 se trouvaient encore incarcérés à la prison de Cibitoke début février. Le porte-parole a nié que des personnes ont été tuées après leur reddition.

Selon des témoignages recueillis par Human Rights Watch, les premières exécutions ont eu lieu le 30 décembre dans la ville de Rwesero, en commune Murwi. « J’ai vu quatre rebelles capturés », a expliqué un témoin. « Ils avaient les mains liées derrière le dos. Les policiers et les Imbonerakure les ont roués de coups. Des militaires étaient aussi présents… Les policiers étaient furieux et ont ordonné aux gens de partir. Alors que nous nous éloignions, j’ai entendu entre 5 et 10 coups de feu. »

« Les militaires ont emmené les hommes à pied vers une colline qui surplombait la route », a expliqué un habitant. « D’autres militaires en camionnettes sont arrivés de la route principale et sont venus là où on était. Ils ont immédiatement tiré sur les rebelles. Les rebelles n’ont pas eu le temps de dire grand-chose. »

Des témoins ont rapporté que le 1er janvier, des militaires et des policiers ont abattu six membres du groupe armé au bord de la rivière Kaburantwa, entre les collines Ngoma et Rugano. Un habitant qui a assisté aux exécutions depuis la colline Rugano a expliqué : « Aux alentours de 16 heures, je suis descendu à la rivière et j’ai vu six corps ensemble. Ils avaient tous été abattus de balles dans la tête. »

Le 2 janvier, des militaires et des policiers ont abattu 17 membres du groupe capturés dans la forêt de Kibindi, près de Mpinga, en commune Murwi. Des témoins ont signalé que les combattants s’étaient rendus en petits groupes. Ensuite, des militaires et des policiers les ont alignés au sommet d’une colline et les ont abattus. Les témoins ont rapporté que certains étaient tombés de la colline au moment de leur exécution. Les militaires, les policiers et les Imbonerakure ont poussé les autres cadavres du haut de la colline et les Imbonerakure sont descendus pour confirmer qu’ils étaient bien morts. Les Imbonerakure et des habitants de la localité ont ensuite enterré les corps.

Des habitants ont affirmé que trois autorités locales – à Ngoma, Kalema et Murwi – avaient soit participé à des exécutions, soit remis des membres capturés du groupe armé à la police ou aux Imbonerakure, qui les avaient ensuite tués. Human Rights Watch a mené des entretiens avec ces trois autorités, qui ont nié toute implication.

«  Le 31 décembre, un rebelle s’est livré [à une autorité locale] », a déclaré un témoin de Kalema. « Lorsqu’il s’est livré, la population locale, moi y compris, l’a suivi à distance. Quand il est arrivé au bureau de l’autorité locale, [celle-ci] l’a abattu. »

À Murwi, un témoin a vu une autorité locale livrer un combattant capturé à deux policiers le 1er janvier. Les policiers et un Imbonerakure de la localité ont ensuite tué le combattant. « J’ai suivi les policiers », a expliqué le témoin. « Ils se sont arrêtés sur un parking. La population disait, ‘Ne tuez pas cet homme !’ Il y avait un Imbonerakure et il insistait pour que le rebelle soit tué. Il l’a dit aux policiers et à la population. Les policiers ont autorisé l’Imbonerakure à les accompagner. Il est parti avec eux et quelques minutes plus tard, nous avons entendu des coups de feu. »

Des Imbonerakure ont participé à l’exécution d’autres membres du groupe armé qui s’étaient rendus. Un témoin a signalé que le 1er janvier, elle a vu un membre du groupe armé pourchassé par sept ou huit Imbonerakure près de la colline Bambo, en commune Murwi. « Le rebelle a vu qu’ils étaient trop nombreux, alors il a déposé son fusil par terre et il a levé les mains en l’air. Un Imbonerakure a dit, ‘Tuez ce chien !’ et ils l’ont frappé sur le front avec une houe. Il a crié au moment où ils l’ont frappé. Nous avons retrouvé son corps plus tard. »

« L’implication de policiers, de militaires et d’autorités locales, ainsi que de jeunes du parti au pouvoir, indiquerait une coordination et une responsabilité de l’État dans ces exécutions sommaires, » a observé Daniel Bekele. « Les autorités burundaises devraient immédiatement ouvrir une enquête indépendante et veiller à ce que les responsables soient traduits en justice. »

L’enquête devrait porter sur la responsabilité des membres de la police, de l’armée, des Imbonerakure et des autorités locales, ainsi que sur la responsabilité de leurs commandants ou supérieurs. Ceux contre lesquels il existe des preuves substantielles d’implication dans ces meurtres devaient immédiatement être suspendus de leurs fonctions, arrêtés et poursuivis.

Des commissions d’enquête burundaises mises sur pied lors de précédents cas d’exécutions extrajudiciaires ont souvent été politisées, certaines cherchant à protéger les auteurs de ces actes et à discréditer les informations émanant d’organisations de défense des droits humains. Les responsables de ces exécutions ont rarement été tenus de répondre de leurs crimes. Les gouvernements bailleurs de fonds, en particulier ceux qui soutiennent les forces de sécurité burundaises, devraient offrir leur assistance pour enquêter sur les meurtres de Cibitoke, et le gouvernement burundais devrait accepter cette assistance internationale, selon Human Rights Watch.

Dans une déclaration datant du 5 février, le Département d’État américain a fait savoir qu’il était préoccupé par les informations impliquant les forces de sécurité burundaises dans les exécutions extrajudiciaires d’au moins 24 membres d’un groupe rebelle après leur reddition à Cibitoke au début du mois de janvier. La déclaration américaine souligne que le gouvernement burundais devrait mener une enquête approfondie et crédible sur ces allégations, réprimer tous les crimes qui pourraient avoir été perpétrés et traduire en justice les personnes responsables.

« Les gouvernements de pays tels que les Pays-Bas, qui apportent un soutien à la police burundaise, et les États-Unis, qui appuient l’armée burundaise, devraient insister sur la conduite d’une enquête transparente et sérieuse », a souligné Daniel Bekele. « Ces pays devraient faire clairement comprendre au gouvernement burundais qu’ils ne continueront pas à appuyer les institutions ou entités responsables d’abus, jusqu’à ce que les autorités ne traduisent pas les auteurs de ces abus en justice.»

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Exécutions extrajudiciaires dans les communes de Murwi et de Bukinanyana

Rwesero, le 30 décembre
Des habitants ont déclaré que des militaires et des policiers ont tué au moins six membres du groupe armé à Rwesero, en commune Murwi, le 30 décembre. « Le mardi 30 décembre, j’étais en ville », a expliqué un habitant. « La police et les militaires demandaient aux gens de les aider à chercher les rebelles. J’ai vu un homme se faire tuer… C’était sur la route. Les policiers l’ont abattu et il s’est écroulé près de cinq autres cadavres qui gisaient déjà sur la route. Ils lui ont tiré des balles dans la tête, comme les autres. Certains des hommes déjà tués étaient nus. »

Rivière Kaburantwa, le 1er janvier
Le 1er janvier, des militaires et des policiers ont acculé environ 13 membres du groupe armé dans une vallée entre les collines Ngoma et Rugano, le long de la rivière Kaburantwa, en commune Murwi. Un habitant a signalé à Human Rights Watch :
 

J’étais du côté de la rivière où se trouve Ngoma. Les militaires sont arrivés aux alentours de 11 heures du matin. Des Imbonerakure leur servaient de guides. Puis, une autre équipe de militaires est arrivée par le côté de Rugano… Il y a eu un combat [avec le groupe armé]. Six rebelles sont rapidement sortis de la brousse et ont voulu se constituer prisonniers… Les militaires ont dit qu’ils les emmeneraient comme prisonniers mais un policier a dit, ‘Non, donnez-moi mon fusil et je vais vous montrer. Je vais m’en débarrasser’… Nous étions tout près. La police nous avait dit de ne pas approcher, mais nous avons continué à nous approcher. Les rebelles ont supplié pour qu’on leur laisse la vie sauve. L’un d’eux était très jeune et a dit, ‘Je vais encore à l’école. Appelez le directeur, je viens de passer mes examens. On m’a engagé pour transporter du matériel et on m’avait promis de 100 000 à 150 000 francs [burundais] [entre 65 et 95$US].’ Les policiers ont attaché les mains des rebelles derrière leur dos. Ils les ont forcés à se coucher par terre et ils leur ont tiré une balle dans la tête l’un après l’autre… Beaucoup d’habitants de la localité ont assisté à ça. Ce qu’on a vu nous a fait peur.
 

Un autre témoin a expliqué :
 

Je descendais de la colline au moment où la police est arrivée de Rugano… Les rebelles se cachaient dans une petit buisson le long de la rivière… Les Imbonerakure étaient là aussi… Les rebelles étaient encerclés. Ils n’ont pas riposté, ils ne pouvaient pas s’en sortir, ils ont vu qu’ils ne pourraient pas gagner. Les policiers et les militaires disaient, ‘Sortez de là, sortez de là ! Nous ne vous ferons rien !’ Six rebelles sont sortis, certains portaient leurs fusils au-dessus de la tête. D’autres avaient laissé leurs fusils derrière eux et sont sortis les mains sur la tête. Les six hommes se sont approchés des militaires en disant, ‘Pardonnez-nous. Nous sommes étudiants. Si vous voulez, vous pouvez nous emmener chez nous pour confirmer que ce que nous disons est vrai’… Ils ont déclaré avoir 18 et 19 ans. On pouvait voir qu’ils avaient l’air d’étudiants… mais les militaires les ont attachés, les bras derrière le dos.

Ensuite, les policiers et les militaires les ont forcés à se coucher par terre et nous ont ordonné de tous partir. Un policier m’a dit, ‘Nous allons les ramener chez eux, comme ils nous l’ont demandé.’ Les Imbonerakure sont restés avec les policiers et les militaires… J’ai commencé à rebrousser chemin et j’ai entendu une succession de coups de feu isolés… Je suis retourné voir les corps. J’en ai tout de suite vu deux. Ils avaient tous les deux reçu une balle dans la tête. Les Imbonerakure prenaient des photos des morts.

Kibindi, le 2 janvier
Lors de l’un des incidents les plus graves survenu le 2 janvier, des militaires et des policiers ont, devant des dizaines de témoins, encouragé au moins 17 membres du groupe armé à se rendre, dans une petite zone forestière appelée Kibindi, près de Mpinga, en commune Murwi, pour ensuite les exécuter. Un habitant de la localité a raconté :
 

J’étais avec [les militaires] parce que le chef de zone m’avait envoyé pour leur servir de guide… Lorsque nous sommes arrivés, des militaires [qui étaient arrivés d’ailleurs] tiraient dans la vallée et les rebelles ripostaient. Les combats n’ont pas duré longtemps et rapidement, les militaires ont commencé à crier, ‘Sortez pacifiquement ! Nous ne vous ferons pas de mal ! Si vous ne sortez pas, nous viendrons vous trouver !’ Les rebelles sont sortis, certains en petits groupes, d’autres un par un, en tenant leurs fusils au-dessus de la tête. Les Imbonerakure les ont ligotés, ont fouillé leurs vêtements et ont pris tout ce qu’ils pouvaient prendre. J’ai compté 17 rebelles.

Il y avait beaucoup d’habitants qui regardaient… Le commandant des militaires a appelé quelqu’un sur son Motorola et a signalé, ‘Nous avons des rebelles avec des fusils.’ L’homme à qui il parlait lui a répondu, ‘Je veux les fusils, mais je ne veux pas les hommes.’ Je me trouvais juste à côté du militaire, j’ai donc entendu… Ils ont emmené les rebelles en haut d’une colline. Les hommes étaient ligotés. Ils ont tiré, tous en même temps. Puis, ils sont tombés…Après, les Imbonerakure sont descendus pour s’assurer qu’ils étaient bien morts.
 

Un autre habitant a déclaré qu’il aidait les Imbonerakure et les militaires à chercher des membres du groupe armé lorsqu’il a été témoin des exécutions : « Il y avait beaucoup de rebelles au fond de la vallée où il est difficile de grimper… Dix-sept rebelles se sont rendus en tenant leurs fusils au-dessus de la tête. Alors qu’ils se rendaient, ils ont dit, ‘Ne tirez pas, nous sortons parce que nous savons que nous ne pouvons pas gagner.’ Les Imbonerakure ont attaché les rebelles. Les militaires et les policiers ont abattu les hommes sur la route près de la vallée. Avant d’être abattus, quelques-uns des rebelles suppliaient, ‘Je suis étudiant’, ou ‘J’ai terminé l’école mais je n’ai pas trouvé de travail, pardonnez-moi.’ »

Un habitant a confié :
 

Il y avait beaucoup de militaires et de policiers. Ils étaient avec des Imbonerakure qui avaient des machettes… Les rebelles avaient l’air fatigués et affamés. Ils se sont rendus, les mains en l’air. Ils sortaient un par un. Certains tenaient leur fusil au-dessus de la tête et l’ont donné aux militaires. Au moment où ils sortaient, certains ont dit, ‘Nous nous rendons, ne nous tuez pas.’ Les Imbonerakure ont utilisé les ceintures des rebelles pour les attacher. Les policiers et les militaires criaient, ‘Venez, venez, nous ne vous ferons rien. Sortez tous !’... Lorsque les rebelles avait été attachés et étaient sur la route, les policiers et les militaires ont pris des photos d’eux avec leurs téléphones… Ils les ont alignés sur la route. Puis ils ont tiré sur toute la file. C’était un déluge de balles… Sur le côté de la route, il y a une colline, et les rebelles sont tombés.
 

Le témoin a expliqué que les Imbonerakure étaient descendus dans la vallée et avaient taillé les corps des victimes à la machette pour s’assurer qu’elles étaient mortes.

Un chercheur de Human Rights Watch s’est rendu à Kibindi le 22 janvier et a trouvé des morceaux de vêtements, des douilles, ainsi qu’une grande parcelle de terre retournée au pied d’une colline escarpée, dans un endroit correspondant aux récits des témoins.

Ngoma, le 2 janvier
Des habitants de Ngoma, en commune Murwi, ont déclaré que le 2 janvier, trois membres du groupe armé se sont livrés à la population locale et ont demandé à être remis à l’autorité locale. Alors qu’ils se dirigeaient vers son bureau, les habitants sont tombés sur un groupe de militaires. Un témoin a expliqué :
 

Les militaires ont demandé, ‘Vous amenez de nouveaux rebelles de la brousse ?’ Nous avons répondu, ‘Ils veulent se rendre aux autorités.’ L’un des rebelles a dit, ‘Laissez-nous vivre et remettez-nous aux autorités et nous donnerons des informations.’ Mais un militaire a répondu, ‘Non, ce n’est pas possible’ et il a dit à ses hommes, ‘Emmenez-les’. Les rebelles se sont prosternés par terre, pleurant et suppliant, ‘Pardonnez-nous !’ Le militaire a donné des coups de pied aux rebelles. Les militaires les ont emmenés dans une zone [toute proche] et tous les trois ont tiré en même temps. Puis ils ont jeté un peu de terre sur les corps et sont partis.

Implication des autorités locales
Des témoins de trois endroits différents ont déclaré que certaines autorités locales ont participé à l’exécution de membres du groupe armé capturés ou les ont remis à la police et aux Imbonerakure qui les ont tués.

Kalema, le 31 décembre
Plusieurs habitants ont déclaré à Human Rights Watch que le 31 décembre, une autorité locale a abattu un combattant capturé à Kalema, une petite ville située sur la colline Gahabura, en commune Bukinanyana. « J’étais à Kalema, je revenais du marché, » a expliqué un témoin. « Un rebelle a été amené là par la population locale. Il a demandé à être remis à une autorité. Il avait peut-être 20 ans. [L’autorité locale] était là avec la police. Il [l’autorité] n’a rien dit au rebelle. Il a ordonné à un policier de l’abattre. Le policier a refusé, alors [l’autorité] a pris l’arme du policier et a tiré sur le rebelle dans la poitrine. »

Le 22 janvier, l’autorité locale a déclaré à Human Rights Watch : « Personne n’a été tué ici… C’étaient seulement les militaires et les policiers qui combattaient. Je ne faisais qu’assurer la coordination entre la population et la police et l’armée. »

Ngoma, le 1er janvier
Des habitants de Ngoma ont expliqué que le 1er janvier, deux membres du groupe armé se sont livrés au bureau d’une autorité locale. Six témoins ont dit avoir vu ce responsable local avec les hommes. Il a ordonné à un policier et à deux Imbonerakure d’emmener les deux combattants, et il est parti avec eux. Quelques instants plus tard, les habitants ont entendu des coups de feu. Plusieurs d’entre eux ont signalé que par la suite, ils ont trouvé les corps des deux hommes.

« J’ai vu deux rebelles qui avaient été emmenés au bureau, » a communiqué un habitant. « Il [l’autorité locale] est arrivé après eux. Il a ordonné aux Imbonerakure et à un policier de les emmener et les rebelles ont été attachés. Un peu après, j’ai entendu des coups de feu. » Un autre habitant a dit avoir vu les deux hommes qui s’étaient livrés partir avec deux Imbonerakure et un policier : « Quelques minutes plus tard, nous avons entendu des coups de feu. [L’autorité locale] est revenue à pied à son bureau… J’ai vu les corps des rebelles. Je suis allé là-bas parce que je voulais savoir si les rebelles avaient été tués. »

Le 23 janvier, l’autorité locale a déclaré à Human Rights Watch : « Je n’ai jamais donné la permission à un Imbonerakure ou à la police de transporter un rebelle. Je n’ai jamais vu un rebelle capturé. »

Mirombero, le 1er janvier
De nombreux témoins ont déclaré que le 1er janvier, ils ont vu une autorité locale remettre à deux policiers, dans son bureau, un combattant qui s’était rendu. Les policiers ont emmené l’homme sur un petit parking pour motos à Murwi, où ils ont rencontré un Imbonerakure. Un groupe important d’habitants de la localité entourait le combattant alors que l’Imbonerakure et les policiers discutaient de ce qu’ils devaient faire. De là, les policiers se sont rendus à une école primaire toute proche où le combattant a été abattu. Un habitant a décrit l’incident :
 

Un rebelle est arrivé à Mirombero et a demandé à la population de l’emmener au bureau [de l’autorité locale]. Les gens l’ont emmené [là-bas]. J’ai assisté à ça, parce que lorsque quelqu’un est capturé, tout le monde accourt pour regarder. Les policiers nous appelaient pour venir voir le prisonnier… Après un petit temps, il a dû s’asseoir sur une moto avec deux policiers et ils sont partis. J’ai vu le cadavre le lendemain matin à l’école primaire. Il avait été abattu. J’ai reconnu ses vêtements. C’était l’homme que j’avais vu avec [l’autorité locale].

Un autre témoin a déclaré :

Lorsque j’ai appris qu’un rebelle avait été capturé, j’ai rejoint une foule de gens au cachot qui voulaient le voir. Un policier l’a attaché avec une corde provenant d’une moustiquaire. [L’autorité locale] était là avec deux assistants. Le chef de la police communale était là aussi… Ils sont allés derrière le cachot pour parler entre eux… Les gens disaient, ‘On devrait avoir pitié de cet homme parce qu’il s’est livré lui-même.’ Puis il [l’autorité locale] est revenu et a ordonné aux policiers d’emmener le rebelle en taxi moto. Nous les avons tous suivis. Un Imbonerakure est arrivé. Le rebelle nous a dit, ‘Aidez-moi à demander pardon.’ Mais les motos sont parties… Tout le monde à Mirombero a vu le corps plus tard.

Le 25 janvier, l’autorité locale a déclaré à Human Rights Watch : « Si nous capturons quelqu’un, nous devons le remettre aux forces de l’ordre. Le 1er janvier, j’ai appris qu’un homme capturé se trouvait aux mains des forces de sécurité mais il a été transféré. Je n’ai jamais remis aucun captif à la police. Je ne suis pas du tout au courant de ce qu’on vous a dit. »

Implication des Imbonerakure
Human Rights Watch a recueilli des informations circonstanciées sur la participation d’Imbonerakure aux combats et aux exécutions de membres capturés du groupe armé à Cibitoke. Les Imbonerakure (terme qui signifie « ceux qui voient loin » en kirundi) constituent la ligue des jeunes du parti au pouvoir au Burundi, le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD). Ils proviennent de communautés locales de toutes les régions du pays, les gens pouvant dès lors facilement les identifier en fonction de leur visage et de leur nom.

À Cibitoke, l’armée et la police ont recouru à des Imbonerakure des communes de Murwi et de Bukinanyana pour leur servir de guides et transporter des munitions. La plupart de ces Imbonerakure portaient des machettes ; certains portaient des armes à feu. Des témoins de Buganda ont déclaré avoir vu les militaires et les policiers donner des armes à feu à des Imbonerakure et les transporter jusqu’à la commune de Murwi. Des Imbonerakure ont participé à l’exécution de combattants capturés à Mirombero, Ngoma et d’autres endroits de Murwi.

Un habitant de Buganda a décrit les événements du 30 décembre : « L’armée et la police ont transporté les Imbonerakure dans leurs camionnettes. Les Imbonerakure recevaient les ordres des militaires et des policiers… Les Imbonerakure sont vraiment bien connus de la population. Nous savons qui ils sont et nous connaissons leurs noms. Du mardi [30 décembre] au jeudi [1er janvier], j’ai vu beaucoup d’Imbonerakure rejoindre les collines. »

Les Imbonerakure ont souvent joué un rôle de premier plan dans les violations des droits humains commises à l’encontre d’opposants réels ou présumés du CNDD-FDD. Le CNDD-FDD s’est servi des Imbonerakure lors de la période électorale de 2010 pour intimider et harceler les opposants politiques. De 2010 à 2012, des Imbonerakure ont fréquemment agressé et menacé d’anciens membres des Forces nationales de libération (FNL, un groupe armé reconverti en parti politique) et d’autres opposants présumés, parfois conjointement avec des membres des services de renseignement ou des policiers.

Menaces à l’encontre d’habitants des communes de Murwi et de Bukinanyana
De nombreux habitants qui se sont entretenus avec Human Rights Watch ont souligné qu’ils ne soutenaient pas l’exécution des combattants qui s’étaient rendus. « La population n’est pas contente », a fait remarquer un homme. « Même si quelqu’un est en tort, il doit être remis à une autorité, pas tué devant nous. C’est une tragédie. »

Au moins 24 habitants ont signalé à Human Rights Watch que des autorités locales et des Imbonerakure avaient averti les habitants qu’ils ne devaient pas parler des exécutions.

Un habitant de Ngoma a confié : « L’autorité locale et les Imbonerakure disent, ‘Si vous n’êtes pas satisfaits de ce qui s’est passé, c’est que vous êtes avec les rebelles et on va vous tuer. »

Un habitant de Gahabura a expliqué : « Les Imbonerakure disent, ‘Faites attention. Si vous parlez de ça, vous serez punis’. Les gens ont peur de parler aux journalistes. »

Ces menaces ont persisté plusieurs semaines après les exécutions. Un habitant de Murwi a confié à Human Rights Watch le 24 janvier : « Les Imbonerakure continuent à menacer les gens. Nous avons dû venir ici [pour vous parler] en cachette. Si nous disons que nous avons parlé avec vous, ils nous couperont la gorge. » Un habitant de Gahabura a déclaré à Human Rights Watch le 26 janvier, « Si les autorités savaient que je suis ici, ce serait du suicide. »

Réponse du gouvernement
En dépit de tentatives répétées, Human Rights Watch n’a pas réussi à obtenir de réponse substantielle des autorités gouvernementales nationales au sujet des événements de Cibitoke.

Human Rights Watch a sollicité des entretiens avec les ministres de la défense et de la sécurité publique le 20 janvier, mais s’est vu répondre qu’ils n’étaient pas disponibles. Le 27 janvier, le porte-parole adjoint de la police nationale, Pierre Nkurikiye, a informé Human Rights Watch qu’il était présent à Cibitoke au moment des combats mais que Human Rights Watch devrait plutôt solliciter une réponse de l’armée, car il s’agissait d’une opération militaire. Lorsqu’un chercheur de Human Rights Watch lui a parlé des informations relatives aux exécutions perpétrées par la police, il a répondu : « Nous avons des rapports de la sécurité interne chaque matin. Je n’ai rien vu de ce genre dans ces rapports et je ne peux parler que de ce qui se trouve dans ces rapports. »

Human Rights Watch a sollicité un entretien avec le Colonel Gaspard Baratuza, le porte-parole de la Force de défense nationale, mais il n’a pas donné suite, déclarant au téléphone le 26 janvier que, « J’ai déjà dit beaucoup de choses publiquement à propos de cette attaque. » Il a suggéré à Human Rights Watch de consulter ses déclarations publiques.

Le 5 janvier, un article de l’Associated Press a cité Baratuza : « Personne n’a été tué après s’être rendu ou après avoir été arrêté. » Lors d’une conférence de presse le 5 janvier, Baratuza a déclaré aux journalistes : « Dire que [certains] ont été exécutés après avoir déposé les armes haut les mains, je dis et je répète: les militaires sont professionnels, savent ce qu’ils font. Ils ne peuvent pas faire cela. Je suis sûr et certain. » Il a ajouté que si un cas pareil se présentait, des sanctions strictes seraient appliquées. Il a expliqué que selon le règlement, les militaires devaient « capturer au mieux [les opposants armés], [les] tuer si ça ne va pas ». Il a précisé que l’armée savait comment traiter les prisonniers et que les chefs et les petits militaires savaient qu’ils devaient respecter le droit international humanitaire.

Une séquence vidéo diffusée par la British Broadcasting Corporation (BBC) le 28 janvier montre Baratuza déclarant : « Ces gens qui disent qu’ils ont vu [des exécutions] de leurs propres yeux, je ne peux pas dire que c’est vrai… la population n’était pas sur place. » Il a affirmé que les membres du groupe armé avaient été tués au combat et a invoqué « le principe de réciprocité ».

Le 26 janvier, Anselme Nsabimana, gouverneur de la province de Cibitoke, a informé Human Rights Watch que les Imbonerakure n’auraient pas pu combattre aux côtés des militaires et des policiers et que si des autorités locales avaient participé à des exécutions ou en étaient complices, ce serait « un scandale ». Lorsque Human Rights Watch lui a présenté ses conclusions préliminaires concernant les exécutions, il a répondu : « Je ne suis pas du tout au courant de ça. C’est du nouveau pour moi. Ces informations vous ont été fournies par des gens qui ont des intentions cachées. Ils veulent salir l’image du gouvernement. »

Groupe armé à la frontière burundo-congolaise
Human Rights Watch n’a pas été en mesure de confirmer l’identité du groupe armé qui a traversé la frontière burundo-congolaise fin décembre, ni d’identifier ses dirigeants ou sympathisants.

Le 26 janvier, un chercheur de Human Rights Watch s’est entretenu avec cinq membres capturés du groupe armé à la prison de Cibitoke. La plupart ont déclaré avoir été recrutés pour intégrer le groupe armé à partir de la mi-2014 ; l’un d’eux a précisé qu’il avait été recruté en 2013. La majorité ont dit avoir été recrutés pour travailler en RD Congo, en Ouganda ou en Tanzanie et ont affirmé qu’ils ne savaient pas qu’ils allaient devoir rejoindre un groupe armé.

Une fois arrivés en RD Congo, ils n’ont pas été autorisés à partir, ont-ils expliqué. L’un d’eux a confié que des commandants l’avaient attrapé alors qu’il tentait de s’échapper et qu’ils l’avaient enfermé dans une pièce pendant trois semaines.

Les recrues étaient basées dans le village de Mutarule, dans la province congolaise du Sud-Kivu, près de la frontière burundaise. Elles ont reçu une instruction militaire de base dans la région environnante. Les hommes ont expliqué que la formation était très élémentaire – dans l’un des cas, elle n’avait duré que trois semaines. L’un d’eux a confié qu’il n’avait jamais tiré un seul coup de feu pendant l’instruction mais qu’on lui avait montré comment se servir d’un fusil.

Les détenus ont déclaré à Human Rights Watch qu’ils avaient été envoyés de la RD Congo au Burundi dans le but d’établir une base dans la forêt de la Kibira et de recruter d’autres combattants pour préparer une offensive finale contre le gouvernement burundais.

Des groupes armés burundais sont actifs dans la province congolaise du Sud-Kivu depuis plusieurs années. Ces groupes comptent dans leurs rangs des éléments des FNL ainsi que des groupes plus petits et moins connus qui profitent du relatif état de non-droit régnant dans l’est de la RD Congo pour y établir des bases, formant parfois des alliances avec des groupes armés congolais.

Combats menés entre le 30 décembre 2014 et le 3 janvier 2015
Dans la nuit du 29 au 30 décembre, des membres du groupe armé ont traversé la rivière Rusizi séparant la RD Congo du Burundi pour pénétrer dans la province de Cibitoke. Le 30 décembre au matin, ils ont informé les habitants de Rwesero qu’ils se rendaient dans la forêt de la Kibira. « J’ai vu des hommes passer à pied », a expliqué un habitant. « Ils étaient armés. Il y avait d’autres hommes avec eux qui transportaient des bagages, de la nourriture et des marmites. Certains étaient très jeunes, 14 ou 15 ans. Certains étaient vêtus d’une chemise militaire et d’un pantalon de training. D’autres étaient en uniforme militaire complet. Ils ont demandé le chemin pour arriver à la Kibira et nous leur avons dit qu’ils étaient sur la bonne route. »

Peu de temps après leur arrivée à Rwesero, des militaires et des policiers burundais ont attaqué le groupe armé et les membres du groupe ont tout d’abord riposté. Un habitant d’une localité proche de Mpinga a expliqué que le 2 janvier, il servait de guide aux militaires sur la route lorsqu’ils ont été attaqués : « Les rebelles nous ont tiré dessus. Le fusil d’un militaire a été touché et est tombé de sa main. Quand la fusillade a commencé, tout le monde s’est couché par terre. On a entendu beaucoup de coups de feu mais on ne voyait rien. Il y a eu un échange de tirs et un bref combat. »

Les membres du groupe armé se sont alors rapidement dispersés dans les communes de Murwi et de Bukinanyana, un groupe de 40 à 50 personnes se dirigeant vers Mpinga.

Les habitants ont confié que des autorités locales, des militaires et des policiers avaient fait pression sur la population locale pour qu’elle transporte leur matériel et leur montre les endroits où les membres du groupe armé étaient passés ou pouvaient se cacher. Le 22 janvier, une autorité locale de Kalema a confirmé à Human Rights Watch que les habitants avaient aidé les militaires à transporter leurs affaires et leur avaient montré le chemin.