Le Palais du patinage Iceberg (teinté de bleu irisé) et le Stade olympique Fisht, photographiés en 2012 lors des travaux de construction avant la tenue des Jeux olympiques d'hiver de Sotchi de 2014.

© 2012 Brent Stirton/Reportage by Getty Images for Human Rights Watch

(Moscou, le 12 février 2014) – Le Comité international olympique (CIO) a pris d'importantes mesures pour convaincre le gouvernement russe d’enquêter sur les allégations persistantes de non-paiement de salaires aux travailleurs qui ont aidé à construire les sites et infrastructures des Jeux olympiques de Sotchi, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui.

Les efforts du CIO ont conduit à des promesses du gouvernement de verser l'équivalent de 8,3 millions de dollars US en arriérés de salaires. Toutefois, le programme « Migration et droit » (Migration and Law Network), géré par l'organisation russe de défense des droits humains Memorial, a déclaré qu'il avait reçu des plaintes de la part d’environ 700 travailleurs selon lesquelles ils n'avaient toujours pas été payés. Un grand nombre de ces 700 travailleurs figuraient sur ​​une liste de 600 travailleurs qui avaient déposé des plaintes concernant des arriérés de salaires et autres exactions dont le Migration and Law Network et Human Rights Watch ont fait part au CIO en octobre 2013. L'accord est également survenu trop tard pour bénéficier aux nombreux travailleurs ayant subi des abus semblables depuis que la Russie a commencé à se préparer à accueillir les Jeux Olympiques, selon Human Rights Watch. Les Jeux Olympiques d'hiver de Sotchi ont commencé le 7 février 2014.

« L'exploitation des travailleurs migrants jette une ombre sur la façade étincelante des Jeux de Sotchi », a déclaré Jane Buchanan, directrice associée de la division Europe et Asie centrale à Human Rights Watch. « Nous sommes heureux que le CIO ait fait pression sur le gouvernement russe afin qu’il prenne enfin des mesures, mais nous sommes toujours préoccupés par les travailleurs qui n'ont pas été payés. »

Dans une lettre adressée à Human Rights Watch et datée du 9 février, le CIO a confirmé que le gouvernement russe avait entrepris des inspections et découvert des arriérés de salaires énormes pour de nombreux travailleurs sur les sites olympiques. La lettre a également répondu aux préoccupations de Human Rights Watch concernant le village d’Akhshtyr, qui n'a pas eu d'eau courante pendant cinq ans et a été de fait coupé du reste de Sotchi en raison des constructions olympiques, et ​​le refus des autorités dans un autre endroit de reloger plusieurs dizaines de résidents dont les maisons ont été rendues inhabitables par les préparatifs olympiques.

Dès 2008, Human Rights Watch a régulièrement soulevé des préoccupations auprès du CIO au sujet d’exactions liées aux préparatifs du gouvernement russe pour accueillir les Jeux Olympiques d'hiver de 2014 à Sotchi. Human Rights Watch a mené des recherches approfondies à Sotchi depuis 2009, documentant les cas d'expulsion forcée sans compensation équitable, les menaces et les arrestations de journalistes et de militants de la société civile, notamment ceux qui documentent les dommages environnementaux causés par les Jeux Olympiques, ainsi que l'exploitation des travailleurs migrants sur les sites olympiques et autres sites de construction.

Dans un rapport de février 2013, Human Rights Watch a révélé des pratiques abusives dans un grand nombre de sites olympiques majeurs, dont le Stade Fisht, le Centre principal des médias, des logements pour les journalistes et le village olympique. Au nombre de ces pratiques abusives, figurent :

  • Le non-paiement des salaires ou des retards excessifs dans le paiement des salaires ;
  • Le défaut pour les employeurs de fournir des contrats de travail écrits ou des copies de contrats ;
  • Des heures de travail excessives, comme des amplitudes de 12 heures sans paiement des heures supplémentaires ;
  • Des logements surpeuplés fournis par l'employeur et des repas insuffisants fournis par l'employeur ; et
  • La rétention illégale de passeports et autres documents d'identité.

Le rapport énumérait de nombreuses entreprises impliquées dans ces abus ou responsables de chantiers de construction où les abus ont eu lieu. Dans sa réponse publique au rapport, le CIO a affirmé que les informations de Human Rights Watch n'étaient pas suffisamment détaillées pour entrainer une action du CIO ou des autorités russes.

Human Rights Watch a informé le CIO sur les exactions liées à l'accueil des Jeux par la Russie parce que le CIO avait pris l'engagementde discuter avec les pays d'accueil des éléments de preuve qu'il recevrait sur des abus liés aux préparatifs des Jeux Olympiques. Bien que l'action tardive du CIO soit importante, davantage de travailleurs en auraient bénéficié s’il avait agi plus tôt, selon Human Rights Watch.

Le représentant du Migration and Law Network à Sotchi, Semyon Simonov, a indiqué à Human Rights Watch avoir reçu des plaintes de la part de 700 travailleurs, dont un grand nombre étaient sur ​​la liste des 600 remise au CIO en octobre, qui n'ont pas reçu leurs arriérés de salaire. La plupart d’entre eux sont retournés dans leur pays d'origine.

« Il était clair dès 2009 que les autorités russes n'assumaient pas l'ensemble de leurs responsabilités envers les travailleurs à Sotchi », a conclu Jane Buchanan. « Le CIO aurait dû leur rappeler constamment, il y a cinq ans de cela, leurs obligations en tant qu’hôte des Jeux Olympiques et faire pression pour des actions concrètes. »

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Informations complémentaires

Réponse du CIO aux difficultés imposées aux résidents par la construction des Jeux Olympiques
Quant au village d’Akhshtyr, Human Rights Watch y a documenté les préoccupations de droits humains et les a relayées directement au CIO depuis 2009. En septembre 2013, Human Rights Watch a amené des responsables du CIO à Akhshtyr pour rencontrer les villageois et entendre de première main leurs difficultés liées aux Jeux Olympiques.

Human Rights Watch a soulevé à plusieurs reprises des préoccupations au sujet du village par le biais de lettres au CIO, en particulier la perte de l'approvisionnement en eau potable du village en raison des constructions liées aux Jeux Olympiques. À deux reprises, le CIO a écrit à Human Rights Watch en indiquant que la situation avait été résolue ou serait bientôt résolue sur la base de garanties de la part des autorités russes. La lettre de février au CIO affirme que les autorités ont de nouveau promis de fournir le village en eau potable fiable – en mars.

« Les résidents d’Akhshtyr ont souffert pendant des années sans une source fiable d’eau potable », a déclaré Jane Buchanan. « Bien que la dernière annonce du CIO donne un espoir renouvelé que le village va enfin retrouver son eau potable, nous espérons que le CIO est prêt à agir rapidement s’il n’y a toujours pas d'eau à Akhshtyr d’ici le mois de mars. »

Human Rights Watch a exhorté à plusieurs reprises le CIO à faire pression sur les autorités locales afin qu’elles offrent un dédommagement juste ou qu’elles relogent une quarantaine d’habitants dont les appartements ont été rendus inhabitables par la construction d'une autoroute, faisant partie de l'infrastructure des Jeux Olympiques. Les appartements sont situés dans un bâtiment de style caserne qui s’élève à plusieurs mètres de la nouvelle autoroute, juste au nord du parc olympique. En novembre 2010, des autorités locales ont assuré aux habitants que soit ils bénéficieraient d'une compensation monétaire soit ils seraient réinstallés, mais trois mois plus tard les autorités ont déclaré que leurs maisons ne seraient pas expropriées, affirmant que le bâtiment n'interférait pas avec la construction liée aux Jeux olympiques.

Cependant, la construction de l’autoroute a provoqué des inondations, a détruit toutes les allées et les autres points d'accès de l'immeuble et imposé d'autres difficultés importantes. Les habitants ont gagné un procès exigeant de la société de construction qu’elle rétablisse l'allée – un développement noté dans la lettre du CIO – mais la compagnie a refusé de respecter la décision du tribunal.

Human Rights Watch a indiqué que l'allée était une question secondaire, cependant. Les familles doivent être relogées et indemnisées équitablement pour la valeur de leurs maisons, étant donné que c’est la construction des Jeux Olympiques qui a rendu leurs maisons inhabitables.

« C'est au CIO de s'assurer que les autorités locales répondent à la situation des familles dont les maisons ont été rendues invivables par la construction des Jeux Olympiques de sorte que les familles puissent vivre dans la dignité », a déclaré Jane Buchanan.

Urgence de l’adoption de réformes au sein du CIO afin de prévenir de futurs abus

La mission principale du CIO est de promouvoir les valeurs olympiques à travers le monde et de diriger le Mouvement olympique. Selon la Charte olympique, le rôle du CIO comprend notamment : d’agir contre toute forme de discrimination affectant le Mouvement olympique, de protéger la liberté de la presse et de promouvoir un héritage positif pour les villes et les pays d'accueil. Les principes fondamentaux de la Charte olympique comprennent également « la dignité humaine. » Dans tous ces domaines, le bilan du gouvernement russe à Sotchi a été catastrophique, a déploré Human Rights Watch.

Dans la période précédant les Jeux Olympiques, les autorités russes ont réduit au silence un grand nombre de voix critiques ayant signalé des problèmes liés à la préparation des jeux, notamment Evgeniy Vitishko, un membre du groupe de surveillance de l'environnement Environmental Watch du Nord Caucase, qui a été condamné à 15 jours de détention le 3 février pour avoir prétendument juré dans un lieu public. Le 7 février 2014, le jour de la cérémonie d'ouverture des Jeux de Sotchi, quatre militants pacifiques lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres (LGBT) ont été arrêtés à Saint-Pétersbourg simplement pour avoir tenté de déployer une banderole réaffirmant le principe de non-discrimination inscrit dans la Charte olympique, et dix autres militants ont été arrêtés sur la Place Rouge de Moscou pour avoir chanté l'hymne national de la Russie tout en arborant des drapeaux arc-en-ciel. Tous ont été libérés. Le CIO devrait affirmer le droit de manifester pacifiquement suite à des préoccupations de droits humains relatives aux Jeux Olympiques, selon Human Rights Watch.

La leçon de Sotchi et des Jeux olympiques de Pékin en 2008, où des exactions similaires ont eu lieu, est que l'attribution des Jeux Olympiques à un pays présentant un bilan médiocre en ce qui concerne les droits humains et l’État de droit comporte un risque fort que les préparatifs olympiques soient une source de graves violations de droits humains, a conclu Human Rights Watch.

Pour prévenir d'autres exactions, Human Rights Watch propose que des réformes concrètes relatives aux droits humains soient apportées à la Charte olympique, ainsi que des exigences pour que le CIO inscrive des garanties de droits humains dans les contrats de la ville d’accueil et surveille la mise en œuvre de ces garanties.