Huit victimes de «disparitions» au Rwanda. Rangée du haut : Anne-Marie Murekatete (disparue le 18 mars 2014), Elie Semajeri (disparu le 16 avril 2014) et Shamusi Umubyeyi (disparue le 16 avril 2014). Rangée du milieu : Hassani Bizimana et Jean-Bosco Bizimungu (chacun disparu le 16 avril 2014). Rangée du bas : Alphonse Butsitsi, Virginie Uwamahoro et Selemane Harerimana (disparus respectivement les 22, 23 et 30 avril 2014).

(Nairobi, le 16 mai 2014) - Un nombre croissant de personnes ont été victimes de disparitions forcées ou ont été officiellement portées disparues au Rwanda depuis mars 2014. Un grand nombre de cas sont survenus dans le district de Rubavu, dans la province de l'Ouest.

Dans certains cas, le sort des personnes concernées est encore inconnu plusieurs semaines plus tard. Human Rights Watch a reçu des informations selon lesquelles certaines victimes de disparitions forcées ont été appréhendées par des militaires des Forces de défense rwandaises (RDF) et pense qu'elles peuvent être détenues par l’armée.

« Les disparitions forcées sont un crime odieux, notamment en raison de l'angoisse et des souffrances qu'elles causent à la famille et aux amis », a déclaré Daniel Bekele, directeur de la division Afrique. « La police et les autorités judiciaires rwandaises ont des obligations strictes et absolues d’enquêter de façon approfondie sur tous les cas de disparition forcée. »

Si les personnes ayant fait l’objet de disparitions forcées ont été arrêtées, les autorités devraient immédiatement reconnaître leur détention, révéler les lieux où elles se trouvent et leur permettre d'avoir accès à leurs familles et à un avocat. Les autorités devraient soit libérer les personnes détenues, soit les informer des accusations portées contre elles et les traduire devant un tribunal.

Human Rights Watch a recueilli des récits détaillés à propos de 14 personnes qui ont été victimes de disparitions forcées ou qui ont été portées disparues à Rubavu depuis mars et a reçu des renseignements crédibles sur plusieurs autres cas survenus dans les districts de Rubavu et Musanze, ainsi que dans la capitale, Kigali. Dans au moins huit des cas de Rubavu, figuraient des indications de la participation des agents de l'État dans les disparitions. Plusieurs témoins ont déclaré avoir vu le secrétaire exécutif du secteur de Gisenyi, Honoré Mugisha, prenant part à des arrestations de personnes qui ont été victimes de disparitions forcées.

Les autorités rwandaises ont affirmé à Human Rights Watch qu'elles enquêtaient sur ces affaires, mais n'ont pas fourni d’informations sur les progrès ou les résultats de leurs investigations.

Les familles de nombreuses personnes qui ont été victimes de disparitions forcées ou portées disparues ont écrit aux autorités locales et nationales, en demandant que l'endroit où se trouvaient leurs proches soit rendu public afin qu'elles puissent leur rendre visite. Une famille a reçu une réponse de la mairie de Rubavu, accusant réception de la lettre et indiquant qu'ils se penchaient sur l’affaire. Les autres membres des familles qui se sont entretenus avec Human Rights Watch n'ont pas reçu de réponse. Une femme a déclaré qu'elle avait cherché son mari en vain et qu’elle perdait espoir. « Je n'ai aucune idée de l’endroit où il se trouve, je ne sais pas du tout », a-t-elle confié à Human Rights Watch. « Il a disparu sans laisser de trace. »

Les informations recueillies par Human Rights Watch indiquent que certaines des personnes disparues de force auraient été détenues parce qu’elles étaient soupçonnées d'être des membres des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR), ou de collaborer avec les FDLR. Le groupe d'opposition armé majoritairement rwandais, basé dans l'est de la République démocratique du Congo, se compose en partie de personnes qui ont participé au génocide de 1994 au Rwanda. Plusieurs des personnes disparues de force rendaient parfois  visite à des membres de leur famille ou faisaient des affaires en RD Congo et ces déplacements semblent avoir attiré la suspicion des autorités rwandaises.

Etant donné la proximité de Rubavu avec la ville congolaise de Goma, de l’autre côté de la frontière, un grand nombre de Rwandais traversent fréquemment la frontière pour des activités commerciales. D'autres ont des membres de leur famille qui vivent en RD Congo.

Depuis 2010, Human Rights Watch a documenté un certain nombre de cas de personnes accusées d'être des membres ou des collaborateurs des FDLR, ou bien inculpées pour atteinte à la sûreté de l'État, et qui ont été détenues au secret par l'armée et forcées d'avouer des crimes, ou d'impliquer d'autres personnes, parfois sous la torture. Quand ils ont finalement été traduits en justice, certains des accusés ont déclaré aux juges que leurs aveux avaient été extorqués sous la torture. Cependant, dans de nombreux cas, les juges ont ignoré leurs revendications et les ont condamnés en l'absence de toute autre preuve.

Compte tenu du caractère sensible d’être associé avec des personnes soupçonnées de liens avec les FDLR, le gouvernement rwandais et la police devraient veiller à ce que les membres des familles des disparus ne soient pas menacés ou maltraités pour le simple fait de s’enquérir du sort de leurs proches.

Les civils ne devraient pas être gardés en détention militaire et toutes les victimes de disparitions forcées ont le droit à un recours.

Une disparition forcée se produit lorsqu’une personne est privée de sa liberté par des agents de l'État ou par des personnes agissant avec son consentement, suivi d'un refus de reconnaître la privation de liberté ou de la dissimulation du sort réservé à la personne disparue.

« Nous craignons que certaines des personnes qui ont disparu puissent subir le même sort que celles qui ont été accusées d'implication dans les FDLR ou d’atteinte à la sûreté de l'État par le passé », a conclu Daniel Bekele. « Les autorités rwandaises devraient faire tous les efforts possibles pour localiser ces personnes. »

Pour plus de détails sur les circonstances des disparitions, des recommandations et un résumé de certains des cas sur lesquels Human Rights Watch a enquêté, veuillez voir ci-dessous.

Participation des autorités militaires et locales
Plusieurs témoins ont déclaré à Human Rights Watch qu'ils avaient vu une autorité gouvernementale  locale et des militaires des RDF appréhender certaines des personnes qui ont disparu.

Le 16 avril, deux chefs de village, Elie Semajeri et Shamusi Umubyeyi, ainsi qu’un médecin traditionnel, Jean-Bosco Bizimungu, ont été arrêtés dans les quartiers de Kabuga, Majengo et Ihuriro du secteur de Gisenyi. Des résidents locaux ont déclaré que des militaires, ainsi que le secrétaire exécutif du secteur de Gisenyi, Honoré Mugisha, ont appréhendé ces personnes près de leur domicile. Des témoins ont également mentionné Mugisha dans le cadre d'autres disparitions.

Le 8 mai, Mugisha a déclaré à Human Rights Watch qu'il avait entendu des rumeurs à propos de ces accusations portées contre lui, mais il a affirmé qu'il ne les comprenait pas. Il a soutenu que le 16 avril, il se trouvait à Ruhengeri, une ville à plus d'une heure de Gisenyi, pour rendre visite à sa mère malade, et il a ajouté qu'il n'avait appris la disparition des deux chefs de village que le 18 avril.

Pourtant, six témoins ont confirmé séparément à Human Rights Watch que Mugisha a été personnellement impliqué dans les arrestations le 16 avril. Des témoins ont déclaré à Human Rights Watch que lorsque des habitants ont contesté l’arrestation de Shamusi Umubyeyi, Mugisha a affirmé qu'il en prenait la responsabilité et a déclaré : « Nous allons lui poser quelques questions et puis nous la relâcherons. » De même, Mugisha a assuré à une personne proche de Semajeri : « Il doit répondre à quelques questions, puis nous le relâcherons. »

Le Code pénal rwandais interdit l'enlèvement et la détention illégale et spécifie qu'il s'agit d'une infraction lorsque des agents de l'État  sont impliqués dans des atteintesà la liberté individuelle. Lorsque des agents de l'État sont au courant de la privation illégale de la liberté d'une personne et qu’ils omettent d’aider ou de se faire aider par une autorité compétente pour y mettre fin, cela constitue également une infraction.

Le Code pénal rwandais stipule que tout agent de l'État qui met ou maintient une personne en détention sans un ordre juridique est passible d’une peine d'emprisonnement égale à la durée de la détention illégale de la personne. Un acte de disparition forcée n'est pas encore défini comme un crime au regard du droit national, bien que le Code pénal reconnaisse les disparitions forcées comme l'un des actes qui peuvent constituer un crime contre l'humanité.

Réponse officielle
Human Rights Watch s'est entretenu avec le commandant de la police de district de Rubavu, Karangwa Murenge, le 8 mai. Murenge a reconnu que le nombre de cas signalés de personnes disparues avait augmenté. Il a déclaré à Human Rights Watch : « J'ai vu les lettres qui ont été déposées ici, où les gens disent qu'ils ont des membres de leur famille disparus. Nous faisons des enquêtes. Jusqu'à présent, nous ne savons pas comment ça se passe. Nous essayons de comprendre ce qui se passe. »

Il a contesté une liste de 14 noms présentée par Human Rights Watch en affirmant : « Je ne pense pas vraiment que cette liste peut être exacte. Il y a trop de gens. » Il a déclaré : « Nous sommes à côté de la RDC [République démocratique du Congo]. Certaines personnes peuvent se rendre en RDC pendant des jours ou des semaines, voire des mois et ne pas le dire aux autres. »

« Si un militaire arrête un civil, alors il [le civil] devrait m’être immédiatement envoyé », a-t-il affirmé. « Les militaires ne peuvent jamais arrêter un civil. »

Le 9 mai, les autorités locales et provinciales ont tenu une réunion publique au stade de football dans le secteur de Gisenyi. Avant cette réunion, une rumeur a circulé selon laquelle les personnes qui avaient fait l'objet d'une disparition forcée ou qui étaient portées disparues seraient présentées à la foule.

Cela ne s'est pas produit, mais des autorités, notamment le gouverneur de la province de l'Ouest et le maire de Rubavu, ont exhorté la population à renforcer les efforts de sécurité locale. Un haut responsable militaire, le général-major Mubarak Muganga, aurait déclaré à la foule que les RDF détenaient des personnes qui allaient plus tard être présentées au public. Il a ajouté que ces personnes avaient été détenues parce qu'elles collaboraient avec les FDLR et l’avaient avoué volontairement.

Human Rights Watch a soulevé les cas de personnes disparues et manquantes auprès du général de brigade Joseph Nzabamwita, le porte-parole des RDF, le 13 mai. Répondant aux préoccupations selon lesquelles des soldats des RDF auraient pu être impliqués dans des détentions illégales, Nzabamwita a déclaré : « Les RDF ne participent pas à ça. » Il a remis en question la pertinence de la déclaration du major-général Muganga selon laquelle les RDF détenait des personnes par rapport aux informations sur les personnes faisant l'objet de disparition forcée.

Human Rights Watch a également abordé ces cas auprès du ministre de la Justice, Johnston Busingye, dans un courriel du 12 mai. Le 13 mai, Human Rights Watch s'est entretenu avec Busingye, qui a déclaré qu'il allait les examiner.

Loi sur les disparitions et recommandations
L'interdiction absolue des disparitions forcées fait partie du droit international coutumier et figure comme un crime dans le Statut de la Cour pénale internationale (CPI). Plusieurs instruments des droits humains ont également abordé les disparitions forcées. Le Rwanda n'a pas encore ratifié la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées.

Même s’il s’agit d’un crime distinct en soi, l'acte de disparition forcée a longtemps été reconnu comme violant simultanément plusieurs protections des droits humains, notamment l'interdiction de la torture et l’exemption d'arrestation et de détention arbitraires. Une disparition forcée est également un « crime continu » : il continue d’avoir lieu tant que la personne disparue reste manquante et que des informations sur son sort ou sa localisation n'ont pas été fournies.

Une disparition forcée fait de multiples victimes. Les proches d’une personne disparue souffrent d'angoisse de ne pas connaître le sort de la personne disparue, ce qui équivaut à un traitement inhumain et dégradant. Ils peuvent en outre être traités de manière inhumaine et dégradante par les autorités qui ne font rien pour enquêter ou fournir des informations sur la localisation et le sort de la personne disparue. Ces aspects font des disparitions une forme de violation particulièrement pernicieuse, et mettent en évidence le sérieux avec lequel les autorités devraient prendre leurs obligations de prévenir ce crime et d’y remédier.

Le gouvernement rwandais devrait veiller à ce que :

  • Toutes les autorités qui ont reçu des demandes de la part de familles de personnes disparues ou portées disparues répondent rapidement, en fournissant toutes les informations connues sur ce qu'il est advenu de ces personnes et sur ​​les mesures prises pour acquérir de telles informations si celles-ci ne sont pas disponibles ;
  • Les autorités de district et nationales enquêtent sur tous les cas signalés de disparition forcée ;
  • Toutes les personnes disparues de force soient immédiatement libérées ou traduites devant un juge et toute autre détention soit effectuée en stricte conformité avec la loi rwandaise et internationale. Cette détention ne devrait être possible que si les personnes ont été accusées d'une infraction pénale, pour laquelle elles recevront rapidement un procès équitable, avec des garanties du respect absolu de leurs droits à une procédure régulière ;
  • Aucune information collectée pendant le temps où la personne a été portée disparue ou pouvant avoir été obtenue par la torture ou tout autre mauvais traitement interdit ne soit autorisée à être utilisée comme preuve dans des procédures pénales, sauf contre ceux qui se livrent à toute forme de torture, de mauvais traitement ou à l'acte de disparition forcée ; et
  • Toutes les personnes impliquées dans les actes de disparition forcée fassent l’objet d’enquêtes et de poursuites en vertu de la loi rwandaise.

Sélection de cas de disparitions dans le district de Rubavu

Mars-mai 2014

Anne-Marie Murekatete – disparue le 18 mars 2014

Anne-Marie Murekatete, 27 ans, est stagiaire à la clinique de santé à Gatyazo, dans le secteur Nyamyumba. Elle a étudié les soins infirmiers en RD Congo. Le 18 mars, elle a été enlevée par des hommes dans un véhicule devant la clinique où elle travaillait.

Un témoin a déclaré à Human Rights Watch :

C’était entre 8h30 et 9h [et elle était] vêtue de sa tenue de travail. Elle a reçu un appel d'une fille avec qui elle avait étudié en RD Congo. Je pouvais entendre la conversation. La personne qui appelait a dit qu’Anne-Marie devait aller dehors. Un véhicule était stationné là [et] deux personnes étaient sur ​​la route. Les hommes étaient en civil. Le véhicule était une camionnette blanche double-cabine aux vitres fumées ... Alors qu’elle se dirigeait vers la camionnette, elle parlait au téléphone ... Un des hommes lui a dit : « C’est vous que [la correspondante] recherche ? Elle est dans le véhicule, vous pouvez la trouver là. » Alors qu’elle s’approchait du véhicule, les deux hommes l'ont poussée à l'intérieur. Ils marchaient derrière elle tandis qu’elle se dirigeait vers la voiture et ils l'ont faite monter de force. Ensuite, ils ont vite démarré.

Le 14 avril, un membre de la famille de Murekatete a écrit des lettres aux autorités locales en expliquant ce qui s'était passé et demandant de l'aider à la retrouver.

Un membre de la famille a posé des questions sur son cas en avril au cours d'une réunion de sécurité ordinaire du district lors de laquelle un membre des RDF s’est adressé à la population locale. Le membre des RDF a répondu : « Si c'est l'ennemi qui l'a prise, nous allons la chercher. Si elle est avec nous, c'est parce que nous avons des choses à lui demander. Nous avons besoin de lui poser des questions et ensuite nous la relâcherons. »

Bien que les hommes décrits comme ayant appréhendé Murekatete étaient habillés en civil, le véhicule blanc dans lequel elle a été forcée de monter correspond à la description d’autres véhicules qui auraient été utilisés par les forces gouvernementales et des civils afin d’arrêter d'autres personnes disparues.

Elie Semajeri – disparu le 16 avril 2014
Elie Semajeri, 50 ans, est le chef de village du quartier Majengo dans le secteur Gisenyi. Le 16 avril, des militaires armés en uniforme sont arrivés à son domicile vers 23h30, accompagnés par des hommes en civil. Ils ont dit à l’un de ses enfants : « Va dire à [Semajeri] que nous avons besoin de lui maintenant. »

Une personne proche de Semajeri qui se trouvait à proximité de son domicile a déclaré à Human Rights Watch :

Elie pensait que cela avait quelque chose à voir avec le quartier, alors il s’est levé et a mis une veste ... [Une autre personne] est sortie et a vu les militaires entraînant Elie hors de l’enceinte. Elle a alors vu qu'il essayait de résister et ils [les militaires] l'ont poussé. Elle a crié : « [Semajeri] se fait arrêter ! » [D’autres personnes] ont couru dehors et jeté des pierres sur les maisons des voisins pour faire savoir à tout le monde ce qui se passait et dire aux gens de sortir ...

J'ai vu Honoré, le secrétaire exécutif, avec les militaires. Les militaires brandissaient leurs armes et les pointaient du haut en bas de la rue. On a fait monter Elie dans un véhicule et il a crié : « Regardez ! Ils sont en train de m'arrêter ! Ils m’enlèvent et je vais mourir ! » Il pleurait aussi. Il a hurlé : « Tous les voisins doivent voir ça ! » À ce moment-là, ils l'ont fait monter de force dans un véhicule. C'était une camionnette blanche double-cabine.

Un autre témoin a déclaré à Human Rights Watch :

Il était environ 23 heures ... J'étais au lit et tout d'un coup, j'ai entendu un enfant qui criait : « Levez-vous ! Ils [l’] emmènent ! » Je me suis levé et j’ai ouvert la porte. J'ai vu des militaires ... et des hommes en civil. Quand je suis sorti, j'ai vu Elie en train de se faire enlever par trois hommes en civil. Ils lui ont dit de s'asseoir et un militaire l’a surveillé. Il y avait beaucoup de militaires tout autour. Nous avons tous commencé à crier : « Non ! Vous ne pouvez pas l’emmener la nuit ! Il devrait rester ici. » Il y avait beaucoup de gens autour de nous. Elie criait : « Non ! Ne m'arrêtez pas ! ... Laissez-moi tranquille, je ne veux pas y aller ! » Nous avons commencé à résister et les militaires ont commencé à nous menacer ... Un soldat m'a poussé au sol. Les militaires ont obligé les gens à reculer et ils ont emmené Elie dans un véhicule blanc.

Une personne proche de Semajeri a téléphoné à Mugisha, le secrétaire exécutif du secteur de Gisenyi, qui a déclaré : « Il [Semajeri] doit répondre à des questions et ensuite nous le relâcherons. »

Le lendemain, une personne de la famille de Semajeri est allée au poste de police de Gisenyi pour le chercher. La police lui a dit qu'il n'était pas là et l’a informée que s’il avait été arrêté par des militaires, elle devrait vérifier au camp militaire.

Le 2 mai, des proches de Semajeri ont laissé des lettres aux bureaux des autorités locales en expliquant comment il avait été arrêté par des militaires en présence de Mugisha. Ils n'ont pas reçu de réponse.

Shamusi Umubyeyi – disparue le 16 avril 2014
Shamusi Umubyeyi, âgée d’environ 45 ans, est la chef de village du quartier Ihuriro dans le secteur Gisenyi. Le 16 avril, lorsque les soldats sont arrivés près de la maison de Semajeri (voir ci-dessus), l'un des membres de la famille de Semajeri a couru chez Umubyeyi pour l’informer. Alors qu’Umubyeyi partait, des militaires, accompagnés par Mugisha, l'ont arrêtée. Umubyeyi a été aperçue pour la dernière fois sur un parking près du stade de football, où Mugisha et les militaires l'avaient escortée.

Un habitant a raconté à Human Rights Watch :

Nous avons entendu tous les cris et nous nous sommes levés pour aller voir dehors. Les gens couraient en criant : « Venez ! Venez ! [Elie Semajeri] se fait arrêter ! » Shamusi s’est levée dans ses vêtements de nuit et a quitté sa maison. Près de ma maison, elle s'est arrêtée pour parler à des militaires démobilisés locaux ... À ce moment-là, le véhicule qui a emmené Elie est revenu. C'était une camionnette blanche double-cabine. Le secrétaire exécutif est sorti et s'est approché de moi et a demandé où était Shamusi. Son nom est Honoré Mugisha.

Il a appelé le téléphone de Shamusi et je l'ai entendu dire : « Reviens, nous avons besoin de te voir. » Elle est venue [et] ils se sont salués. Honoré lui a dit : « Toi aussi. Nous te recherchons. Si ta conscience est propre, alors viens t’expliquer. » Shamusi a répondu : « Je n'ai pas de problèmes. Je suis ici pour voir ce qui s'est passé. Je vois que vous êtes un dirigeant, alors je viens. » Honoré était avec trois hommes en civil ... et trois militaires qui étaient armés. [Alors qu’elle s’éloignait, certaines personnes ont demandé à] Honoré, « Qui arrête notre voisine ? » Il a dit : « Je suis responsable. Retournez au lit. »

Un autre résident local a déclaré à Human Rights Watch : « Quand les militaires ont emmené Shamusi, la population réclamait à grand cris. Honoré est sorti de sa camionnette et a dit à la population : ‘Non, restez calmes, nous allons lui poser quelques questions et puis nous la relâcherons.’ »

Le 25 avril, des membres de la famille d’Umubyeyi ont déposé des lettres dans les bureaux des autorités locales en expliquant comment elle avait été arrêtée et demandant de les aider à la retrouver. Ils n'ont pas reçu de réponse. Quand une personne proche d’Umubyeyi s’est enquise d'elle au quartier géneral de la Division militaire III à Gisenyi, communément appelé « CEPGL », un militaire lui a répondu : « Si vous continuez d’insister à suivre cette affaire, vous aussi pouvez devenir une victime. »

Hassani Bizimana – disparu le 16 avril 2014
Le 16 avril, un militaire a arrêté Hassani Bizimana, 44 ans, dans le quartier Ubutabazi dans le secteur Gisenyi, alors qu’il fermait sa boutique. Un témoin a déclaré à Human Rights Watch :

Il était environ 18 heures et il fermait la boutique. Tout d'un coup, un soldat était là ... Je me suis retourné et j'ai vu Bizimana ... Il a dit : « Ce militaire dit qu'ils vont m’emmener quelque part. » Il a crié : « Vous tous ! Regardez, les militaires m’emmènent quelque part ! Si vous ne me retrouvez pas, sachez que c'était eux qui m'ont enlevé ! » Je me suis approché du militaire et j'ai essayé de voir son nom, mais  l’insigne sur son uniforme avait été enlevée. Les gens ont commencé à s’approcher. Alorsle militaire a dit à Hassani : « Ok, allons-y. » Quelqu'un a crié : « Qu'est-ce qu'il a fait ? » Le militaire a répondu : « Les gens du service des renseignements m'ont dit de le prendre. »

Un autre témoin a confirmé cela, déclarant à Human Rights Watch qu'il a vu un militaire avec un fusil s'éloigner avec Bizimana et entendu Bizimana crier qu'il se faisait arrêter.

Une personne proche de Bizimana s’est rendue au poste de police le soir même pour le chercher, mais la police lui a dit que les personnes arrêtées par les militaires étaient emmenées sur une base militaire connue sous le nom de « gendarmerie », près de la frontière avec la RD Congo.

Le lendemain matin, il est allé à la « gendarmerie ». Des militaires là-bas lui ont demandé : « Qui a dit qu'il a été arrêté par des militaires ? Est-ce que tous ceux qui portent un uniforme sont des militaires ? »

Le 2 mai, un membre de la famille de Bizimana a déposé des lettres aux bureaux des autorités et de la police locales signalant l’arrestation de Bizimana par un militaire et demandant que soit révélé l’endroit où il se trouvait. Il n’y a pas eu de réponse.

Jean-Bosco Bizimungu – disparu le 16 avril 2014
Jean- Bosco Bizimungu, 51 ans, est un médecin traditionnel qui vit dans le quartier  Kabuga dans le secteur Gisenyi. Il se rendait souvent en RD Congo car il avait de la famille là-bas. Des témoins ont déclaré que le secrétaire exécutif du secteur, accompagné par des militaires, l’a appréhendé le 16 avril. L'un d'eux a expliqué à Human Rights Watch :

Il était environ 01h30 lorsque le secrétaire exécutif accompagné par des militaires est allé chez lui. Le secrétaire exécutif s’appelle Honoré Mugisha. Ils ont frappé à la porte et crié : « Lève-toi et ouvre cette porte ! » Bizimungu a ouvert la porte et ils ont dit : « Nous avons un homme qui a mal au ventre. Nous voulons que tu t’occupes de lui. » Bizimungu a demandé : « Où est-il ? » Ils ont répondu : « Tu dois venir » et ils voulaient l’emmener. Bizimungu a dit : « Je ne quitte pas ma maison. Amenez-le ici. » Alors les militaires sont entrés par la force et ils l'ont emmené ... Il y avait six militaires en uniforme. Ils ont fait marcher Bizimungu jusqu’au stade où des véhicules les attendaient.

D'autres témoins ont également déclaré à Human Rights Watch avoir vu des militaires accompagner Bizimungu à pied jusqu’au stade.

Le lendemain matin, un membre de la famille de Bizimungu est allé voir le chef du village pour expliquer ce qui s'était passé. Le chef a dit : « Vous n'étiez pas le seul à avoir ce problème hier soir. Vous devriez aller voir à la police. » Le membre de la famille n'a pas été en mesure de trouver Bizimungu au poste de police.

Alphonse Butsitsi – disparu le 22 avril 2014
Alphonse Butsitsi, 78 ans, est bien connu localement, en raison de son âge et de sa personnalité extravertie. Il vit dans le quartier Majengo dans le secteur Gisenyi. Il a été appréhendé en ville le 22 avril.

Un témoin a déclaré à Human Rights Watch :

Je rentrais chez moi avec d'autres personnes. Un véhicule avec des plaques congolaises, une camionnette blanche double-cabine aux vitres fumées, m'a dépassé et s’est garée en face de l'église baptiste. Des hommes sont sortis sur la route. Il y avait trois hommes en civil et un en tenue militaire. Le militaire n'était pas armé. Butsitsi était sur ​​son vélo. L'un d'eux l'a appelé. Il est allé vers eux et ils lui ont dit de monter dans la voiture. Il a accepté et ils ont mis le vélo à l'arrière de la camionnette.

Puis le véhicule a rapidement pris la route. Butsitsi n'a pas été revu depuis.

Le jour de sa disparition, des membres de la famille de Butsitsi ont vérifié les cachots locaux de la police, mais il n'y était pas. Les 23 et 25 avril, les membres de sa famille ont déposé des lettres dans les bureaux des autorités locales expliquant comment Butsitsi avait été détenu et demandant de les aider à le trouver. Ils ont reçu plus tard une lettre de la mairie de Rubavu, accusant réception de leur lettre et disant qu'ils se penchaient sur l’affaire.

Des personnes proches de Butsitsi ont également demandé de ses nouvelles au quartier général  de la Division militaire III. Ils n'ont pas été en mesure de questionner les officiers directement, mais des militaires à la base leur ont demandé : « Est-ce que [Butsitsi] va souvent en RDC ? »

Virginie Uwamahoro – disparue le 23 avril 2014
Virginie Uwamahoro, 38 ans, est la directrice d'une école primaire dans le secteur Gisenyi. Elle a étudié à Goma (est de la RD Congo) et a obtenu son diplôme en 2013.

Le 23 avril, Uwamahoro revenait d’une réunion à Kigali. Avant d'arriver à Gisenyi, elle a appelé une personne proche d'elle et a dit que Mugisha était à sa recherche, elle devait donc d’abord aller le voir. Elle n'est jamais rentrée chez elle.

Une personne proche d’Uwamahoro a demandé à Mugisha où elle était. Cette personne a dit : « J'ai demandé [à Mugisha] ‘Où est-elle et comment est-ce que je peux la voir ? ‘ Il a dit : ‘Non, restez calme.’ Mais j'ai insisté. Je voulais savoir où elle était et il m'a répondu : ‘Je ne peux pas vous le dire parce que si je vous révèle des secrets, je risque de subir des conséquences.’ Il m'a quand même dit qu'elle avait été arrêtée à la gare routière de Gisenyi. » La personne a demandé à la police, mais la police lui a juste dit d'attendre.

Le 25 avril, le 29 avril et le 2 mai, un membre de la famille d’Uwamahoro a écrit des lettres expliquant aux autorités locales qu’elle était portée disparue et leur demandant de révéler où elle se trouvait. Il n’y a eu aucune réponse.

Selemane Harerimana – disparu le 30 avril 2014
Selemane Harerimana, 38 ans, travaille comme maçon dans le district de Rubavu et dans la ville de Goma, dans l'est de la RD Congo. Il vit dans le quartier Amahoro dans le secteur Gisenyi.

Le 30 avril, Harerimana a quitté son domicile le matin comme d’habitude. Plus tard ce matin-là, il a appelé un ami et lui a annoncé qu'il était en train d’être détenu. Il a dit qu'il allait être emmené à la « gendarmerie » dans le véhicule du secrétaire exécutif. Son ami est allé directement à la « gendarmerie » pour le chercher. Il a déclaré à Human Rights Watch :

Ils ne m’ont pas laissé entrer, mais j'ai vu que le véhicule du secrétaire exécutif était là. Je suis resté dehors et j'ai vu qu’on faisait monter Selemane dans une camionnette blanche double-cabine ... J'ai suivi la camionnette jusqu’au « CEPGL » mais je n'ai pas pu y entrer. Après avoir vu le véhicule entrer au « CEPGL », j'ai décidé de demander aux gens qui étaient là. [Ils ont répondu] ‘ Il allait souvent en RDC, donc nous l'avons arrêté pour savoir ce qu'il fait et pour savoir s’il collabore avec les FDLR.’