Un étudiant de 18 ans, blessé le 6 juin 2014 par des hommes armés non identifiés alors qu’il tentait d’échapper à une attaque dirigée contre un groupe de personnes participant à un office religieux devant une église à Mutarule, au Sud Kivu, en République démocratique du Congo.

(Goma, le 3 juillet 2014) – Les forces congolaises et les forces de maintien de la paix de l’ONU ne sont pas intervenues pour arrêter une attaque se déroulant à proximité qui a tué au moins 30 civils. L'attaque s’est produite le 6 juin 2014, dans la province du Sud-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo.

Les recherches de Human Rights Watch ont révélé qu’un officier supérieur de l'armée congolaise en poste à proximité, qui avait été averti à plusieurs reprises et informé de l'attaque menée par des assaillants armés dans le village de Mutarule, n'a pas agi pour arrêter le massacre. Les membres de la mission de maintien de la paix de l'ONU au Congo, la MONUSCO, basée à 9 kilomètres de là, étaient également au courant de l'attaque, mais ne sont pas intervenus et ne se sont rendus à Mutarule que deux jours après le massacre.

« L'armée congolaise et les forces de maintien de la paix de l'ONU ont laissé les civils de Mutarule se faire massacrer, bien qu’ils aient reçu des appels à l'aide désespérés dès le début de l’attaque », a déclaré Anneke Van Woudenberg, directrice de plaidoyer au sein de la divison Afrique à Human Rights Watch. « L'armée et la MONUSCO doivent déterminer quels ont été les dysfonctionnements et s'assurer que de telles atrocités ne se reproduisent pas, alors qu’elle sont censées veiller à la sécurité de la population. »

Les autorités militaires congolaises ont ouvert une enquête sur l'attaque et ont arrêté deux officiers de l'armée ainsi qu’un civil, mais elles ne les ont pas encore mis en accusation. Aucun des assaillants n'a été arrêté.

Le massacre a eu lieu dans un contexte de tensions croissantes entre les groupes ethniques bafuliro, barundi et banyamulenge. Au cours d'une mission de recherche menée par Human Rights Watch pendant une semaine à Mutarule et dans ses environs à la mi-juin, des victimes et des témoins ont décrit comment un groupe d'assaillants armés, dont certains portaient des uniformes militaires et parlaient kirundi et kinyamulenge – les langues des Barundis et des Banyamulenges – ont attaqué les participants à un service religieux qui se déroulait en plein air dans la partie bafuliro de Mutarule.

Les assaillants ont ouvert le feu sur près de 200 personnes qui étaient réunies à l’extérieur d’une église entre 20 heures et 21 heures. Alors que les personnes couraient pour tenter de se protéger, certaines ont été frappées par des tirs ou des éclats de grenade. Les assaillants ont alors fait irruption dans le lieu de culte, et ont commencé à tirer sur la foule. Ils ont également pris pour cible un centre de santé et plusieurs maisons, abattu des personnes à bout portant, puis les ont brûlées. Parmi les victimes figuraient des hommes, des femmes et au moins huit enfants – dont un garçon de 4 ans handicapé physique et mental qui est décédé des brûlures subies. La plupart des personnes tuées étaient des Bafuliros.

Une femme, qui s’est cachée pendant l'attaque mais a été découverte par les assaillants, a déclaré à Human Rights Watch : « Je leur ai dit : ‘S'il vous plaît, ne me tuez pas. Je suis une vieille femme. Qu’est-ce que je peux faire contre vous ?’ L’un d’eux a dit : ‘Apportez la lampe torche.’ Quand ils l'ont amenée, un autre a dit : ‘C’est quelle sorte de vieille femme ? Tuez-la.’ Puis, l'un d'eux a pris la baïonnette de son fusil et m'a poignardée ici [dans les côtes et le sein ]. »

L’auditeur militaire du Sud-Kivu a ouvert une enquête sur le massacre le 10 juin. Au cours des deux semaines suivantes, plusieurs autorités gouvernementales provinciales et nationales se sont rendues à Mutarule et aux environs pour enquêter sur l'attaque, et pour montrer leur soutien et leur solidarité avec les victimes et les survivants. Human Rights Watch a exhorté les autorités judiciaires congolaises à traduire en justice sans délai les agresseurs responsables du massacre, conformément aux normes internationales de procès équitables.

« Les allégations selon lesquelles les militaires se trouvant à proximité du site du massacre auraient reçu l’ordre direct de ne pas intervenir soulèvent de sérieuses questions sur la réponse de l'armée à l'attaque », a déclaré Anneke Van Woudenberg. « L’armée devrait déterminer si les officiers ont délibérément entravé les efforts visant à protéger les civils contre l’attaque, et exiger que tous les responsables rendent des comptes. »

Les habitants du village ont appelé à plusieurs reprises les forces de maintien de la paix de la MONUSCO lors de l’attaque. Ils ont ensuite mis en place une petite base temporaire à la périphérie du village. Dans les deux semaines qui ont suivi, le commandant des forces de la MONUSCO, le Général Carlos Alberto Dos Santos Cruz, et le Représentant spécial du Secrétaire général de l'ONU en RD Congo, Martin Kobler, se sont rendus à Mutarule et dans les environs du village. La MONUSCO a publié un communiqué le 7 juin, condamnant l'attaque en affirmant que les Casques bleus prendraient des mesures pour protéger la population locale à Mutarule. Le major Mohammed Shaban, commandant pakistanais de la base des Casques bleus de la MONUSCO à Sange, à 9 kilomètres de Mutarule, a été remplacé par un nouveau commandant le 22 juin.

« Les Casques bleus de l’ONU fournissent un faux sentiment de sécurité s’ils ne répondent même pas quand les comités de protection locaux qu'ils ont aidé à mettre en place tirent la sonnette d'alarme », a conclu Anneke Van Woudenberg. « Les tensions persistantes et le risque de nouvelles attaques signifient que l'ONU devrait prendre des mesures immédiates afin d’établir ce qui a mal fonctionné à Mutarule, et s’assurer que les commandants de l'ONU aient le pouvoir de répondre rapidement à de nouvelles menaces. »

Les tensions entre les Bafuliros, les Barundis et les Banyamulenges restent élevées à la suite du massacre. Un tract anonyme écrit en swahili et distribué le 16 juin à Uvira, la ville principale au sud de Mutarule, a suggéré que les Bafuliros rendraient la justice eux-mêmes. Ce tract avertissait au sujet de toute personne attrapée en train de transporter des Banyamulenges, « que ce soit à vélo, à moto, ou dans sa voiture, c'est fini ; cette personne et son client seront brûlés ensemble ».

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Récits de victimes et de témoins
Human Rights Watch s’est entretenu avec de nombreux témoins qui ont survécu à l'attaque de Mutarule. Une femme de 23 ans, qui se trouvait à l'extérieur dans la zone de culte de l'église lorsque l'attaque a commencé, a déclaré à Human Rights Watch :

Nous avons entendu des balles venant de tous les côtés. Nous nous sommes tous allongés par terre. Ils sont entrés par la porte et ils portaient des uniformes militaires de camouflage. Ils étaient nombreux. Le premier a dit: « Exterminez-les. » Il l’a dit en kirundi. Puis ils ont commencé à tirer. Il y avait un militant des droits humains nommé Akili à côté de moi. Il a été touché et il est mort sur le coup. Ma sœur a reçu un tir dans la jambe et été blessée. Nous sommes restés couchés par terre et avons fait semblant d’être morts.

Des photos prises après l'attaque, vues par Human Rights Watch, montrent une jeune fille dont le ventre était lacéré et des enfants brûlés au point d’être méconnaissables. Les chercheurs de Human Rights Watch se sont rendus à la fosse commune des 30 civils qui ont été tués. Les chercheurs ont trouvé des douilles de calibre AK-47 sur les lieux de l'attaque, ainsi que les décombres incendiés d'au moins 12 maisons.

Une femme enceinte âgée de 28 ans qui a été blessée lors de l'attaque a confié à Human Rights Watch comment elle s’est cachée dans sa maison après le début de l'attaque:

Quand les assaillants sont entrés dans notre maison, ils ont dit : « Aujourd'hui, nous allons vous tuer. » J'ai demandé : « Pouvez-vous nous pardonner ? » Ils ont répondu : « Non, nous n'allons pas vous pardonner. Nous allons vous tuer. » Puis ils ont commencé à nous poignarder. Ils m'ont poignardée ainsi que d'autres femmes qui étaient dans la maison avec moi. Ensuite, ils sont allés dans la maison de notre voisin où ils ont tué un père, une mère et leurs enfants.

Une femme âgée qui a été blessée lors de l'attaque a confié à Human Rights Watch :

Pendant la fusillade, je me suis cachée dans un coin, la tête sous les feuilles sèches de bananier, mais mes pieds étaient visibles. J'ai senti que quelqu'un me tirait par les pieds. Je leur ai dit que j’allais me lever. Une fois debout, je leur ai dit : « S'il vous plaît, ne me tuez pas. Je suis une vieille femme. Qu’est-ce que je peux faire contre vous ? » L’un d’eux a dit : « Apportez la lampe torche ». Quand ils l’ont apportée, un autre a dit : « C’est quelle sorte de vieille femme ? Tuez-la. » Puis, l’un d’eux a pris la baïonnette de son fusil et m'a poignardée ici [dans les côtes et le sein].

Prélude au massacre
Les tensions s’étaient aggravées ces derniers mois entre les groupes ethniques bafuliro, barundi et banyamulenge à Mutarule et ses environs. Les Bafuliros sont considérés par un grand nombre de personnes comme un groupe autochtone, originaire de la région. Les Barundis sont liés au peuple du Burundi voisin et ont vécu dans le Sud-Kivu depuis au moins le début du 19e siècle. Les Banyamulenges, des Tutsis qui vivent dans le Sud-Kivu, parlent une langue qui est proche de celles du Rwanda et du Burundi.

Les Barundis et les Bafuliros se sont disputé le contrôle de la chefferie coutumière dans la plaine de la Ruzizi depuis plusieurs décennies. Alors que le chef coutumier actuel appartient à l’ethnie barundi, les Bafuliros estiment que le pouvoir coutumier leur appartient. Le conflit s'est intensifié le 25 avril 2012, lorsque des hommes armés non identifiés ont tué Floribert Nsabimana Ndabagoye, le chef coutumier des Barundis, à Mutarule, menant à une série d’attaques de représailles et de vols de bétail.

Les dirigeants banyamulenge, qui sont souvent alliés avec les Barundis, ont affirmé que des combattants Maï Maï bafuliro avaient tué quatre éleveurs de bétail banyamulenge depuis février 2013. Les Maï Maï sont des groupes armés locaux souvent organisés pour défendre un groupe ethnique donné. En mars et avril 2014, deux éleveurs banyamulenge ont été portés disparus, l'un près de Mutarule, l'autre à Bwegera, un village distant de 15 kilomètres. Certains résidents locaux ont soupçonné que les Bafuliros étaient à l’origine de leur enlèvement. Lors de ce qui est largement considéré comme une attaque menée par les Banyamulenges en guise de représailles, deux éleveurs de bétail bafuliro ont été tués le 12 avril. Depuis lors, environ 400 ménages bafuliro ont quitté Bwegera, ne revenant à leurs champs que pendant la journée.

Absence de réponse de l’armée
Le 6 juin, avant l'attaque, un groupe armé bafuliro connu sous le nom de Maï Maï Bede, sous le commandement de Bede Rusagara, un déserteur de l'armée, aurait tué un éleveur de l’ethnie banyamulenge près de Mutarule et volé son bétail.

Un éleveur de bétail et dirigeant des jeunes de l’ethnie barundi, Raymond Sheria, a téléphoné au capitaine Enabombi Changa Dejeune du bataillon 10052 de l'armée, basé à Mutarule, et lui a annoncé que des vaches appartenant aux Barundis avaient été volés. Le Capitaine Enabombi a envoyé des soldats pour enquêter sur cette réclamation, mais les troupes ont essuyé des tirs à la fois des Maï Maï bafuliro et des jeunes banyamulenge et barundi. Lorsqu’Enabombi a appelé son commandant, le colonel Kayumba Venance Nyenyeri, commandant intérimaire du bataillon 10052, issu lui-même de la communauté banyamulenge, celui-ci a ordonné au capitaine de retirer ses éléments à son poste de commandement à Mutarule. Le Colonel Nyenyeri aurait dit au capitaine qu’il devrait laisser les Maï Maï et les Barundis se battre entre eux et que l'intervention de l'armée pourrait entraîner des pertes civiles.

Les combats se sont poursuivis jusque vers 18 heures. Le capitaine Enabombi a continué d’appeler le colonel Nyenyeri, qui lui a répété de ne pas intervenir. Aux environs de 20 heures, Sheria, le leader des jeunes barundis, a appelé Enabombi. Un soldat présent à ce moment-là a indiqué à Human Rights Watch que Sheria s’est moqué du capitaine, en disant que même si Sheria était un civil, il montrerait à Enabombi qu’il est plus militaire que lui. Le soldat a affirmé que Sheria a également dit qu'il allait commettre à Mutarule un acte
 « mémorable » que personne n'oublierait.

Aux environs de 21 heures, lorsque Enabombi a entendu des coups de feu à Mutarule, il a de nouveau appelé Nyenyeri. Le soldat qui a entendu l'appel téléphonique a affirmé que Nyenyeri a promis d'appeler les Barundis et de « leur demander d'arrêter. »

Peu de temps après, les assaillants ont tiré sur les éléments d’Enabombi, qui protégeaient les civils ayant cherché refuge à proximité de leur base. Ses éléments ont riposté. Un soldat ayant participé à la fusillade a déclaré à Human Rights Watch :

On a essayé avec les moyens qu’on avait, malgré les ordres qu’on nous a donnés de ne pas intervenir. On s’est arrêtés parce qu’on n’avait plus de munitions. Le peu qu’on a pu faire, c’était grâce à 250 balles reçues de la part du commandant de la police basé sur place.

Enabombi a de nouveau alerté le colonel Nyenyeri, ainsi que le commandant adjoint du bataillon, sur le fait que des assaillants étaient en train d’incendier des maisons et de tuer des gens. Nyenyeri lui aurait dit qu'il allait apporter des munitions et d'attendre à son poste de commandement tandis qu'il consultait le commandant de régiment, mais il ne lui a jamais donné d'autres instructions. Enabombi a de nouveau appelé Nyenyeri à plusieurs reprises, mais le soldat qui était présent à ce moment-là a indiqué que Nyenyeri ne répondait pas toujours à son téléphone.

Enabombi a également appelé le commandant du secteur 104 de l'armée et la MONUSCO, et les a alertés au sujet de l'attaque. Un officier de l'armée à Uvira qui a été alerté à propos de l'attaque a affirmé à Human Rights Watch qu'il avait à plusieurs reprises essayé d'appeler Nyenyeri, mais que son téléphone était éteint toute la nuit.

Absence de réponse de la part de l’ONU
Le Major Shaban, commandant pakistanais de la base des forces de maintien de la paix de la MONUSCO à Sange, a déclaré à Human Rights Watch que les Casques bleus avaient été prévenus des meurtres se déroulant à Mutarule le soir du 6 juin, après que l'attaque ait commencé. Il a affirmé que lorsqu’il a appelé ses supérieurs, ceux-ci lui ont ordonné de clarifier la situation et de recueillir davantage d'informations.

Des résidents locaux ont appelé la MONUSCO à plusieurs reprises en les suppliant de leur venir en aide, à partir de 20h30 environ lorsque l'attaque a commencé.

Le Major Shaban a déclaré à Human Rights Watch qu'il avait contacté le commandant du bataillon, Nyenyeri, qui a dit qu'il allait « s’en occuper ». Shaban a déclaré : « Nous étions très confiants que s’il y avait des tirs, [l'armée congolaise] serait en mesure de s’en occuper. »

Shaban a ajouté que suite à une précédente attaque perpétrée à Mutarule en août 2013, lorsque des hommes armés non identifiés ont tué huit civils, et en raison de l'insécurité continue dans la région, la MONUSCO avait mis en place des comités locaux de protection au début de 2014 à Mutarule et dans les villages voisins, afin de permettre aux civils de les prévenir de nouvelles attaques ou d'autres menaces. La MONUSCO a également distribué des téléphones de façon à permettre aux dirigeants de la communauté de l'appeler gratuitement.